Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 17 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

Le Jacobinisme

 

Avec la Révolution française, nous entrons dans le vif du

sujet. Nous avons déjà vu que cette période a provoqué des

actes et suscité des écrits de style anarchiste (les Enragés,

William Godwin). Même si le mot « anarchisme » n’était

pas encore prononcé dans sa signification actuelle, la chose

commençait à se préciser.

Dans Les Anarchistes et la Révolution française {80},

ouvrage collectif publié sous la direction de Gaetano

Manfredonia, les auteurs, Willy Pelletier, Philippe Chailan

et Philippe Boursier, ont élaboré « une analyse

matérialiste », destinée à évaluer les liens entre le

jacobinisme et l’étatisme.

Par une « archéologie » de l’État, ils ont établi que l’on

peut facilement repérer, dès l’époque de Philippe le Bel –

peut-être même encore plus haut dans le temps –, les

prémices d’une organisation bureaucratique (Conseil du

Roi, Chancellerie, légistes, etc.). Effectivement, la vieille

conception « patrimoniale » du royaume, le domaine royal

étant la « propriété » du roi, qui en dispose à son gré et la

transmet par héritage, devait se transformer, avec les

derniers Capétiens directs, en imperium d’essence

politique, au déclin de la féodalité et à la montée du

pouvoir royal {81}.

Certes, l’État n’est pas une pure création jacobine.

Tocqueville l’avait déjà dit : « Quelque radicale qu’ait été la

Révolution, elle a cependant beaucoup moins innové qu’on

ne le suppose généralement. » La centralisation

administrative paraissait à Tocqueville être une institution

datant de l’Ancien Régime et non point une conquête de la

Révolution. On pourrait même la considérer comme « la

seule portion de la constitution politique de l’Ancien Régime qui ait survécu à la Révolution, parce que c’était la

seule qui pût s’accommoder de l’état social nouveau que

cette Révolution a créé » {82}.

Cela semble tellement vrai que Proudhon en arrivait à

reprocher aux révolutionnaires d’avoir été incapables

d’inventer une politique vraiment nouvelle :

On eût dit que noblesse, clergé, monarchie n’avaient disparu que pour

faire place à des gouvernants d’une autre race, constitutionnels

anglomanes, républicains classiques, démocrates policiers, infatués des

Romains, des Spartiates, surtout et beaucoup de leurs propres personnes,

au demeurant fort peu soucieux des véritables besoins du pays qui, n’y

comprenant rien, les laissa s’entretuer à leur aise, et finit par s’attacher à

la fortune d’un soldat {83}.

 

Toutefois, même si l’on peut difficilement prétendre que

le centralisme politique et administratif n’existait pas avant

1789, il faut reconnaître que les Jacobins ont amené la

centralisation jusqu’à un degré sans doute jamais atteint

avant eux. Il est significatif, par exemple, que

l’augmentation du nombre des employés des

administrations centrales ait pu tourner autour des 800 %

{84}.

Pour faire face à toutes les difficultés intérieures –

économiques et politiques – et du fait de la guerre

extérieure, le gouvernement révolutionnaire a introduit

pour la première fois l’idée et le culte de l’État-Nation,

objet de tous les sacrifices. La Convention ayant décrété la

levée en masse, le 23 août 1793, les Français, de dix-huit à

quarante ans, sont appelés à défendre la patrie en danger :

« Les jeunes gens iront au combat ; les hommes mariés

forgeront les armes et transporteront les subsistances ; les

femmes feront des tentes, des habits et serviront dans les

hôpitaux ; les enfants mettront les vieux linges en charpie ;

les vieillards se feront porter sur les places publiques pour

exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois

et l’unité de la République ». La guerre offre à l’autorité des conditions idéales et au totalitarisme son meilleur

prétexte.

En fin de compte, ne serait-ce que par leur ampleur et

leur retentissement, les événements de la période

révolutionnaire, qui échappent parfois au contrôle de leurs

protagonistes, ont fatalement provoqué un renforcement

sans précédent du pouvoir de l’État.

Stirner s’est élevé avec force contre le prodigieux

raffermissement de l’autorité qui a accompagné la

naissance de l’État-Nation :

Le despotisme n’avait été dans la main des rois qu’une règle complaisante

et lâche, au prix de ce qu’en fit la « Nation Souveraine »… Cette

monarchie nouvelle se révéla cent fois plus sévère, plus rigoureuse et plus

conséquente que l’ancienne ; devant elle, plus de droits, plus de

privilèges ; combien, en comparaison, paraît tempérée la « royauté

absolue » de l’ancien régime ! La Révolution, en réalité, substitua à la

monarchie tempérée la véritable monarchie absolue. Désormais, tout droit

que ne concède pas le Monarque-État est une « usurpation », tout

privilège qu’il accorde devient un « droit » {85}.

 

C’est alors que l’État-Nation devint le Dieu terrestre. La

pensée de l’État pénétra toutes les consciences. On entrait

dans l’ère de la politique. Avant la Révolution, l’individu

appartenait à la noblesse, au clergé, à la bourgeoisie, à une

corporation, à une commune, etc. Chacun était membre

d’une microsociété et devait se plier aux règles et à l’esprit

de son ordre. C’est-à-dire que l’individu se rattachait au

pouvoir suprême par l’entremise de son « état », de la

même façon que, dans le catholicisme, il communiquait

avec son Dieu par l’intercession de l’Église.

Le tiers état a mis fin à tout cela. Niant son existence en

tant qu’état séparé, il cessa de n’être qu’un état parmi les

autres états, pour s’affirmer comme classe universelle, état

universel, unique, bientôt comme État-national. L’individu

devint

un protestant politique, désormais en relations immédiates avec son Dieu,

l’État. Il n’appartenait plus, comme gentilhomme, à la caste noble, ou,

comme artisan, au corps des métiers ; il ne reconnaissait plus, comme

tous les autres individus, qu’un seul et unique maître, l’État, décernant à

tous ceux qui le servaient le même titre de « citoyen » {86}.