Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 38 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

Stirner Contre le Libéralisme

 

 

Dans L’Unique et sa propriété, Stirner décrit

successivement trois formes de libéralisme : libéralisme

politique, libéralisme social et libéralisme humanitaire.

Suivons-le dans sa description analytique et critique.

 

Le libéralisme politique

Dans l’esprit de Stirner, le libéralisme s’oppose à

l’individualisme, deux notions que l’on a tendance à

confondre. Selon lui, le libéralisme politique reste

étroitement associé à l’idéologie bourgeoise de la

Révolution française. En effet, ce que l’auteur de L’Unique

appelle le principe civique est apparu au XVIIIe siècle : « Le

civisme, c’est l’idée que l’État est tout, qu’il est l’Homme

par excellence et que la valeur de l’individu comme homme

dérive de sa qualité de citoyen {199}. »

Dès l’instant que, dans les perspectives du jacobinisme,

l’« État est tout », notre existence privée se trouve

fatalement rejetée dans les oubliettes de l’« inhumain »,

dans la sphère maudite de l’égoïsme. Notre « vraie »

nature, notre seule nature « proprement humaine », se

définit alors entièrement par notre vie publique

objectivement mesurable. Nous sommes « dehors », dirait

Sartre.

D’où, si l’on en croit Stirner, la distinction classique entre

l’État « qui est le véritable homme » et la société civile,

domaine des consciences privées et cercle inférieur des

relations humaines. Derrière l’effacement de l’intériorité

subjective, de la particularité concrète, au bénéfice de la

pure et simple objectivité de l’homme public, du citoyen,

Stirner pressent la montée de ce que nous appelons

aujourd’hui le totalitarisme.

Cette opposition de fait, que Stirner constate entre le

« libéralisme », tel qu’il le définit, et l’individualisme,

découlerait logiquement de l’égalitarisme abstrait de la

bourgeoisie révolutionnaire, décidée à abolir toute trace

d’inégalité personnelle, pas seulement par esprit de justice,

mais surtout dans le but de nier l’originalité et la

singularité : « Plus de prérogatives personnelles, plus de

privilèges, plus de hiérarchie de classe ! Que tous soient

égaux ! Aucun intérêt privé ne peut entrer en ligne de

compte avec l’intérêt général {200}.

C’est alors que la pensée de l’État pénétra chaque

individu. « L’ère de la politique s’ouvrait {201} » et les

intérêts individuels, assimilés à l’inégalité naturelle honnie,

furent refoulés. L’égoïsme de l’Ancien Régime céda la place

au « désintéressement » et à l’impersonnalité. Bien

entendu, une telle situation s’explique par les effets de la

plus grossière des tromperies.

L’exploitation et l’oppression se dissimulent derrière

l’idéal universaliste proclamé bruyamment par la

bourgeoisie triomphante. Car « la bourgeoisie est

l’héritière des classes privilégiées. En fait, les droits des

barons, qui leur furent enlevés comme “usurpés”, ne firent

que retourner à la bourgeoisie, qui s’appelait désormais la

Nation {202} ».

Depuis que le tiers-état s’est nié en tant qu’état séparé

particulier pour s’affirmer comme classe universelle et

comme état national, il a confisqué à son profit tous les

privilèges.

Stirner ébauche ensuite une critique de l’idéologie

bourgeoise. La valeur suprême de l’éthique bourgeoise, dit-

il, c’est le mérite. Ici, ce n’est plus la naissance qui définit

la liberté, comme dans l’Ancien Régime, encore moins le

moi réel. Être méritant, cela consiste à bien servir et

« servir, c’est être libre ! ».

Le serviteur obéissant, voilà l’homme libre ! Et voilà une rude absurdité !

Cependant tel est le sens intime de la bourgeoisie ; son poète, Gœthe,

comme son philosophe, Hegel, ont célébré la dépendance du sujet vis-à-vis

de l’objet, la soumission au monde objectif, etc. Celui qui s’incline devant

les événements et se découvre devant le fait accompli possède la vraie

liberté {203}.

 

Cette « dépendance du sujet vis-à-vis de l’objet »

représente évidemment, pour le libertaire, un véritable

crime contre l’esprit. Selon Stirner, elle se traduit par le

règne de la raison. Le bourgeois fut l’apôtre du

rationalisme et le contempteur de l’irrationnel. La raison

objective n’est pas seulement un moyen de connaissance.

Entre les mains de la bourgeoisie, elle apparaît aussi

comme un instrument de domination. Malheur à celui qui

ose se révolter contre elle ! Quant à la liberté politique,

dans la perspective du libéralisme bourgeois, loin de

consacrer l’indépendance du sujet individuel, elle marque

au contraire son assujettissement renforcé.

Stirner veut montrer que les médiations de l’Ancien

Régime, représentées par tous les corps intermédiaires

(corporations, clergé, etc.), fondées sur des liens

personnels (lien vassalique), ayant disparu, depuis que le

tiers est censé incarner à lui seul la Nation et l’autorité de

l’État, l’individu se trouve, de ce fait, placé dans un rapport

immédiat face à l’État.

Et l’auteur de L’Unique pense que si l’Ancien Régime et

ses nombreuses médiations correspond au catholicisme,

avec l’Église comme intermédiaire entre Dieu et les fidèles,

à la Nation bourgeoise correspondrait au contraire le

protestantisme, qui a établi la communication directe de la

conscience et de Dieu.

On remarquera en passant que le point de vue de Stirner,

quant à l’importance des corps intermédiaires, jugés

indispensables au bon équilibre d’une société, sera repris

par Charles Maurras. Stirner a compris qu’en faisant

disparaître le pluralisme juridique et institutionnel de l’Ancien Régime, pour mettre en place un droit unique,

celui de la Nation souveraine, la Révolution française n’a

fait que transformer une monarchie tempérée en pouvoir

absolu {204}.

Dans l’État « libéral » bourgeois, ce qu’on appelle

« liberté » individuelle n’est pas l’autonomie du moi. La

liberté y est définie négativement. Je suis libre dans la

mesure où je ne dépends (en principe) d’aucun autre. Je ne

suis responsable que devant la loi. La liberté qui m’est

garantie, en régime libéral, c’est donc mon indépendance à

l’égard de l’arbitraire d’un maître.

Mais la domination de la loi remplace alors la domination

personnelle : « La bourgeoisie veut un maître impersonnel

{205}. » La liberté, selon le libéralisme bourgeois, est

abstraite et vide, car

celui qui est libre, ce n’est pas l’homme en tant qu’individu – et lui seul est

l’homme – mais c’est le bourgeois, le « citoyen », l’homme politique, lequel

n’est pas un homme, mais un exemplaire de l’espèce bourgeoise, un

citoyen libre {206} !

 

Stirner suggère ensuite que les idées dominantes ne sont

que les idées de la classe au pouvoir, rejoignant ainsi

Marx :

Lorsqu’une époque est plongée dans une erreur, toujours les uns

bénéficient de cette erreur, tandis que les autres en pâtissent. Au Moyen

Âge, l’erreur universellement répandue parmi les chrétiens était que

l’Église, toute-puissante, doit être sur terre la surintendante et la

dispensatrice de tous biens. Les ecclésiastiques admettaient cette

« vérité » tout comme les laïques, la même erreur étant également ancrée

chez tous {207}.

 

Même chose dans une société bourgeoise : « Bourgeois

et ouvriers croient à la “réalité” de l’argent : ceux qui n’en

ont pas sont aussi pénétrés de cette “réalité” que ceux qui

en ont {208}… »

Les prolétaires ignorent que la puissance de l’argent

n’est rien à côté de la « puissance formidable » dont ils

disposent. « Qu’ils parviennent à s’en rendre bien compte et se décident à en user, rien ne pourra leur résister : il

suffirait qu’ils cessent tout travail et s’approprient tous les

produits {209}. »

 

Le libéralisme social

Ainsi donc, dans le libéralisme politique la loi seule étant

souveraine et ordonnant à tous est garante de l’égalité.

Toutefois, l’égalité des personnes n’empêche pas l’inégalité

des biens. On se rend compte alors que l’homme se définit

par ce qu’il a et que les hommes restent toujours inégaux

par ce qu’ils possèdent. Aussi, tandis que le libéralisme

politique affirmait que personne ne doit commander, le

socialisme prétend que nul ne doit posséder.

On constate que Stirner assimile assez curieusement ici

le libéralisme social au socialisme, ce qui peut surprendre.

Le vocabulaire prémarxiste est encore flottant. Henri Arvon

rappelle opportunément que la critique stirnérienne du

« libéralisme social » est dirigée contre Proudhon qui, aux

yeux des Jeunes hégéliens, passait pour le représentant

achevé du « socialisme » {210}.

En somme, si dans le libéralisme politique l’État seul doit

commander, d’après le « libéralisme » social, seule la

Société aura le droit de posséder (Proudhon : « La

propriété, c’est le vol »). Selon Stirner, le socialisme se

situe dans le prolongement direct du libéralisme politique,

qui demande à être parachevé, puisque la liberté des

personnes restera lettre morte tant qu’on ne s’attaquera

pas à ce qui permet l’oppression et l’exploitation, c’est-à-

dire la propriété.

Croyant prendre le mal à la racine, les socialistes

chercheront alors à réaliser ce que Stirner nomme la

« gueuserie universelle » : « Supprimons donc la propriété

personnelle. Que nul ne possède plus rien, que chacun soit

un gueux. Que la propriété soit impersonnelle. Qu’elle

appartienne à la Société {211}. »

Et l’auteur de L’Unique voit là « un second vol fait à la

personnalité, au profit de l’humanité » : « On ne laisse à

l’individu ni le droit de commander, ni le droit de posséder :

l’État prend l’un, la Société prend l’autre {212}. »

Il y a mieux. Dans le socialisme communautaire

(libéralisme social), l’homme n’est plus seulement défini

comme citoyen, ainsi que le veut le « libéralisme

politique », mais encore comme travailleur. Le travaillisme

moralisant vient s’ajouter au « civisme ». Stirner remarque

alors que, d’après l’éthique socialiste, nous n’existons que

les uns par rapport aux autres, par les effets de la division

du travail. On déduira de cette solidarité que ce qui est

censé faire notre dignité, c’est le travail {213}.

Le principe du travail supprime évidemment celui de la chance et de la

concurrence. Mais il a également pour effet de maintenir le travailleur

dans ce sentiment que l’essentiel, en lui, est le « travailleur » dégagé de

tout égoïsme ; le travailleur se soumet à la suprématie d’une société de

travailleurs, comme le bourgeois acceptait sans objection la concurrence

{214}.

 

Ici encore, et plus que jamais, on persiste à vouloir servir

un être supérieur. Ce sera la collectivité. Stirner s’insurge.

La Société n’est qu’un moyen, non une fin en soi. Nous

n’avons aucun devoir social, seulement des intérêts. Les

socialistes retournent à la pire des religiosités, en croyant

que nous devons tout à la collectivité. Présenté par eux

comme la destination et la vocation de l’homme sur cette

terre, à la suite de la Bible, le travail devient un culte, une

forme renouvelée de la prière.

 

Le libéralisme humanitaire

Le libéralisme humanitaire, ou libéralisme critique, est

l’expression la plus élevée du libéralisme. Son représentant

était Bruno Bauer, qui prétendait dépasser à la fois le

libéralisme bourgeois et le socialisme, par la négation de

toute transcendance. Stirner refuse la « critique » bauerienne au même titre que les autres formes de la

pensée « libérale ».

Marx et Engels, en 1845 (année de parution de

L’Unique), ont eux aussi attaqué la critique de Bauer dans

La Sainte famille, ou critique de la critique critique, contre

Bruno Bauer et consorts, et la volonté des « Affranchis » de

Berlin, groupés autour de la Litteralurzeitung de B. Bauer,

qui cherchaient à interpréter Hegel dans le sens d’un ultra-

idéalisme, aboutissant au relativisme moral et politique, en

considérant comme seul réel le processus de la pensée.

Pour en revenir à Stirner, celui-ci est persuadé que si le

libéralisme politique sacrifie l’égoïsme individuel à la

volonté générale et si le libéralisme social dépouille

l’individu au profit de la collectivité, la critique

humanitaire, à son tour, subordonne l’originalité du moi à

la pensée abstraite. Avec l’humanitarisme critique,

l’aliénation de l’Unique est complète : « Le libéralisme

humanitaire est l’apogée de la gueuserie.

Nous devons commencer par descendre jusqu’au dernier

échelon du dénuement et de la gueuserie si nous voulons

parvenir à l’individualité {215}. » En bon dialecticien,

Stirner pense ici, comme on le voit, que cette ultime

aliénation nous rapproche de son contraire : la

réappropriation totale du moi par lui-même.

L’humanitarisme condamne l’égoïsme et il renie tous

ceux qui n’embrassent pas comme leur propre cause la

cause de la liberté humaine {216}. Or, cette prétendue

« cause de la liberté » n’est qu’une abstraction. Il ne faut

pas l’oublier. En fait, chacun ne peut lutter que pour sa

propre liberté et jamais pour celle de l’humanité. Vouloir la

liberté reste, en dernière analyse, une entreprise

foncièrement égoïste.

La critique humanitaire aura beau me dire que je dois

affranchir mon moi de toute limitation, pour qu’il devienne

un moi humain, je réponds que je pourrai m’affranchir autant que je voudrai, jamais pourtant je ne parviendrai à

renverser toutes les barrières des hommes. D’ailleurs, ce

qui me paraît faire obstacle à ma liberté peut passer pour

un stimulant de l’activité à quelqu’un d’autre.

Il est donc plus sage de se contenter d’abattre ses

propres obstacles. « Qui a jamais eu le bonheur de reculer

la moindre borne, de lever le moindre obstacle qui fut une

barrière pour tous les hommes ? » Se libérer soi-même des

contraintes peut évidemment montrer aux autres les

chemins de la liberté, mais comment lutter

personnellement pour une liberté qui n’est pas la sienne

{217} ?

Enfin, à la critique humanitaire, qui proclame que la

liberté de la pensée et la réflexion constituent l’essence de

l’humanité, Stirner répond :

Je suis homme sans cela […] un haussement d’épaules me rend les mêmes

services que la plus laborieuse méditation {218} […] Je ne suis le

champion ni du penser ni d’une pensée, car mon point de départ est Moi,

qui ne suis pas plus une pensée que je ne consiste dans le fait de penser.

Contre Moi, l’innommable, se brise le royaume des pensées, du penser et

de l’esprit {219}.

 

Ainsi, avec Stirner, le divorce de la pensée et de l’être est

consommé. D’abord hégélien, donc parti de l’identité de la

logique et de l’existence, Stirner aboutit finalement à la

négation complète de l’hégélianisme, en tout cas de son

postulat fondamental.