Histoire de l'Anarchisme
Le Jacobinisme
Avec la Révolution française, nous entrons dans le vif du
sujet. Nous avons déjà vu que cette période a provoqué des
actes et suscité des écrits de style anarchiste (les Enragés,
William Godwin). Même si le mot « anarchisme » n’était
pas encore prononcé dans sa signification actuelle, la chose
commençait à se préciser.
Dans Les Anarchistes et la Révolution française {80},
ouvrage collectif publié sous la direction de Gaetano
Manfredonia, les auteurs, Willy Pelletier, Philippe Chailan
et Philippe Boursier, ont élaboré « une analyse
matérialiste », destinée à évaluer les liens entre le
jacobinisme et l’étatisme.
Par une « archéologie » de l’État, ils ont établi que l’on
peut facilement repérer, dès l’époque de Philippe le Bel –
peut-être même encore plus haut dans le temps –, les
prémices d’une organisation bureaucratique (Conseil du
Roi, Chancellerie, légistes, etc.). Effectivement, la vieille
conception « patrimoniale » du royaume, le domaine royal
étant la « propriété » du roi, qui en dispose à son gré et la
transmet par héritage, devait se transformer, avec les
derniers Capétiens directs, en imperium d’essence
politique, au déclin de la féodalité et à la montée du
pouvoir royal {81}.
Certes, l’État n’est pas une pure création jacobine.
Tocqueville l’avait déjà dit : « Quelque radicale qu’ait été la
Révolution, elle a cependant beaucoup moins innové qu’on
ne le suppose généralement. » La centralisation
administrative paraissait à Tocqueville être une institution
datant de l’Ancien Régime et non point une conquête de la
Révolution. On pourrait même la considérer comme « la
seule portion de la constitution politique de l’Ancien Régime qui ait survécu à la Révolution, parce que c’était la
seule qui pût s’accommoder de l’état social nouveau que
cette Révolution a créé » {82}.
Cela semble tellement vrai que Proudhon en arrivait à
reprocher aux révolutionnaires d’avoir été incapables
d’inventer une politique vraiment nouvelle :
On eût dit que noblesse, clergé, monarchie n’avaient disparu que pour
faire place à des gouvernants d’une autre race, constitutionnels
anglomanes, républicains classiques, démocrates policiers, infatués des
Romains, des Spartiates, surtout et beaucoup de leurs propres personnes,
au demeurant fort peu soucieux des véritables besoins du pays qui, n’y
comprenant rien, les laissa s’entretuer à leur aise, et finit par s’attacher à
la fortune d’un soldat {83}.
Toutefois, même si l’on peut difficilement prétendre que
le centralisme politique et administratif n’existait pas avant
1789, il faut reconnaître que les Jacobins ont amené la
centralisation jusqu’à un degré sans doute jamais atteint
avant eux. Il est significatif, par exemple, que
l’augmentation du nombre des employés des
administrations centrales ait pu tourner autour des 800 %
{84}.
Pour faire face à toutes les difficultés intérieures –
économiques et politiques – et du fait de la guerre
extérieure, le gouvernement révolutionnaire a introduit
pour la première fois l’idée et le culte de l’État-Nation,
objet de tous les sacrifices. La Convention ayant décrété la
levée en masse, le 23 août 1793, les Français, de dix-huit à
quarante ans, sont appelés à défendre la patrie en danger :
« Les jeunes gens iront au combat ; les hommes mariés
forgeront les armes et transporteront les subsistances ; les
femmes feront des tentes, des habits et serviront dans les
hôpitaux ; les enfants mettront les vieux linges en charpie ;
les vieillards se feront porter sur les places publiques pour
exciter le courage des guerriers, prêcher la haine des rois
et l’unité de la République ». La guerre offre à l’autorité des conditions idéales et au totalitarisme son meilleur
prétexte.
En fin de compte, ne serait-ce que par leur ampleur et
leur retentissement, les événements de la période
révolutionnaire, qui échappent parfois au contrôle de leurs
protagonistes, ont fatalement provoqué un renforcement
sans précédent du pouvoir de l’État.
Stirner s’est élevé avec force contre le prodigieux
raffermissement de l’autorité qui a accompagné la
naissance de l’État-Nation :
Le despotisme n’avait été dans la main des rois qu’une règle complaisante
et lâche, au prix de ce qu’en fit la « Nation Souveraine »… Cette
monarchie nouvelle se révéla cent fois plus sévère, plus rigoureuse et plus
conséquente que l’ancienne ; devant elle, plus de droits, plus de
privilèges ; combien, en comparaison, paraît tempérée la « royauté
absolue » de l’ancien régime ! La Révolution, en réalité, substitua à la
monarchie tempérée la véritable monarchie absolue. Désormais, tout droit
que ne concède pas le Monarque-État est une « usurpation », tout
privilège qu’il accorde devient un « droit » {85}.
C’est alors que l’État-Nation devint le Dieu terrestre. La
pensée de l’État pénétra toutes les consciences. On entrait
dans l’ère de la politique. Avant la Révolution, l’individu
appartenait à la noblesse, au clergé, à la bourgeoisie, à une
corporation, à une commune, etc. Chacun était membre
d’une microsociété et devait se plier aux règles et à l’esprit
de son ordre. C’est-à-dire que l’individu se rattachait au
pouvoir suprême par l’entremise de son « état », de la
même façon que, dans le catholicisme, il communiquait
avec son Dieu par l’intercession de l’Église.
Le tiers état a mis fin à tout cela. Niant son existence en
tant qu’état séparé, il cessa de n’être qu’un état parmi les
autres états, pour s’affirmer comme classe universelle, état
universel, unique, bientôt comme État-national. L’individu
devint
un protestant politique, désormais en relations immédiates avec son Dieu,
l’État. Il n’appartenait plus, comme gentilhomme, à la caste noble, ou,
comme artisan, au corps des métiers ; il ne reconnaissait plus, comme
tous les autres individus, qu’un seul et unique maître, l’État, décernant à
tous ceux qui le servaient le même titre de « citoyen » {86}.