Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 30 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

L’anarchisme dans le Mouvement Révolutionnaire International de L’entre-Deux-Guerres

L’ANARCHISME DANS LE MOUVEMENT

RÉVOLUTIONNAIRE INTERNATIONAL

DE L’ENTRE-DEUX-GUERRES

 

Le livre de Daniel Guérin, qui dresse un inventaire de

l’action des anarchistes dans la pratique révolutionnaire au

cours de cette période, permet de se faire une idée du rôle

des militants anarchistes, que ce soit au moment de la

Révolution bolchevique, des luttes ouvrières en Italie après

la Première Guerre mondiale ou pendant la guerre

d’Espagne {143}.

Parmi les principaux anarchistes qui se signalèrent

durant la Révolution russe, on peut citer les noms

d’Archinov, de Voline et son cartel anarchiste de Kharkov et

de Kourst, de Yartchouk qui anima le soviet de Cronstadt

en 1917.

Mais l’homme le plus étonnant reste sans conteste

l’Ukrainien Makhno qui organisa en Ukraine un anarchisme

de type rural, avec exploitation des terres en commun,

élections aux fonctions de gestion, etc., refusa de se laisser

intégrer à l’Armée rouge et traita avec les dirigeants

soviétiques de puissance à puissance jusqu’à sa défaite en

1921 {144}. Nous aurons l’occasion de revenir sur le

« cosaque de l’anarchie ».

En 1920, à la suite d’une série de grèves, avec

occupations d’usines, les métallurgistes de l’Italie du nord

décidèrent de pratiquer l’autogestion dans les entreprises

occupées. Pendant plusieurs semaines, jusqu’à

l’évacuation, des comités ouvriers organisèrent la

production. Sur la base de cette expérience, un front

commun se constitua autour du journal turinois Ordine

Nuovo, qui devint l’organe des conseils ouvriers.

A. Gramsci et C. Pétri, pour les socialistes de gauche, P.

Ferrero et M. Garino, pour les anarcho-syndicalistes,

signèrent un manifeste dans lequel il était affirmé que les

conseils d’usine représentaient le modèle de la « future

gestion communiste de l’usine et de la société {145} ».

Effectivement, durant le biennio rosso (les deux années

rouges, 1919-1920), l’Italie connut une effervescence

révolutionnaire d’une extraordinaire intensité. Pourtant,

l’absence de coordination, voire la mésentente, entre le

Parti socialiste italien et les syndicats ouvriers, ne leur

permirent pas d’aboutir.

Antonio Gramsci, persuadé que la révolution

prolétarienne ne pouvait que « surgir du plus profond des

masses », ne ménageait pas ses critiques contre la division

des forces socialistes et syndicales, en reprochant au PSI

de rester dans l’expectative en pleine période

révolutionnaire. Dans un article de L’Avanti {146}, il

soulignait l’apparition d’une spontanéité révolutionnaire,

d’allure libertaire, chez les travailleurs en lutte qui

débordaient visiblement les directives de leurs chefs, et

s’apprêtaient à ne suivre que leur propre élan :

Lorsque les ouvriers luttaient pour améliorer leur situation économique en

participant à la grève, leur tâche se limitait à faire confiance à des chefs

lointains, elle se limitait à développer leur qualité de solidarité et de

résistance fondées précisément sur cette confiance générale. Mais si les

ouvriers, au cours de la lutte, occupent les usines et veulent continuer la

production, la position morale des masses revêt aussitôt un aspect et une

valeur différents ; les chefs syndicaux ne peuvent plus diriger, les chefs

syndicaux disparaissent dans l’immensité du mouvement, les masses

doivent résoudre par elles-mêmes, par leurs propres moyens, avec leurs

propres troupes, les problèmes de l’usine {147}.

 

Toutefois, après les occupations d’usines, la question

était de savoir si la lutte devait prendre une tournure

franchement révolutionnaire, avec pour objectif le

renversement du pouvoir politique. Les discussions et les

réunions se multiplièrent alors dans une grande confusion,

au sujet de ce point crucial. Comme le fait remarquer un délégué : « Si la révolution doit avoir lieu, elle doit être

italienne, autrement les deux villes les plus engagées, Turin

et Milan, seront écrasées. La préparation manque {148}. »

Il y avait là un point essentiel, dont les anarchistes

avaient pleinement conscience. Aussi, l’Umanità Nova,

organe de l’Union anarchiste, a-t-elle incité les paysans à

occuper les terres, les marins à s’emparer des navires, les

cheminots à interrompre le trafic ferroviaire, les postiers à

bloquer le courrier de la bourgeoisie et les soldats à

retourner leurs armes.

Malgré cela, le mouvement des ouvriers d’usine restera

coupé de la masse des paysans, des classes moyennes et

des anciens combattants. Une organisation paysanne

comme la Federterra demeurera hostile à l’extension du

conflit aux campagnes, craignant une répression qui

n’aurait pas manqué de frapper en tout premier lieu le

prolétariat agricole {149}.

De plus, la situation internationale laissait déjà

apparaître un certain reflux de la révolution dans l’Europe

de ces années-là. En Allemagne, la semaine sanglante de

Berlin (6-11 janvier 1919) avait vu l’écrasement du

Spartakusbund, par le social-démocrate Gustav Noske,

commissaire du peuple et gouverneur de la ville, et le

massacre de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg.

En août 1919, c’était la dictature populaire de Bela Kun

qui prenait fin en Hongrie, tandis qu’en Russie, le

bolchevisme allait faire un grand pas en arrière, avec la

mise en application de la NEP qui s’annonçait. Quant aux

Alliés, ils préparaient leur politique du « cordon sanitaire ».

Un document officiel provenant de la Confederazione

Generate del Lavoro (CGL) montre bien l’état d’esprit qui

commençait à s’imposer :

Un mouvement insurrectionnel en Italie aurait permis à la bourgeoisie de

déchaîner une réaction violente et sanglante qui aurait diminué nos forces

et entravé le développement ultérieur de l’action politique et syndicale

socialiste. Cette conviction fut renforcée par les déclarations explicites des

représentants de la section et de la Fédération provinciale de Turin selon

lesquelles, même dans cette ville considérée comme la mieux armée pour

une insurrection révolutionnaire, l’écrasement du prolétariat était certain

en cas d’insurrection {150}.

 

Le spectre de la répression qui mit fin à la Commune de

Paris et décima le mouvement ouvrier continuait à hanter

l’esprit des travailleurs. Les mêmes arguments

prévaudront, un demi-siècle plus tard, en France, lors des

« événements » de 1968.

Finalement, au Conseil général de la CGL, réuni à Milan

du 9 au 11 septembre 1920, la révolution fut « mise aux

voix » (!), ce qui inspira à Bensi, un des syndicalistes

présents, cette remarque désabusée sur la révolution, qui

« ne se fait pas en convoquant d’abord une assemblée où

on discute pour savoir si l’on doit la déclencher […]. C’est

là une spécialité mexicaine que l’on a voulu transférer dans

notre pays {151} ». À la majorité des suffrages, la

révolution fut d’ailleurs repoussée {152}.

Chacun connaît l’importance de l’anarchisme et le rôle

qu’il a pu jouer au cours de la révolution et de la guerre

d’Espagne. L’attitude du Komintern à l’égard des

« compagnons » anarchistes, la rivalité des communistes et

des anarchistes allant jusqu’à la lutte déclarée et

sanglante, ainsi que nous le rappellent tous les historiens

{153}, signifient clairement d’ailleurs que l’anarchisme

représentait en Espagne une force sociale et politique

incontrôlée, suffisamment puissante pour inquiéter Moscou

{154}.

L’action des anarchistes espagnols fut plus

« économique » et « sociale » que véritablement

« politique ». L’anarchisme prit surtout la forme d’un

collectivisme, souvent spontanément mis en œuvre par les

masses agricoles et industrielles. La collectivisation fut

surtout rurale. D’après Guérin {155}, en Aragon, les trois

quarts des terres furent socialisées et autogérées. Mais ce

mouvement se produisit aussi dans les grands centres. À Barcelone, où la Confédération nationale du travail et la

Fédération anarchiste ibérique contrôlaient la ville,

l’autogestion des entreprises se poursuivit pendant plus de

quatre mois, les ingénieurs et les techniciens ayant fait

cause commune avec les ouvriers.

 

*

 

Ce survol historique permet de remarquer que

l’autogestion et l’autonomie, souvent revendiquées

aujourd’hui dans le monde du travail et dans la vie

politique, représentent la concrétisation inattendue, en

régime capitaliste, d’une vieille idée libertaire considérée

longtemps comme une rêverie utopique.