Histoire de l'Anarchisme
La Reprise Individuelle
Sur le terrain de l’illégalisme, faire la part des actes
délictueux, commis sous le couvert de l’action politique, et
des actions relevant du simple banditisme, n’est pas
toujours facile. Le pouvoir n’avait d’ailleurs que trop
tendance à considérer les anarchistes comme des
délinquants de droit commun. Toutefois, on est bien obligé
de constater que les révolutionnaires de tous les pays, et
pas uniquement les anarchistes, ont parfois été amenés à
agir à l’encontre de la légalité.
Dans la Russie des années 1904-1908, les Boïeviki (les
expropriateurs) se sont livrés à de fructueux coups de
main, au nom de la révolution. Dans sa jeunesse, à Tiflis en
1907, Joseph Staline lui-même réussit à faire entrer dans la
caisse des bolcheviks plusieurs centaines de milliers de
roubles, en attaquant la voiture qui transportait l’argent du
Trésor public. Boris Souvarine se plaît à rappeler qu’on
fabriquait de faux billets de banque chez les bolcheviks.
En France, la série des reprises individuelles débuta le
5 octobre 1886. Clément Duval, affilié au groupe anarchiste
La Panthère des Batignolles, dévalisait et incendiait l’hôtel
particulier des Dames Herbelin et Lemaire, sis au 31, rue
Monceau. Identifié et incarcéré, Duval, dans une lettre au
Révolté, revendiquait le caractère politique de son
cambriolage. Dans son compte rendu du procès, publié
dans L’Almanach anarchiste pour 1892, Sébastien Faure
prenait la défense « du compagnon Duval », précisant qu’il
n’avait volé que pour soutenir la cause, et non pour lui-
même. Clément Duval n’en fut pas moins condamné à mort,
peine commuée en travaux forcés.
Duval réussira à s’évader de la Guyane et il gagnera les
États-Unis.
L’Italien Pini, autre anarchiste cambrioleur, passa en
jugement le 4 novembre 1890. Il déclara au tribunal ne pas
être un vulgaire voleur ; il ne faisait que reprendre, dans
un but social, les richesses volées par les bourgeois.
Cherchant à disculper ses complices, Pini voulut se charger
entièrement de la responsabilité des vols. Il fut condamné à
vingt ans de travaux forcés et déporté à Cayenne.
Au début du siècle, une association, connue sous le nom
de la bande d’Abbeville, commettait d’audacieux
cambriolages dans des villas, châteaux et églises de
différentes régions de France. Le 22 avril 1904, le chef de
la bande et deux de ses compagnons étaient arrêtés à
Abbeville. Le groupe des cambrioleurs ne comprenait pas
moins d’une quarantaine d’individus. Seulement vingt-trois
d’entre eux purent être appréhendés. Le chef de
l’organisation s’appelait Marius Jacob. Né à Marseille en
1879, Jacob s’était embarqué comme mousse à l’âge de
douze ans.
Il était devenu par la suite typographe, métier qui devait
le mettre en rapport avec les milieux libertaires. Victime
d’une provocation, il écopa six mois de prison et une
amende. Après avoir purgé sa peine, ne parvenant pas à
retrouver un emploi, il décida tout bonnement de se faire
cambrioleur.
Étonnant personnage, dont Maurice Leblanc se serait
inspiré pour le héros de ses romans, Arsène Lupin. Jacob
avait pour principe de ne s’en prendre qu’aux biens des
« parasites sociaux », magistrats, militaires,
ecclésiastiques, etc., respectant la propriété des gens qui
lui paraissaient utiles à la société, médecins, écrivains, etc.
Au cours d’une de ses expéditions, un cambriolage dans
une maison de Rochefort, il se rendit soudain compte qu’il
se trouvait chez Pierre Loti. Avec élégance, et par pur
respect de la littérature, il s’en alla sans rien dérober. Une
autre fois, s’apercevant qu’il était en train d’opérer chez une personne couverte de dettes, Jacob préféra
abandonner la partie {632}. Jacob et ses complices
disposaient d’un matériel de cambrioleur extrêmement
perfectionné. Parmi les vols de la bande, on retiendra
surtout celui d’une tapisserie du XVIIe siècle, dans la
cathédrale de Tours, et la prise d’un stock important de
bijoux, à Paris, dans une bijouterie de la rue Quincampoix,
par trois des membres de la bande qui s’étaient introduits
dans les lieux par un trou pratiqué dans le plafond.
Bientôt arrêté, Marius Jacob se montra ironique, devant
les assises de la Somme, se payant la tête de ses victimes
venues témoigner. Par ses plaisanteries et ses reparties, il
ne manqua pas d’intéresser et d’amuser le public et la
presse. Comme Pini, pour innocenter ses compagnons, il
revendiqua toute la responsabilité des exploits de sa bande.
Pour sa défense, il donna lecture au tribunal d’une
déclaration, dans laquelle il se présentait comme un révolté
et un justicier, comparant le vol à une « restitution », une
« reprise de possession ». Il avait voulu faire la guerre aux
riches en les attaquant à travers leurs biens. Condamné
aux travaux forcés à perpétuité, Jacob passa vingt ans aux
îles du Salut. Libéré en 1929, il se suicida en 1954.