Histoire de l'Anarchisme
L’anarchisme dans le Mouvement Révolutionnaire International de L’entre-Deux-Guerres
L’ANARCHISME DANS LE MOUVEMENT
RÉVOLUTIONNAIRE INTERNATIONAL
DE L’ENTRE-DEUX-GUERRES
Le livre de Daniel Guérin, qui dresse un inventaire de
l’action des anarchistes dans la pratique révolutionnaire au
cours de cette période, permet de se faire une idée du rôle
des militants anarchistes, que ce soit au moment de la
Révolution bolchevique, des luttes ouvrières en Italie après
la Première Guerre mondiale ou pendant la guerre
d’Espagne {143}.
Parmi les principaux anarchistes qui se signalèrent
durant la Révolution russe, on peut citer les noms
d’Archinov, de Voline et son cartel anarchiste de Kharkov et
de Kourst, de Yartchouk qui anima le soviet de Cronstadt
en 1917.
Mais l’homme le plus étonnant reste sans conteste
l’Ukrainien Makhno qui organisa en Ukraine un anarchisme
de type rural, avec exploitation des terres en commun,
élections aux fonctions de gestion, etc., refusa de se laisser
intégrer à l’Armée rouge et traita avec les dirigeants
soviétiques de puissance à puissance jusqu’à sa défaite en
1921 {144}. Nous aurons l’occasion de revenir sur le
« cosaque de l’anarchie ».
En 1920, à la suite d’une série de grèves, avec
occupations d’usines, les métallurgistes de l’Italie du nord
décidèrent de pratiquer l’autogestion dans les entreprises
occupées. Pendant plusieurs semaines, jusqu’à
l’évacuation, des comités ouvriers organisèrent la
production. Sur la base de cette expérience, un front
commun se constitua autour du journal turinois Ordine
Nuovo, qui devint l’organe des conseils ouvriers.
A. Gramsci et C. Pétri, pour les socialistes de gauche, P.
Ferrero et M. Garino, pour les anarcho-syndicalistes,
signèrent un manifeste dans lequel il était affirmé que les
conseils d’usine représentaient le modèle de la « future
gestion communiste de l’usine et de la société {145} ».
Effectivement, durant le biennio rosso (les deux années
rouges, 1919-1920), l’Italie connut une effervescence
révolutionnaire d’une extraordinaire intensité. Pourtant,
l’absence de coordination, voire la mésentente, entre le
Parti socialiste italien et les syndicats ouvriers, ne leur
permirent pas d’aboutir.
Antonio Gramsci, persuadé que la révolution
prolétarienne ne pouvait que « surgir du plus profond des
masses », ne ménageait pas ses critiques contre la division
des forces socialistes et syndicales, en reprochant au PSI
de rester dans l’expectative en pleine période
révolutionnaire. Dans un article de L’Avanti {146}, il
soulignait l’apparition d’une spontanéité révolutionnaire,
d’allure libertaire, chez les travailleurs en lutte qui
débordaient visiblement les directives de leurs chefs, et
s’apprêtaient à ne suivre que leur propre élan :
Lorsque les ouvriers luttaient pour améliorer leur situation économique en
participant à la grève, leur tâche se limitait à faire confiance à des chefs
lointains, elle se limitait à développer leur qualité de solidarité et de
résistance fondées précisément sur cette confiance générale. Mais si les
ouvriers, au cours de la lutte, occupent les usines et veulent continuer la
production, la position morale des masses revêt aussitôt un aspect et une
valeur différents ; les chefs syndicaux ne peuvent plus diriger, les chefs
syndicaux disparaissent dans l’immensité du mouvement, les masses
doivent résoudre par elles-mêmes, par leurs propres moyens, avec leurs
propres troupes, les problèmes de l’usine {147}.
Toutefois, après les occupations d’usines, la question
était de savoir si la lutte devait prendre une tournure
franchement révolutionnaire, avec pour objectif le
renversement du pouvoir politique. Les discussions et les
réunions se multiplièrent alors dans une grande confusion,
au sujet de ce point crucial. Comme le fait remarquer un délégué : « Si la révolution doit avoir lieu, elle doit être
italienne, autrement les deux villes les plus engagées, Turin
et Milan, seront écrasées. La préparation manque {148}. »
Il y avait là un point essentiel, dont les anarchistes
avaient pleinement conscience. Aussi, l’Umanità Nova,
organe de l’Union anarchiste, a-t-elle incité les paysans à
occuper les terres, les marins à s’emparer des navires, les
cheminots à interrompre le trafic ferroviaire, les postiers à
bloquer le courrier de la bourgeoisie et les soldats à
retourner leurs armes.
Malgré cela, le mouvement des ouvriers d’usine restera
coupé de la masse des paysans, des classes moyennes et
des anciens combattants. Une organisation paysanne
comme la Federterra demeurera hostile à l’extension du
conflit aux campagnes, craignant une répression qui
n’aurait pas manqué de frapper en tout premier lieu le
prolétariat agricole {149}.
De plus, la situation internationale laissait déjà
apparaître un certain reflux de la révolution dans l’Europe
de ces années-là. En Allemagne, la semaine sanglante de
Berlin (6-11 janvier 1919) avait vu l’écrasement du
Spartakusbund, par le social-démocrate Gustav Noske,
commissaire du peuple et gouverneur de la ville, et le
massacre de Karl Liebknecht et de Rosa Luxembourg.
En août 1919, c’était la dictature populaire de Bela Kun
qui prenait fin en Hongrie, tandis qu’en Russie, le
bolchevisme allait faire un grand pas en arrière, avec la
mise en application de la NEP qui s’annonçait. Quant aux
Alliés, ils préparaient leur politique du « cordon sanitaire ».
Un document officiel provenant de la Confederazione
Generate del Lavoro (CGL) montre bien l’état d’esprit qui
commençait à s’imposer :
Un mouvement insurrectionnel en Italie aurait permis à la bourgeoisie de
déchaîner une réaction violente et sanglante qui aurait diminué nos forces
et entravé le développement ultérieur de l’action politique et syndicale
socialiste. Cette conviction fut renforcée par les déclarations explicites des
représentants de la section et de la Fédération provinciale de Turin selon
lesquelles, même dans cette ville considérée comme la mieux armée pour
une insurrection révolutionnaire, l’écrasement du prolétariat était certain
en cas d’insurrection {150}.
Le spectre de la répression qui mit fin à la Commune de
Paris et décima le mouvement ouvrier continuait à hanter
l’esprit des travailleurs. Les mêmes arguments
prévaudront, un demi-siècle plus tard, en France, lors des
« événements » de 1968.
Finalement, au Conseil général de la CGL, réuni à Milan
du 9 au 11 septembre 1920, la révolution fut « mise aux
voix » (!), ce qui inspira à Bensi, un des syndicalistes
présents, cette remarque désabusée sur la révolution, qui
« ne se fait pas en convoquant d’abord une assemblée où
on discute pour savoir si l’on doit la déclencher […]. C’est
là une spécialité mexicaine que l’on a voulu transférer dans
notre pays {151} ». À la majorité des suffrages, la
révolution fut d’ailleurs repoussée {152}.
Chacun connaît l’importance de l’anarchisme et le rôle
qu’il a pu jouer au cours de la révolution et de la guerre
d’Espagne. L’attitude du Komintern à l’égard des
« compagnons » anarchistes, la rivalité des communistes et
des anarchistes allant jusqu’à la lutte déclarée et
sanglante, ainsi que nous le rappellent tous les historiens
{153}, signifient clairement d’ailleurs que l’anarchisme
représentait en Espagne une force sociale et politique
incontrôlée, suffisamment puissante pour inquiéter Moscou
{154}.
L’action des anarchistes espagnols fut plus
« économique » et « sociale » que véritablement
« politique ». L’anarchisme prit surtout la forme d’un
collectivisme, souvent spontanément mis en œuvre par les
masses agricoles et industrielles. La collectivisation fut
surtout rurale. D’après Guérin {155}, en Aragon, les trois
quarts des terres furent socialisées et autogérées. Mais ce
mouvement se produisit aussi dans les grands centres. À Barcelone, où la Confédération nationale du travail et la
Fédération anarchiste ibérique contrôlaient la ville,
l’autogestion des entreprises se poursuivit pendant plus de
quatre mois, les ingénieurs et les techniciens ayant fait
cause commune avec les ouvriers.
*
Ce survol historique permet de remarquer que
l’autogestion et l’autonomie, souvent revendiquées
aujourd’hui dans le monde du travail et dans la vie
politique, représentent la concrétisation inattendue, en
régime capitaliste, d’une vieille idée libertaire considérée
longtemps comme une rêverie utopique.