Histoire de l'Anarchisme
Populistes et Slavophiles
Dans la vieille Russie, régnait une véritable mystique du
peuple, aussi bien chez des croyants comme Dostoïevski ou
Tolstoï que chez des athées comme Herzen, Bakounine et
les socialistes. Il n’y eut guère qu’un Netchaev pour
considérer froidement le peuple comme la matière
première de la révolution.
Pour la plupart des membres de l’intelligentsia, le peuple
russe, et plus particulièrement le peuple paysan (plus de
80 % de la population), détenait la clé de la justice sociale ;
la révolution sortirait un jour des masses campagnardes.
D’où les discussions, qui se prolongeront encore
longtemps, pour savoir si la Russie devrait obligatoirement
passer par une phase bourgeoise au cours de son
développement, dans les mêmes conditions que l’Occident
{600}. Bien entendu, les slavophiles étaient persuadés
qu’un tel passage pouvait et devait être évité.
D’abord, pour eux, vouloir s’engager dans les voies
politiques de la bourgeoisie risquait d’introduire en même
temps le capitalisme industriel en Russie, c’est-à-dire un
système appelé à détruire la classe des paysans et son
organisation originale. Ensuite, en favorisant la montée de
la bourgeoisie, on ne manquerait pas de laisser la porte
ouverte au mercantilisme à l’occidentale, qu’un Herzen,
malgré son « occidentalisme », jugeait méprisable. Et puis,
les populistes slavophiles (narodniki) des années 70
s’intéressaient beaucoup plus à la vie des hommes qu’à
l’économie. Comme dans la religion chrétienne, la question
de la propriété ne leur paraissait pas le problème majeur
de l’existence humaine.