Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 94 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

Durruti. Le Guerrier Libertaire (1896-1936)

DURRUTI. LE GUERRIER LIBERTAIRE

(1896-1936)

 

Encore enfant, Buenaventura Durruti put assister aux

révoltes et aux grèves des travailleurs de sa province

natale de León. Âgé de sept ans, il fut témoin de

l’arrestation de son père Santiago Durruti, pour sa

participation à la grève des corroyeurs de 1903, poursuivie

sans interruption pendant neuf mois. Les revendications

des ouvriers portaient sur la durée du travail (à une époque

où l’objectif était la journée de dix heures !) et sur une

augmentation de salaire (la journée était payée de 1,25 à

1,75 peseta). Le jeune Buenaventura, profondément

marqué par ces expériences précoces de la condition

prolétarienne, n’oubliera jamais, comme en témoigne cette

confidence faite à sa sœur dans une lettre :

Dès mon plus jeune âge, la première chose que j’ai perçue autour de moi,

c’est la souffrance, non seulement celle de notre famille, mais aussi celle

de nos voisins. Par intuition, j’étais déjà un rebelle. Je crois qu’alors s’est

décidé mon destin {668}.

 

Le moment venu, plutôt que d’entreprendre des études à

Valladolid que son grand-père était disposé à payer,

Buenaventura qui voulait être ouvrier et rien d’autre,

commença son apprentissage de forgeron en 1910. Il

deviendra par la suite tourneur sur métaux.

Au moment de la guerre de 1914, l’Espagne connut un

essor industriel important. Les nations belligérantes

avaient le plus grand besoin de produits industriels et de

matières premières. Pour faire face à cette demande

accrue, la production et les exportations espagnoles

montèrent en flèche. Le patronat qui réalisait ainsi de

fructueux bénéfices restait sourd aux revendications

ouvrières.

D’où, à travers le pays, une série de mouvements

revendicatifs, parfois très durs, comme la légendaire grève

des mineurs dans les Asturies. En 1917, ouvrier mécanicien

à la Compania Ferroviera, militant à l’Union Ferroviera,

syndicat qui avait épaulé les mineurs, Durruti est licencié.

Désirant échapper au service militaire, il passe en France.

De retour en Espagne, il est appréhendé et passe en conseil

de guerre pour désertion. Après s’être fait hospitaliser pour

subir une intervention chirurgicale, il réussit à s’évader et

repasse la frontière française.

À Paris, il travaillera chez Renault. En 1920, on le

retrouvera à Saint-Sébastien, affilié au groupe libertaire

Los Justicieros. Dans cette ville, la préparation d’un

attentat contre la personne du roi Alphonse XIII ayant été

découverte, l’anarchiste débutant est soupçonné ; il part

pour Saragosse, ville devant laquelle il s’illustrera plus tard

pendant la guerre civile.

Il est désormais engagé corps et âme dans le mouvement

révolutionnaire. Pour renflouer la trésorerie des

organisations ouvrières, asséchée par l’aide aux grévistes

et aux ouvriers licenciés, Durruti et ses camarades

anarchistes décident de s’emparer de l’argent des banques.

À Eibar, l’attaque de la voiture des payeurs d’un centre

métallurgique rapporte 300 000 pesetas, qui seront

réparties entre Saragosse et Bilbao. Plus tard, le groupe

Durruti, Los Solidarios, récoltera 100 000 pesetas en

agressant des employés de la mairie de Barcelone. De la

même manière, le 1er septembre 1923, 650 000 pesetas

seront « prélevées » au cours de l’attaque de la banque de

Gijon.

Pour répondre à la répression qui s’abattait sauvagement

sur les travailleurs, en cette période où la lutte des classes

prenait, dans la péninsule, l’allure d’un conflit armé, et

pour risposter aux exploits des pistoleros, sorte de police parallèle à la solde des réactionnaires, Los Solidarios

frappèrent à plusieurs reprises.

À Barcelone, ils organisèrent une expédition punitive au

Cercle des chasseurs, repaire de pistoleros. Attentat

beaucoup plus grave, le 4 juin 1923, Francisco Ascaso et

Torres Escartin abattent le cardinal Juan Soldevila-Romero,

archevêque de Saragosse, accusé d’encourager la

répression policière. Arrêté à Madrid, Durruti est transféré

à la prison de Saint-Sébastien, tandis que Gregorio

Suberviela et « El Toto » assassinent l’ex-gouverneur

Regueral.

Les luttes sociales et les désordres prenant de plus en

plus d’ampleur, le général Miguel Primo de Rivera (1870-

1930), avec l’accord d’Alphonse XIII, exerce alors la

dictature, suspendant les libertés démocratiques.

Cependant, relâché faute de preuves, Durruti quitte

l’Espagne pour la France, avec Ascaso.

À Paris, les deux compagnons s’installent à Belleville,

Durruti travaillant comme mécanicien et Ascaso comme

manœuvre. Peu de temps après, Gregorio Jover les

rejoindra. Pendant ce temps, en Catalogne, c’est l’échec

d’une insurrection populaire. Plutôt que de rentrer en

Espagne, les trois compagnons, ayant décidé de gagner

l’Amérique, s’embarquent au Havre, au mois de décembre

1924, pour les Antilles. Ils deviendront là-bas Los Errantes.

On les verra parcourir Cuba, le Mexique et l’Argentine,

pays alors en effervescence, où ils participent aux actions

révolutionnaires.

Mais le 30 avril 1926, les trois exilés regagnent l’Europe

et débarquent à Cherbourg, dans l’intention de préparer un

attentat contre Alphonse XIII, dont la visite en France est

annoncée. Nous avons vu plus haut comment les trois

conspirateurs furent appréhendés par la police française et

inculpés de détention d’armes de guerre. À Paris, après

leur mise en liberté provisoire, Durruti et Ascaso {669} rendront visite à Nestor Makhno en exil, déprimé par les

polémiques dirigées contre lui par les antiplateformistes.

Comme ils rendaient hommage à son expérience

d’Ukraine, Makhno leur répondit qu’en Espagne, les

conditions d’une révolution prolétarienne étaient

meilleures qu’en Ukraine, le prolétariat et la paysannerie

de leur pays possédant une tradition révolutionnaire et une

grande maturité politique qui faisait défaut en Russie.

Surtout, insistait l’Ukrainien, les anarchistes espagnols

avaient un sens de l’organisation « qui assure le triomphe

en profondeur de toute révolution {670} ».

Nestor Makhno leur rappela en outre que l’Ukraine avait

démontré que le problème paysan pouvait recevoir des

solutions autres que celles imposées par le bolchevisme.

L’anarchisme-communisme agraire, s’il avait pu être

généralisé en Russie, aurait certainement permis d’éviter

l’opposition entre les villes et les campagnes, ainsi que les

années de famine, qui donnèrent lieu à des luttes stériles

entre paysans et ouvriers {671}. Prophétique, le batko

concluait :

Trotski, trahissant le pacte entre l’Ukraine et le pouvoir bolchevique,

envoya l’armée rouge pour nous combattre. Le bolchevisme triompha

militairement sur l’Ukraine et Cronstadt, mais l’histoire révolutionnaire

nous revendiquera un jour et condamnera comme contre-révolutionnaires

les vainqueurs, fossoyeurs de la révolution russe {672}.

 

Réclamés par l’Argentine, Durruti et Ascaso échappèrent

de justesse à l’extradition grâce aux démarches de Lecoin

(cf. supra), qui sut frapper aux bonnes portes. Néanmoins,

expulsés par la France, les Espagnols furent conduits à la

frontière belge. Refoulés en France par les autorités de

Bruxelles, ils vécurent clandestinement à Paris, Durruti se

remettant à la mécanique et Ascaso à la peinture en

bâtiment.

Cependant, en Espagne, d’importants changements

politiques étaient en train de s’accomplir. Après la

désastreuse dictature de Primo de Rivera, qui mécontenta à peu près tout le monde, y compris les conservateurs,

Alphonse XIII renvoya le général. Les politiciens furent

amnistiés, mais les travailleurs restèrent en prison.

Toutefois, sentant que les choses étaient peut-être sur le

point de changer, beaucoup d’exilés rentrèrent en Espagne.

La CNT réapparut au grand jour, ainsi que la presse

syndicale. De nouvelles tentatives insurrectionnelles s’étant

produites, le roi décida de se retirer. Après les élections du

12 avril 1931, Alphonse XIII s’embarqua à Carthagène. Le

14, la République était proclamée en Espagne.

L’avènement de la République allait amener un

changement important dans l’activité et la stratégie

révolutionnaires de Durruti. Jusqu’alors, celui-ci n’avait été

qu’un activiste agissant individuellement ou dans des

groupuscules anarchistes. Désormais, il lui faudrait mener

une action révolutionnaire au sein des masses. La lutte

qu’il allait entreprendre devait l’opposer à un

gouvernement bourgeois ne représentant pas la classe

ouvrière et tout à fait incapable de résoudre les problèmes

sociaux pressants qui appelaient des solutions aussi rapides

que radicales. La CNT, centrale syndicale où dominaient les

anarchistes de la FAI, ne cessait de réclamer la réforme

agraire et la libération immédiate des travailleurs

prisonniers.

À Barcelone, au Comité régional de la CNT des 18-

19 avril 1931, Durruti, s’exprimant en public, déclara au

nom des anarchistes :

La République ne nous intéresse guère, mais nous l’acceptons comme

point de départ d’un processus de démocratisation sociale. À condition

bien sûr que cette République garantisse les principes sans lesquels

liberté et justice sociales ne sont que des paroles vides. Si la République

omet de prendre en considération les aspirations de la classe ouvrière,

alors le peu d’intérêt que les travailleurs lui portent sera réduit à néant,

parce que cette institution ne correspondra pas aux espérances que notre

classe a mises en elle le 14 avril {673}.

Pareille déclaration laissait entrevoir ce qui devait se

passer par la suite. Le moindre incident pouvait alors

mettre le feu aux poudres. Au cours du défilé du 1er mai

1931 à Barcelone, Durruti évita à grand-peine, et au péril

de sa vie, un affrontement sanglant des ouvriers et des

forces de l’ordre. Au moment où les balles commençaient à

siffler autour de lui, juché sur un bec de gaz et s’adressant

à la foule, il parvint à calmer les esprit surchauffés. Le

groupe Los Solidarios se rebaptisa alors Nosotros.

Cependant, les escarmouches des syndicats et des

anarchistes avec les nouveaux maîtres du pays se

multipliaient, amenant Durruti à dénoncer les hommes au

pouvoir, les accusant de ne pas tenir les promesses faites

au peuple qui les avait élus. Il constatait que tout

continuait comme au temps de la monarchie. Les mêmes

bureaucrates faisaient obstruction. Les mêmes généraux

pouvaient continuer impunément à faire tirer sur les

paysans affamés et sur les grévistes.

Il appelait le peuple à réagir, à chercher son salut « en

dehors du Parlement bourgeois, en développant son action

dans la rue {674} ». Durruti et Ascaso développaient une

activité révolutionnaire telle que la bourgeoisie et les

politiciens finirent par les considérer comme extrêmement

dangereux.

Au meeting de Leon, Durruti affirma avec beaucoup de

lucidité que l’Espagne était en train de vivre une période

pré-révolutionnaire, appelant les travailleurs à s’unir, pour

faire « la preuve de leurs capacités, mettant en valeur

l’industrie et l’agriculture ». Cette invitation à

l’expropriation des entreprises et de la terre, pour les

mettre en autogestion, fut entendue. Le 19 janvier 1932, un

soulèvement armé se produisait dans un secteur de

Catalogne où l’on proclama l’anarchie, l’abolition de la

propriété privée et de l’argent.

Le gouvernement réagit aussitôt. Suspectés, anarchistes

et syndicalistes de la CNT, au nombre desquels figuraient

bien entendu Durruti et Ascaso, furent mis en état

d’arrestation. Les deux camarades, en compagnie d’une

centaine de prisonniers, seront embarqués sur le Buenos-

Aires à destination de l’Afrique.

C’est alors que se produisit, le 12 août 1932, le putsch du

général Sanjurjo. Entreprise ratée qui permit au moins le

rapatriement des prisonniers. Le Buenos-Aires et son

chargement de révolutionnaires reçut un accueil triomphal

de la population à son arrivée dans le port de Barcelone.

Dès lors, les anarchistes de la FAI et de la CNT, persuadés

de la nécessité de gagner de vitesse les fascistes, la

révolution leur paraissant le seul moyen de dénouer les

problèmes sociaux et politiques de l’Espagne, vont

multiplier les insurrections. Dans cette situation, Durruti

comprenait qu’il fallait absolument lutter contre la

tentation réformiste, de manière à « empêcher l’État de se

fortifier en intégrant le syndicalisme ».

Au mois de janvier 1933, Barcelone se soulève.

L’entreprise révolutionnaire échoue encore une fois, comme

elle échoue dans les autres régions qui avaient suivi le

mouvement. En décembre de la même année, nouvelle

insurrection réprimée. Le mouvement insurrectionnel

populaire reprendra, en octobre 1934, dans la Catalogne et

les Asturies. C’est le 5 octobre que Luis Companys,

président de la Généralité, proclamera la formation de

« l’État catalan, à l’intérieur de la République fédérale

d’Espagne ».

Mais le 6, l’ordre républicain règne de nouveau à

Barcelone. Dans les Asturies, où la république socialiste

avait été proclamée, une répression féroce s’abat sur les

travailleurs. Les socialistes réformistes chercheront à

prendre leur distance par rapport aux révolutionnaires. Le

leader socialiste Largo Caballero affirmera devant le juge militaire ne pas être à l’origine du mouvement

révolutionnaire, considéré par lui comme « une explosion

spontanée des classes laborieuses {675} ».

Mais la situation du pays se dégradait chaque jour

davantage. Dans la rue, l’agitation est incessante. Les

grèves se multiplient, la Phalange et les activistes de

gauche se livrent à des attentats de plus en plus fréquents.

Si les partisans d’un coup d’État militaire ne sont pas

encore passés aux actes, c’est faute d’avoir réussi à se

mettre d’accord sur le choix d’un chef.

Dans ce marasme, le président Zamora prit la décision de

dissoudre les Chambres, et de nouvelles élections furent

fixées au 16 février 1936. Le Frente Popular s’organisa

dans cette perspective. La gauche forma un bloc

comprenant des démocrates bourgeois alliés aux marxistes

socialistes, communistes, trotskystes du POUM. Qu’allaient

décider les anarchistes ? Choisiraient-ils de s’abstenir

suivant les principes libertaires ?

Mais 30 000 prisonniers politiques s’entassaient dans les

prisons de l’État et le Frente Popular promettait une

amnistie générale en cas de victoire. Avec sa clairvoyance

habituelle, Durruti exprima parfaitement le dilemme de

cette période cruciale : « Le bloc de gauche prétend, disait-

il, que si la droite l’emporte, il déclenchera la révolution ; la

droite réplique que si la gauche est victorieuse, elle

déclenchera la guerre civile {676}. »

Le principe de l’abstention électorale fut maintenu

publiquement, mais considérant que l’amnistie des

camarades emprisonnés dépendait du succès de la gauche,

alors que sa défaite serait aussi celle de tous les

travailleurs, syndicalistes et libertaires espéraient plus ou

moins secrètement que le peuple tout entier irait aux

urnes.

Le Frente Popular triompha avec 4 176 156 voix, et 269

députés élus *. La victoire électorale de la gauche fut le signal de l’occupation des terres par les paysans pauvres et

une période de violence sociale effrénée s’ouvrit aussitôt.

Du 16 février au 15 juin 1936, on compte 215 attentats,

145 bombes, 160 églises incendiées, 269 morts, 1 287

blessés, 113 grèves générales et 228 grèves partielles

{677}.

 

_____________

* Le bloc de la droite obtenait 3 783 000 suffrages et 202 représentants.

 

La menace d’un coup d’État se précisant, Durruti et ses

compagnons élaborent un plan insurrectionnel de guérilla

urbaine. Il s’agit de gagner de vitesse les fascistes, ou en

tout cas de leur résister. À Barcelone, face à l’attitude

dilatoire de la Généralité, les travailleurs qui réclamaient

des armes s’emparent de fusils sur un bateau ancré dans le

port et refusent de les rendre. Francisco Ascaso trouvera la

mort au cours des bagarres. Bientôt la CNT-FAI aura la

maîtrise de la situation en Catalogne.

Un Comité central des milices populaires prend en

charge la direction économique, politique et militaire de la

Catalogne. Les partis de gauche y sont représentés

proportionnellement à leur importance. Chaque parti

installe son quartier général dans les casernes rebaptisées.

Les anarchistes occupent la caserne « Bakounine ». Des

colonnes de miliciens, constituées de volontaires, sont

formées. La Colonne Durruti part pour l’Aragon, avec pour

objectif la prise de Saragosse. La cellule de base d’une

colonne est le groupe (10 hommes, avec à leur tête un

délégué choisi librement).

Dix groupes forment une centurie, dirigée par un

responsable. Le groupement comprend cinq centuries. À

tous les niveaux, ce sont les hommes qui choisissent leurs

chefs. Un comité de guerre de la colonne, assisté d’un

conseiller militaire, dirige les opérations sur le terrain.

En Aragon, Durruti organise immédiatement la société

paysanne libertaire. Les terres sont réparties entre les

communautés de paysans, qui assureront collectivement la

production et les cultures.

Cependant, depuis le mois de juillet 1936, la guerre civile

avait éclaté. Face à l’armée franquiste, les milices

populaires manquaient d’armes et de munitions. Décidés à

ne pas renouveler l’erreur des communards qui n’avaient

pas osé s’emparer à Paris du Trésor public, les guérilleros

projetèrent une attaque de la Banque d’Espagne à Madrid,

pour se procurer l’argent qui leur faisait dramatiquement

défaut.

Durruti, Garcia Oliver et Santillan préparèrent cette

opération qui devait être conduite avec la Colonne Tierra y

Libertad du front de Madrid. Santillan et Durruti étaient

chargés d’organiser sur place cette opération de

commando. Santillan se rendit à Madrid officiellement.

Durruti, obligé de voyager par ses propres moyens, put

rejoindre la capitale dans le même avion qu’André Malraux

{678}. Mais, au dernier moment, Santillan, pris de

scrupule, renonça par crainte de creuser un fossé

infranchissable entre le gouvernement républicain de

Madrid et la Barcelone libertaire.

On sait que, par la suite, l’or de la Banque d’Espagne

allait être confié à l’Union soviétique. À Madrid, Durruti

rencontra Largo Caballero qui lui promit l’achat de

matériel de guerre. Cependant, les milices populaires

devaient être intégrées à l’armée régulière républicaine. Le

désarmement ou l’intégration des miliciens anarchistes

faisait partie des conditions imposées par Moscou, en

échange de la fourniture de matériel militaire.

Le 14 novembre 1936, au moment de l’avance des

troupes franquistes qui menaçaient Madrid, Durruti reçut

l’ordre de quitter avec sa colonne le front aragonais, pour

tenter de dégager la capitale. À la tête de sa troupe libertaire, il venait de s’illustrer dans les durs combats de

la Cité universitaire, lorsqu’il fut touché, dans la rue, par

un coup de feu. Transporté à l’hôpital, il mourut sans avoir

repris connaissance, le 20 novembre 1936.

Les circonstances de sa mort n’ont jamais pu être

élucidées et toutes sortes de versions ont circulé à ce sujet.

Abel Paz les a examinées une par une minutieusement sans

qu’il soit possible de se prononcer sur cet événement qui

garde son mystère {679}. Lors des obsèques du guerrier

libertaire, à Barcelone, une banderole largement déployée

dans l’immense cortège posait la question qui restera à

jamais sans réponse : « Quien ha muerto a Durruti ? »

Qui fut Durruti ? La question rencontre ici le même

problème que posait Makhno. Comment peut-on être à la

fois anarchiste et guerrier ? Impossible de répondre sans

tenir compte du fait que Makhno et Durruti ont été

plongés, l’un et l’autre, dans une guerre civile. Leur

anarchisme a été un anarchisme de guerre, de la même

façon qu’il y a eu, en Russie, un « communisme de

guerre ».

Par la force des choses, Durruti a dû mener un combat

dans lequel les objectifs militaires accompagnaient

nécessairement l’idéologie politique, dont le triomphe,

aussi bien chez les franquistes que dans le camp des

républicains, était subordonné à une victoire militaire

préalable.

En cette époque de fer, qu’il est difficile d’imaginer

quand on ne l’a pas connue, la guerre était encore le

tribunal de l’histoire, pour employer l’expression de Hegel,

à l’inverse d’aujourd’hui où le spectre de la guerre cherche

souvent à se camoufler derrière des manifestations

idéologiques, économiques voire sportives.

Néanmoins, dans la tourmente, Durruti combattant n’a

jamais perdu de vue les grands principes de l’anarchie,

avec le sentiment qu’en Espagne la guerre menée par les libertaires aux côtés des républicains avait, aux yeux des

anarchistes ibériques, un tout autre sens que la lutte armée

pour la conquête du pouvoir politique. Ils visaient beaucoup

plus loin, beaucoup plus haut… D’ailleurs Durruti pensait

que la lutte conduite par les démocraties bourgeoises

contre le fascisme était un combat douteux.

« Aucun gouvernement au monde ne combat le fascisme

pour le supprimer », disait-il avec amertume. Il constatait

la grande solitude des libertaires espagnols, obligés à ne

compter que sur eux-mêmes. Dans un entretien avec un

journaliste canadien, il disait que Staline avait abandonné

les anarchistes d’Espagne, de la même manière que les

travailleurs chinois et allemands avaient été sacrifiés par

Moscou.

Nous sommes instruits, ajoutait-il, nous voulons mener notre révolution,

nous la voulons pour aujourd’hui et non plus tard, après la prochaine

guerre européenne. Notre attitude sera un exemple pour les ouvriers

d’Allemagne et d’Italie, ils verront comment lutter contre le fascisme.

C’est pour cette raison que personne ne nous aidera. Les dictateurs, Hitler

et Mussolini, comme les démocrates anglais et français redoutent la

contagion révolutionnaire. Et Staline aussi la craint {680}.

 

Comme son interlocuteur lui faisait remarquer que la

guerre allait couvrir l’Espagne de ruines, Durruti lui

répondit que les prolétaires avaient toujours vécu dans des

taudis et dans des trous.

Mais, répondit-il fièrement, nous sommes capables de construire aussi.

C’est nous qui avons construit les palais et les villes d’Espagne,

d’Amérique et de partout. Nous, les travailleurs, nous pouvons bâtir des

villes pour les remplacer. Et nous les construirons bien mieux ; aussi

n’avons-nous pas peur des ruines. Nous allons recevoir le monde en

héritage. La bourgeoisie peut bien faire sauter et démolir son monde à elle

avant de quitter la scène de l’Histoire. Nous portons un monde nouveau

dans nos cœurs.

 

*

 

Après la victoire du franquisme, des instructions furent

données pour que soient effacées toutes traces permettant

d’identifier les tombes des anarchistes et des catalanistes inhumés au cimetière de Montjuich à Barcelone, et

spécialement celle de Durruti. Au-delà de la mort, le

souvenir de Buenaventura Durruti continuait à inquiéter le

pouvoir et paraissait encore redoutable.