Histoire de l'Anarchisme
XX Anarcho-Syndicalisme. Syndicalisme Révolutionnaire
XX
ANARCHO-SYNDICALISME.
SYNDICALISME RÉVOLUTIONNAIRE
FERNAND PELLOUTIER
(1867-1901)
La résistance aux abus de pouvoir semble bien avoir été
de mise dans la famille Pelloutier. À la fin du XVe siècle, on
trouve des Pelloutier, à Jausiers, dans la vallée de
Barcelonnette. Vaudois, ils subiront la persécution. Sous le
règne de Louis XIV, une branche huguenote de la famille,
fixée à Lyon, doit s’expatrier en Allemagne, après la
révocation de l’édit de Nantes. Un Simon Pelloutier,
pasteur de l’Église protestante française de Berlin,
deviendra bibliothécaire de l’Académie prussienne et
laissera une Histoire des Celtes fort estimée en son temps.
Par la suite, rentrés en France, les Pelloutier s’établiront
à Nantes. Dans la galerie des ancêtres, on trouve tout de
même un légitimiste fervent, ennobli par Charles X. Son
frère, Léonce, le grand-père de Fernand, fut au contraire
un ardent républicain sous la Monarchie de Juillet, en
relation avec Raspail, Blanqui et d’autres opposants {681}.
Quant au père de Fernand Pelloutier, qui avait rêvé de
faire carrière dans la littérature et le journalisme, il entra
dans les Postes. Nommé à Paris en 1863, sa famille et lui
connurent l’année terrible et la Commune. En 1879, retour
aux pays de Loire. Le jeune Fernand achève ses études
secondaires à Saint-Nazaire. Encore adolescent, il donne
des articles à La Démocratie de l’Ouest, où il se lie d’amitié
avec Aristide Briand qui commence à se lancer dans la
politique.
En 1892, tous deux se mettront à rédiger un mémoire
qu’ils intitulent La Révolution par la grève générale. Ce texte inédit, reproduit et analysé par Jacques Julliard, se
présente comme une recherche de « l’arme pacifique qui
frappera le plus sûrement et le plus rapidement la féodalité
capitaliste ». Dans ce travail, Pelloutier et Briand ont voulu
dépasser l’alternative du légalisme réformiste opportuniste
et de la violence révolutionnaire, en proposant aux
travailleurs de faire la révolution par la voie « légale ».
C’est ce qui ressort des propos tenus par A. Briand devant
les ouvriers de Trignac, le 13 août 1892 :
C’est donc à vous producteurs, à vous détenteurs du capital réel, qu’il
appartient de faire la révolution ; ce que vous n’avez pu obtenir par la
persuasion, obtenez-le par la force – non pas par la force violente, par les
barricades et le plomb, mais par la force légale, si je puis m’exprimer
ainsi, en vous croisant les bras {682}.
Les deux auteurs du mémoire, estimant que quinze jours
de grève totale suffiraient pour que s’écroule la société
bourgeoise, prévoyaient la création préalable, par les
travailleurs, d’entrepôts approvisionnés par les
coopératives de consommation, de manière à permettre
aux grévistes de subsister dans un milieu social frappé de
paralysie générale et désorganisé. Ils n’oubliaient pas non
plus la précaution élémentaire, pour les ouvriers, de se
constituer un trésor de guerre, qui serait alimenté par des
cotisations. Sur ce dernier point, leur calcul était d’une
logique aussi minutieuse que naïve.
Ce projet contient une première ébauche de la
philosophie sociale de Pelloutier. En effet, durant toute sa
courte vie (il est mort à l’âge de trente-trois ans, emporté
par la tuberculose), Fernand Pelloutier défendra l’idée de
ce qu’il considérait comme la plus radicale des révolutions,
menée sans recours à la violence, sans effusion de sang,
une révolution détruisant de fond en comble l’ordre
bourgeois et la propriété capitaliste – et sans sortir du
terrain de la légalité. Cette idée-force, c’est celle de la
grève générale des travailleurs. Notons bien que, dans son esprit, la notion de grève générale ne se conçoit pas
comme une attitude purement négative et passive.
Avant de « se croiser les bras », il faudra que les
travailleurs préparent soigneusement la cessation de
travail. La grève générale implique un effort soutenu dans
le temps, bien avant son déclenchement. Georges Sorel, qui
doit beaucoup à Pelloutier, se souviendra de cette
conception de la grève générale comme lointain objectif
mobilisateur. L’arme, théoriquement redoutable, que
pouvait représenter aux yeux des conservateurs, la
perspective d’un arrêt universel et simultané de l’ensemble
des travailleurs, a donné lieu à beaucoup de divergences à
l’intérieur du mouvement ouvrier.
Marx et Engels, surtout sensibles à son côté aléatoire,
négatif et difficilement contrôlable politiquement, se sont
montrés hostiles à ce type d’action. Un Jules Guesde n’y
croyait pas non plus. En revanche, un anarchiste comme
Joseph Tortelier, du syndicat de la menuiserie, s’en
montrait partisan résolu dans les meetings. Le principe
d’un recours des travailleurs à la grève générale n’était pas
nouveau. Sans remonter jusqu’à la nuit des temps de
l’Histoire, la Ire Internationale l’avait déjà adopté au
congrès de Bruxelles, contre l’opinion de Marx-Engels.
Pour beaucoup de militants ouvriers, partisans d’une
action syndicale renforcée et concertée, le déclenchement
de la grève générale, même si elle ne leur paraissait pas
l’arme absolue, permettrait au moins de faire le point et de
dénombrer les forces du prolétariat, tout en contribuant à
un rapprochement du dénouement final. De plus, alors
qu’un coup de force ne fera jamais que changer le
personnel politique en place, la grève générale, elle,
pourrait abattre l’État et faire passer le pouvoir
économique aux mains des travailleurs.
Un coup d’œil sur la situation du mouvement ouvrier de
l’époque, qui après la saignée de la Commune, reprenait péniblement sa marche en avant, laisse apercevoir une
grande dispersion des forces.
Tous les efforts de Pelloutier tendront à définir une voie
prolétarienne originale, en naviguant entre deux écueils :
l’opportunisme parlementaire d’un côté, l’extrémisme
illégaliste de l’autre. Estimant que les travailleurs n’avaient
rien à attendre de ce côté-là, Pelloutier, en bon libertaire, a
toujours fait preuve du plus profond mépris pour la
démocratie représentative.
L’arbitrage des hommes politiques dans les conflits
sociaux lui paraissait un leurre et il regrettera, par
exemple, qu’il ait été fait appel à Loubet au moment des
grèves de Carmaux, intervention qui d’ailleurs ne parvint
pas à calmer les esprits. D’autre part, il refuse tout
compromis avec les « fanfaronnades » des « libertaires en
paroles » et il appelle à la répression de la « secte
ravacholienne ». N’oublions pas que nous sommes à
l’époque de l’illégalisme et des attentats anarchistes. Sa
solution, c’est une forme originale de socialisme libertaire.
Les ouvriers devront disposer d’un instrument, d’un
moyen d’expression et d’action qui leur soit propre. Ce
moyen, c’est le syndicat, lequel a besoin d’un point
d’ancrage particulier. L’État démocratique a son siège au
Palais Bourbon. Le capitalisme possède son lieu privilégié :
la Bourse financière. La Bourse du Travail permettra aux
travailleurs d’avoir pignon sur rue, de se voir reconnaître le
droit de s’associer librement au grand jour et d’avoir une
existence matérielle reconnue.
C’est en 1884, sous le gouvernement de Jules Ferry, que
Waldeck-Rousseau, ministre de l’Intérieur, fait voter une loi
reconnaissant l’existence légale des syndicats, cherchant
ainsi à faire preuve d’esprit libéral devant l’opinion (cette
initiative politique a d’abord été interprétée, par les
syndicalistes d’esprit libertaire, comme un cadeau empoisonné et une tentative gouvernementale pour
intégrer la classe ouvrière dans la société bourgeoise).
En 1887, le Conseil municipal de Paris mettait à la
disposition des organisations ouvrières parisiennes un
immeuble de la rue Jean-Jacques-Rousseau et, cinq ans plus
tard, un second local situé rue du Château-d’Eau. En
province, des Bourses du Travail se constitueront en
fédération au congrès de Saint-Étienne (1892). Jusqu’à sa
mort, Pelloutier en assurera le secrétariat.
Quelle idée pouvons-nous nous faire de la relation de
Pelloutier avec l’esprit libertaire ? Évidemment, il a
toujours manifesté, contrairement aux anarchistes, un
attachement réel aux institutions républicaines, pour la
bonne raison qu’il les considérait comme plus favorables à
l’action de la classe ouvrière que n’importe quel autre
régime. Il fut néanmoins un libertaire authentique. D’abord
parce qu’il estimait que le cadre politique, en dépit de son
indéniable importance, devait toujours être subordonné aux
impératifs sociaux, son abolition étant même le but ultime
de la révolution, en même temps que la condition sine qua
non d’un plein accomplissement de la réalité humaine.
Ensuite parce qu’il était persuadé que la classe ouvrière
ne pouvait compter que sur elle-même pour se libérer.
Certes, il partageait ce point de vue avec la plupart des
syndicalistes et des révolutionnaires. Seulement, ce qui
était nouveau chez lui, c’était la conscience profonde du
caractère spécifique de la condition d’un prolétariat devenu
« majeur » et surtout de sa capacité à agir avec les armes
qu’il avait su se forger. Pelloutier avait perçu l’existence
d’une véritable culture prolétarienne, lui qui écrivait que
l’anarchisme était tout simplement l’art de se cultiver et de
cultiver suffisamment les autres pour que les hommes
puissent se gouverner et jouir eux-mêmes. C’était là
certainement la grande leçon de Proudhon.