Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 53 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

XI Propagande Anarchiste et Révolution Errico Malatesta (1853-1932)

XI

 

PROPAGANDE ANARCHISTE ET RÉVOLUTION

ERRICO MALATESTA

(1853-1932)

 

LA JEUNE ITALIE

 

L’unité

Errico Malatesta est né le 14 décembre 1853 à Santa

Maria Capua Vetere, près de Naples, dans une famille de la

moyenne bourgeoisie. En ce temps-là, Naples était encore

la capitale du royaume des Deux-Siciles, sous le règne de

son souverain Ferdinand II. Au moment des luttes pour

l’unité italienne, Garibaldi livra bataille aux armées des

Bourbons près de Santa Maria.

Après la capitulation de Gaète (13 février 1861) et la

fuite de François II qui succédait à son père Ferdinand, le

premier parlement italien, réuni à Turin, le 14 mars 1861,

allait voter la constitution du Royaume d’Italie. Victor-

Emmanuel II, le roi de Sardaigne, recevait la couronne

d’Italie. Venise resterait aux mains de l’Autriche jusqu’en

1866, tandis que la Rome pontificale ne serait intégrée au

nouvel État qu’en 1870.

Alors que les troupes garibaldiennes jouaient un rôle

militaire important, l’un des principaux artisans de l’unité

italienne avait été Mazzini (1805-1872), le fondateur du

mouvement patriotique La Giovine Italia, qui eut une

influence profonde sur la jeunesse.

Toutefois, le programme social du grand patriote se

résumait dans la formule : « Dieu et le peuple. » De plus,

ayant formellement condamné la Commune de Paris,

Mazzini s’aliéna bientôt la nouvelle génération

révolutionnaire {501}. En 1868, Mazzini s’était opposé à

l’entrée de Malatesta, encore adolescent et suspecté de

socialisme, à l’Alliance universelle républicaine {502}.

 

Début de l’anarchisme italien

L’unité réalisée, des aspirations nouvelles commencèrent

à se manifester en Italie. Contrairement à Mazzini, pour qui

les questions politiques primaient les solutions sociales, un

Carlo Pisacane, influencé par les idées proudhoniennes,

avait déjà posé les jalons d’un socialisme de tendance

libertaire, plusieurs années avant l’indépendance de la

péninsule.

Il envisageait une organisation sociale fondée sur la libre

association, qu’il considérait comme « l’avenir prochain de

l’Italie et peut-être de l’Europe {503} ». Malheureusement,

Pisacane trouva la mort en 1857, au cours d’une tentative

insurrectionnelle pour libérer le sud de l’Italie.

À partir de 1865, date de l’installation de Bakounine à

Naples, quelques-uns de ceux qui avaient pris part aux

luttes pour l’unité se regroupèrent. L’association Justice et

Liberté, créée en 1867, diffusera les idées libertaires et

internationalistes, ainsi que les conceptions de Bakounine,

parmi les travailleurs.

En 1869, année de la création d’une section italienne de

l’AIT, Malatesta s’inscrit à la Faculté de médecine de

Naples. Enthousiasmé par la Commune de Paris, il adhère

ensuite à l’Internationale. En 1873, l’AIT subira la

répression du pouvoir. Il lui faudra se reconstituer

clandestinement en Italie sous le nom de Fédération

ouvrière napolitaine.

Malatesta en deviendra le secrétaire et se chargera

même de rédiger son programme. Son activité politique

l’ayant rendu indésirable dans l’université, il abandonnera

ses études de médecine et commencera sa longue carrière de militant anarchiste aux côtés de Michel Bakounine et

Carlo Cafiero.

 

Tentatives insurrectionnelles

À la conférence nationale de Rimini (4-6 août 1872), la

réunion des sections italiennes de l’AIT vit la participation

de Cafiero, Malatesta et Andrea Costa (qui devait par la

suite passer au parlementarisme). Il fut décidé de rompre

avec le conseil général de l’Internationale et de se séparer

des autoritaires. La riposte d’Engels ne se fit pas attendre.

Sous prétexte que seule la section de Naples remplissait les

conditions d’adhésion à l’Internationale, il déclara, au nom

du conseil général, qu’il n’existait aucune fédération

italienne de l’AIT.

Néanmoins, au congrès antiautoritaire de Saint-Imier

(septembre 1872), Costa, Malatesta et Bakounine feront

partie de la délégation italienne. On sait que l’anarchisme

prit forme à travers les résolutions de ce congrès. À partir

de là, la fédération italienne devait chercher à réaliser la

révolution sociale par la voie insurrectionnelle, sur le

modèle de la Commune de Paris, malgré le terrible échec

de mai 71.

Entre 1873 et 1877, des insurrections vont éclater dans

plusieurs régions d’Italie. Au cours de cette période

d’activisme intense, on verra fleurir un grand nombre de

publications révolutionnaires {504}. En 1873, les

libertaires italiens durent entrer dans la clandestinité pour

échapper à la répression. À cette époque, la fédération

italienne de l’AIT comptait plus de 26 000 adhérents,

répartis surtout dans les régions agricoles.

Un soulèvement était prévu pour la nuit du 8 au 9 août

1874, en Romagne, en Toscane ; dans les Marches et en

Campanie, ainsi qu’en Calabre et en Sicile {505}. Mais la

police ayant eu vent du mouvement qui se préparait, elle

put prendre les devants et opérer de nombreuses arrestations. L’affaire fut étouffée dans l’œuf. Après le

fiasco de cette tentative insurrectionnelle, il fut question de

revenir aux méthodes légales de propagande et à l’action

syndicale.

Pourtant, l’idée d’un soulèvement populaire ne fut pas

abandonnée. Malatesta estimait en effet que

l’Internationale ne pouvait s’empêcher de se solidariser

avec ceux qui se révoltaient, son rôle étant même de

prendre la tête des actions subversives populaires, voire de

les provoquer. Ce fut alors la folle équipée de la « Banda

del Matese ».

Un coup de main spectaculaire ayant été décidé, les

monts du Matese furent choisis comme théâtre d’opération.

Malatesta, Cafiero et Ceccarelli participèrent à

l’expédition, dont le but était surtout de frapper l’opinion.

Le pouvoir, averti du projet, envoya aussitôt les carabiniers.

Les « insurgés » parviendront à proclamer l’anarchie dans

quelques villages de montagne, entre Campobasso et

Benevento, abolissant la propriété privée et les taxes,

brûlant quelques archives. Ils ne purent faire davantage.

Ceccarelli raconte :

Partisans de la propagande, persuadés que la révolution doit être

provoquée, nous faisions acte de provocation […] Notre objectif ne pouvait

être une ville, nous devions chercher à rôder dans les campagnes le plus

possible, prêchant la guerre, insistant sur le brigandage social, occupant

les petites villes et accomplissant les actes révolutionnaires possibles,

pour aller là où notre présence était plus particulièrement requise […]

Nous déclenchâmes le mouvement dans la précipitation, réduits d’un tiers

par rapport aux effectifs prévus. Sans carte, étrangers à la région (les

paysans n’avaient pu nous rejoindre), sans connaissance des lieux, parlant

presque tous un dialecte incompris dans le Matese, et ne comprenant pas

celui de la région, à une saison où la montagne était hostile, notre bande

était condamnée dès sa naissance […]

Nous disperser ne nous aurait pas sauvé de l’arrestation, et si quelques-

uns pouvaient se tirer d’affaire, c’était Cafiero, Malatesta et moi-même ;

nous étions les seuls à parler le dialecte napolitain, de plus nous

connaissions les routes. Mais cela nous aurait fait trop penser au vieux

scénario des « chefs » qui abandonnent leurs partisans dans l’embarras.

Nous restâmes donc. Peu de temps après, la troupe arriva et nous arrêta.

Ainsi la Banda del Matese avait vécu, après avoir tenu la campagne

pendant cinq à six jours, vaincue non par les soldats mais par la faim, la

neige et la pluie {506}.

 

Malgré le piteux échec de l’expédition du Matese,

l’affaire eut tout de même un grand retentissement dans le

public (c’était l’effet recherché). Le procès des inculpés, en

1878, défendus avec brio par l’avocat libertaire Saverio

Merlino, se termina par un acquittement. Surtout, le

programme de l’Internationale avait pu être exposé, en

long et en large, au cours de l’audience.

Quoi qu’il en soit, l’affaire du Matese devait clore la

période des tentatives insurrectionnelles improvisées,

sporadiques et désordonnées. En Italie, une nouvelle

stratégie révolutionnaire allait bientôt être suivie par les

anarchistes.