Histoire de l'Anarchisme
Stirner Contre le Libéralisme
Dans L’Unique et sa propriété, Stirner décrit
successivement trois formes de libéralisme : libéralisme
politique, libéralisme social et libéralisme humanitaire.
Suivons-le dans sa description analytique et critique.
Le libéralisme politique
Dans l’esprit de Stirner, le libéralisme s’oppose à
l’individualisme, deux notions que l’on a tendance à
confondre. Selon lui, le libéralisme politique reste
étroitement associé à l’idéologie bourgeoise de la
Révolution française. En effet, ce que l’auteur de L’Unique
appelle le principe civique est apparu au XVIIIe siècle : « Le
civisme, c’est l’idée que l’État est tout, qu’il est l’Homme
par excellence et que la valeur de l’individu comme homme
dérive de sa qualité de citoyen {199}. »
Dès l’instant que, dans les perspectives du jacobinisme,
l’« État est tout », notre existence privée se trouve
fatalement rejetée dans les oubliettes de l’« inhumain »,
dans la sphère maudite de l’égoïsme. Notre « vraie »
nature, notre seule nature « proprement humaine », se
définit alors entièrement par notre vie publique
objectivement mesurable. Nous sommes « dehors », dirait
Sartre.
D’où, si l’on en croit Stirner, la distinction classique entre
l’État « qui est le véritable homme » et la société civile,
domaine des consciences privées et cercle inférieur des
relations humaines. Derrière l’effacement de l’intériorité
subjective, de la particularité concrète, au bénéfice de la
pure et simple objectivité de l’homme public, du citoyen,
Stirner pressent la montée de ce que nous appelons
aujourd’hui le totalitarisme.
Cette opposition de fait, que Stirner constate entre le
« libéralisme », tel qu’il le définit, et l’individualisme,
découlerait logiquement de l’égalitarisme abstrait de la
bourgeoisie révolutionnaire, décidée à abolir toute trace
d’inégalité personnelle, pas seulement par esprit de justice,
mais surtout dans le but de nier l’originalité et la
singularité : « Plus de prérogatives personnelles, plus de
privilèges, plus de hiérarchie de classe ! Que tous soient
égaux ! Aucun intérêt privé ne peut entrer en ligne de
compte avec l’intérêt général {200}.
C’est alors que la pensée de l’État pénétra chaque
individu. « L’ère de la politique s’ouvrait {201} » et les
intérêts individuels, assimilés à l’inégalité naturelle honnie,
furent refoulés. L’égoïsme de l’Ancien Régime céda la place
au « désintéressement » et à l’impersonnalité. Bien
entendu, une telle situation s’explique par les effets de la
plus grossière des tromperies.
L’exploitation et l’oppression se dissimulent derrière
l’idéal universaliste proclamé bruyamment par la
bourgeoisie triomphante. Car « la bourgeoisie est
l’héritière des classes privilégiées. En fait, les droits des
barons, qui leur furent enlevés comme “usurpés”, ne firent
que retourner à la bourgeoisie, qui s’appelait désormais la
Nation {202} ».
Depuis que le tiers-état s’est nié en tant qu’état séparé
particulier pour s’affirmer comme classe universelle et
comme état national, il a confisqué à son profit tous les
privilèges.
Stirner ébauche ensuite une critique de l’idéologie
bourgeoise. La valeur suprême de l’éthique bourgeoise, dit-
il, c’est le mérite. Ici, ce n’est plus la naissance qui définit
la liberté, comme dans l’Ancien Régime, encore moins le
moi réel. Être méritant, cela consiste à bien servir et
« servir, c’est être libre ! ».
Le serviteur obéissant, voilà l’homme libre ! Et voilà une rude absurdité !
Cependant tel est le sens intime de la bourgeoisie ; son poète, Gœthe,
comme son philosophe, Hegel, ont célébré la dépendance du sujet vis-à-vis
de l’objet, la soumission au monde objectif, etc. Celui qui s’incline devant
les événements et se découvre devant le fait accompli possède la vraie
liberté {203}.
Cette « dépendance du sujet vis-à-vis de l’objet »
représente évidemment, pour le libertaire, un véritable
crime contre l’esprit. Selon Stirner, elle se traduit par le
règne de la raison. Le bourgeois fut l’apôtre du
rationalisme et le contempteur de l’irrationnel. La raison
objective n’est pas seulement un moyen de connaissance.
Entre les mains de la bourgeoisie, elle apparaît aussi
comme un instrument de domination. Malheur à celui qui
ose se révolter contre elle ! Quant à la liberté politique,
dans la perspective du libéralisme bourgeois, loin de
consacrer l’indépendance du sujet individuel, elle marque
au contraire son assujettissement renforcé.
Stirner veut montrer que les médiations de l’Ancien
Régime, représentées par tous les corps intermédiaires
(corporations, clergé, etc.), fondées sur des liens
personnels (lien vassalique), ayant disparu, depuis que le
tiers est censé incarner à lui seul la Nation et l’autorité de
l’État, l’individu se trouve, de ce fait, placé dans un rapport
immédiat face à l’État.
Et l’auteur de L’Unique pense que si l’Ancien Régime et
ses nombreuses médiations correspond au catholicisme,
avec l’Église comme intermédiaire entre Dieu et les fidèles,
à la Nation bourgeoise correspondrait au contraire le
protestantisme, qui a établi la communication directe de la
conscience et de Dieu.
On remarquera en passant que le point de vue de Stirner,
quant à l’importance des corps intermédiaires, jugés
indispensables au bon équilibre d’une société, sera repris
par Charles Maurras. Stirner a compris qu’en faisant
disparaître le pluralisme juridique et institutionnel de l’Ancien Régime, pour mettre en place un droit unique,
celui de la Nation souveraine, la Révolution française n’a
fait que transformer une monarchie tempérée en pouvoir
absolu {204}.
Dans l’État « libéral » bourgeois, ce qu’on appelle
« liberté » individuelle n’est pas l’autonomie du moi. La
liberté y est définie négativement. Je suis libre dans la
mesure où je ne dépends (en principe) d’aucun autre. Je ne
suis responsable que devant la loi. La liberté qui m’est
garantie, en régime libéral, c’est donc mon indépendance à
l’égard de l’arbitraire d’un maître.
Mais la domination de la loi remplace alors la domination
personnelle : « La bourgeoisie veut un maître impersonnel
{205}. » La liberté, selon le libéralisme bourgeois, est
abstraite et vide, car
celui qui est libre, ce n’est pas l’homme en tant qu’individu – et lui seul est
l’homme – mais c’est le bourgeois, le « citoyen », l’homme politique, lequel
n’est pas un homme, mais un exemplaire de l’espèce bourgeoise, un
citoyen libre {206} !
Stirner suggère ensuite que les idées dominantes ne sont
que les idées de la classe au pouvoir, rejoignant ainsi
Marx :
Lorsqu’une époque est plongée dans une erreur, toujours les uns
bénéficient de cette erreur, tandis que les autres en pâtissent. Au Moyen
Âge, l’erreur universellement répandue parmi les chrétiens était que
l’Église, toute-puissante, doit être sur terre la surintendante et la
dispensatrice de tous biens. Les ecclésiastiques admettaient cette
« vérité » tout comme les laïques, la même erreur étant également ancrée
chez tous {207}.
Même chose dans une société bourgeoise : « Bourgeois
et ouvriers croient à la “réalité” de l’argent : ceux qui n’en
ont pas sont aussi pénétrés de cette “réalité” que ceux qui
en ont {208}… »
Les prolétaires ignorent que la puissance de l’argent
n’est rien à côté de la « puissance formidable » dont ils
disposent. « Qu’ils parviennent à s’en rendre bien compte et se décident à en user, rien ne pourra leur résister : il
suffirait qu’ils cessent tout travail et s’approprient tous les
produits {209}. »
Le libéralisme social
Ainsi donc, dans le libéralisme politique la loi seule étant
souveraine et ordonnant à tous est garante de l’égalité.
Toutefois, l’égalité des personnes n’empêche pas l’inégalité
des biens. On se rend compte alors que l’homme se définit
par ce qu’il a et que les hommes restent toujours inégaux
par ce qu’ils possèdent. Aussi, tandis que le libéralisme
politique affirmait que personne ne doit commander, le
socialisme prétend que nul ne doit posséder.
On constate que Stirner assimile assez curieusement ici
le libéralisme social au socialisme, ce qui peut surprendre.
Le vocabulaire prémarxiste est encore flottant. Henri Arvon
rappelle opportunément que la critique stirnérienne du
« libéralisme social » est dirigée contre Proudhon qui, aux
yeux des Jeunes hégéliens, passait pour le représentant
achevé du « socialisme » {210}.
En somme, si dans le libéralisme politique l’État seul doit
commander, d’après le « libéralisme » social, seule la
Société aura le droit de posséder (Proudhon : « La
propriété, c’est le vol »). Selon Stirner, le socialisme se
situe dans le prolongement direct du libéralisme politique,
qui demande à être parachevé, puisque la liberté des
personnes restera lettre morte tant qu’on ne s’attaquera
pas à ce qui permet l’oppression et l’exploitation, c’est-à-
dire la propriété.
Croyant prendre le mal à la racine, les socialistes
chercheront alors à réaliser ce que Stirner nomme la
« gueuserie universelle » : « Supprimons donc la propriété
personnelle. Que nul ne possède plus rien, que chacun soit
un gueux. Que la propriété soit impersonnelle. Qu’elle
appartienne à la Société {211}. »
Et l’auteur de L’Unique voit là « un second vol fait à la
personnalité, au profit de l’humanité » : « On ne laisse à
l’individu ni le droit de commander, ni le droit de posséder :
l’État prend l’un, la Société prend l’autre {212}. »
Il y a mieux. Dans le socialisme communautaire
(libéralisme social), l’homme n’est plus seulement défini
comme citoyen, ainsi que le veut le « libéralisme
politique », mais encore comme travailleur. Le travaillisme
moralisant vient s’ajouter au « civisme ». Stirner remarque
alors que, d’après l’éthique socialiste, nous n’existons que
les uns par rapport aux autres, par les effets de la division
du travail. On déduira de cette solidarité que ce qui est
censé faire notre dignité, c’est le travail {213}.
Le principe du travail supprime évidemment celui de la chance et de la
concurrence. Mais il a également pour effet de maintenir le travailleur
dans ce sentiment que l’essentiel, en lui, est le « travailleur » dégagé de
tout égoïsme ; le travailleur se soumet à la suprématie d’une société de
travailleurs, comme le bourgeois acceptait sans objection la concurrence
{214}.
Ici encore, et plus que jamais, on persiste à vouloir servir
un être supérieur. Ce sera la collectivité. Stirner s’insurge.
La Société n’est qu’un moyen, non une fin en soi. Nous
n’avons aucun devoir social, seulement des intérêts. Les
socialistes retournent à la pire des religiosités, en croyant
que nous devons tout à la collectivité. Présenté par eux
comme la destination et la vocation de l’homme sur cette
terre, à la suite de la Bible, le travail devient un culte, une
forme renouvelée de la prière.
Le libéralisme humanitaire
Le libéralisme humanitaire, ou libéralisme critique, est
l’expression la plus élevée du libéralisme. Son représentant
était Bruno Bauer, qui prétendait dépasser à la fois le
libéralisme bourgeois et le socialisme, par la négation de
toute transcendance. Stirner refuse la « critique » bauerienne au même titre que les autres formes de la
pensée « libérale ».
Marx et Engels, en 1845 (année de parution de
L’Unique), ont eux aussi attaqué la critique de Bauer dans
La Sainte famille, ou critique de la critique critique, contre
Bruno Bauer et consorts, et la volonté des « Affranchis » de
Berlin, groupés autour de la Litteralurzeitung de B. Bauer,
qui cherchaient à interpréter Hegel dans le sens d’un ultra-
idéalisme, aboutissant au relativisme moral et politique, en
considérant comme seul réel le processus de la pensée.
Pour en revenir à Stirner, celui-ci est persuadé que si le
libéralisme politique sacrifie l’égoïsme individuel à la
volonté générale et si le libéralisme social dépouille
l’individu au profit de la collectivité, la critique
humanitaire, à son tour, subordonne l’originalité du moi à
la pensée abstraite. Avec l’humanitarisme critique,
l’aliénation de l’Unique est complète : « Le libéralisme
humanitaire est l’apogée de la gueuserie.
Nous devons commencer par descendre jusqu’au dernier
échelon du dénuement et de la gueuserie si nous voulons
parvenir à l’individualité {215}. » En bon dialecticien,
Stirner pense ici, comme on le voit, que cette ultime
aliénation nous rapproche de son contraire : la
réappropriation totale du moi par lui-même.
L’humanitarisme condamne l’égoïsme et il renie tous
ceux qui n’embrassent pas comme leur propre cause la
cause de la liberté humaine {216}. Or, cette prétendue
« cause de la liberté » n’est qu’une abstraction. Il ne faut
pas l’oublier. En fait, chacun ne peut lutter que pour sa
propre liberté et jamais pour celle de l’humanité. Vouloir la
liberté reste, en dernière analyse, une entreprise
foncièrement égoïste.
La critique humanitaire aura beau me dire que je dois
affranchir mon moi de toute limitation, pour qu’il devienne
un moi humain, je réponds que je pourrai m’affranchir autant que je voudrai, jamais pourtant je ne parviendrai à
renverser toutes les barrières des hommes. D’ailleurs, ce
qui me paraît faire obstacle à ma liberté peut passer pour
un stimulant de l’activité à quelqu’un d’autre.
Il est donc plus sage de se contenter d’abattre ses
propres obstacles. « Qui a jamais eu le bonheur de reculer
la moindre borne, de lever le moindre obstacle qui fut une
barrière pour tous les hommes ? » Se libérer soi-même des
contraintes peut évidemment montrer aux autres les
chemins de la liberté, mais comment lutter
personnellement pour une liberté qui n’est pas la sienne
{217} ?
Enfin, à la critique humanitaire, qui proclame que la
liberté de la pensée et la réflexion constituent l’essence de
l’humanité, Stirner répond :
Je suis homme sans cela […] un haussement d’épaules me rend les mêmes
services que la plus laborieuse méditation {218} […] Je ne suis le
champion ni du penser ni d’une pensée, car mon point de départ est Moi,
qui ne suis pas plus une pensée que je ne consiste dans le fait de penser.
Contre Moi, l’innommable, se brise le royaume des pensées, du penser et
de l’esprit {219}.
Ainsi, avec Stirner, le divorce de la pensée et de l’être est
consommé. D’abord hégélien, donc parti de l’identité de la
logique et de l’existence, Stirner aboutit finalement à la
négation complète de l’hégélianisme, en tout cas de son
postulat fondamental.