Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 69 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

XVI Terrorisme et Nihilisme en Russie

XVI

 

TERRORISME ET NIHILISME

EN RUSSIE

 

DU RÉFORMISME AU TERRORISME

 

En Russie, à partir de 1860, les luttes politiques entrent

dans une phase nouvelle. Les noms d’Herzen et de

Netchaev symbolisent deux époques et deux styles du

combat contre le tsarisme. L’influence d’Herzen, réfugié à

Londres, type d’intellectuel libéral et humaniste, pétri de

culture occidentale, adversaire de la violence et partisan

d’une politique réformiste, commence à diminuer en Russie

où les réformes d’Alexandre II se soldent par un échec.

Contrairement à ce qu’on pouvait espérer, l’abolition du

servage ne s’accompagne d’aucune distribution gratuite de

terres aux paysans affranchis, ce qui provoque des troubles

et des jacqueries bien vite réprimés. Le tsar se rapproche

alors des grands propriétaires et de la noblesse rétrograde.

Quant aux libéraux, eux-mêmes déçus dans leurs

espérances, ils perdront toute audience. L’heure du

radicalisme révolutionnaire avait sonné.

Les jeunes radicaux, refusant alors tout compromis avec

l’ordre établi, proclamèrent que rien de positif ne pourrait

se faire tant qu’on n’aurait pas détruit les fondements

vermoulus de la vieille société, et que toutes les timides

réformes, proposées ici et là, ne servaient, en définitive,

qu’à prolonger artificiellement – et bien inutilement – un

système agonisant, pour le seul profit des privilégiés.

Cependant, le mouvement révolutionnaire extrémiste

n’entraîna qu’une faible minorité d’intellectuels et

d’étudiants. Le radicalisme se répandit surtout dans les

milieux universitaires. À la suite de protestations estudiantines contre la politique réactionnaire du ministre

de l’Instruction publique, suivies de grèves et de bagarres,

le gouvernement procéda à la fermeture de l’université de

Saint-Pétersbourg et de nombreux étudiants furent

emprisonnés.

Mais les jeunes radicaux restaient encore isolés. Devant

la montée de la violence, les libéraux modérés avaient

tendance à se rapprocher du pouvoir, tandis que les

couches populaires n’éprouvaient que de l’indifférence

pour ces jeunes révolutionnaires qui s’étaient donné pour

mission de les libérer {597}.

D’ailleurs, cette incompréhension se changeait

facilement en franche hostilité et, comme la chose a été

soulignée, le peuple russe qui conservait une foi intacte en

la personne du tsar, n’était que trop enclin à penser qu’on

ne pouvait pas être un ennemi du Souverain, sans être

aussi un ennemi du peuple {598}.

À Moscou, au mois d’octobre 1861, la police avait pu

charger les étudiants devant le palais du gouverneur, aux

applaudissements de la population. Après le soulèvement

national de 1863 en Pologne, qui amena les radicaux russes

à prendre fait et cause pour les insurgés de Varsovie, et

surtout à la suite de l’attentat manqué contre Alexandre II,

commis le 4 avril 1866 par l’étudiant Karakozov {599}, la

minorité révolutionnaire se trouva complètement

déconsidérée et totalement isolée des masses populaires.

La seule issue qui s’offrit alors à ces petits groupes

d’intellectuels et d’étudiants révolutionnaires, voués à la

répression policière et à l’incompréhension des couches

populaires encore non politisées, était l’action directe et le

terrorisme. Une nouvelle période s’ouvrait.