Histoire de l'Anarchisme
VI L’individualisme Absolu Max Stirner (1806-1856)
VI
L’INDIVIDUALISME ABSOLU
MAX STIRNER
(1806-1856)
« Le monde doit être tel que je le
veux… Le monde a une capacité
originelle d’être animé par moi, de se
conformer à ma volonté. »
Novalis
« Le monde n’aura jamais, pour toi,
d’autres sens que celui que tu lui
attribueras… Puisque tu ne sortiras
pas de l’illusion que tu te feras de
l’univers, choisis la plus divine. »
Villiers de l’Isle-Adam
STIRNER ET SON TEMPS
Situation sociale et politique de l’Allemagne
Entre 1815 et 1845, l’Allemagne connaît un essor
démographique important, puisque sa population passe de
25 à 35 millions d’habitants. L’industrie progresse, le
blocus continental de la période napoléonienne et l’action
de la bourgeoisie libérale prussienne ayant entraîné
l’établissement des centres industriels nouveaux, qui
deviendront autant de foyers d’agitation sociale.
Nécessitant un élargissement des marchés, les progrès de
l’industrie aboutiront à la constitution d’une union
douanière (le Zollverein), qui entre en vigueur en 1834.
L’introduction du machinisme provoque les crises
classiques : ruine des artisans (les plus touchés sont les
tisserands), chômage et paupérisation. Ces crises sont
d’autant plus graves qu’elles coïncident avec le déficit
agricole et la poussée démographique. La propagande
révolutionnaire trouve donc un terrain favorable.
Dans ce pays extrêmement morcelé, les premières
tendances à l’unité commencent à se faire sentir, sous
l’impulsion de la Prusse. L’occupation napoléonienne avait
introduit dans les classes cultivées les idées jacobines,
tandis que le peuple avait fini par se lasser de la présence
des armées étrangères et des impositions, réquisitions ou
incorporations abusives. Cet état de choses devait susciter
dans le pays une volonté de redressement et éveiller un
sentiment à la fois national et révolutionnaire.
Les Discours à la Nation allemande de Fichte (1762-
1814), prononcés à Berlin en 1807, au nez et à la barbe de
l’occupant français, ont exprimé l’éveil politique de
l’Allemagne et formulé les thèses essentielles du
nationalisme germanique. Fichte affirme que le peuple
allemand est le peuple « primitif » (das Urvolk), non pas à
cause d’une antériorité chronologique et historique par
rapport aux autres peuples, mais parce qu’il est resté pur
et parce qu’il tire son existence de la conscience
intemporelle qu’il prend de lui-même. Dans l’idéalisme
fichtéen, la germanité (le Deutschtum) incarne
historiquement l’Idée métaphysique de peuple.
Néanmoins, l’évolution de l’Allemagne vers le grand
capitalisme reste encore bien limitée. La production
artisanale, la petite industrie et l’économie rurale
garderont la prépondérance tant que l’unité nationale ne
sera pas accomplie.
Du Congrès de Vienne (1814-1815) aux révolutions de
1848, la noblesse allemande et les souverains, sous
l’impulsion de Metternich (1773-1859), meneur de jeu dans l’Europe de la Sainte-Alliance, pratiquent une politique
réactionnaire et s’emploient à étouffer les moindres
velléités libérales et nationales d’une bourgeoisie éclairée
mais encore bien trop faible, économiquement,
politiquement et numériquement, pour supplanter la classe
féodale au pouvoir.
D’où l’échec des mouvements d’étudiants, en lutte pour
réaliser l’unité et obtenir une constitution (la
Burschenschaft). La bourgeoisie libérale et son avant-
garde, représentée par l’opposition universitaire, restaient
trop isolées. Ainsi que le fait remarquer Jacques D’Hondt,
la Burschenschaft présentait bien des traits positifs. Mais surtout, elle
était seule à les posséder, et c’est ce qui lui confère son importance
relative. Telle était la situation de l’Allemagne, telle était sa misère
économique, sociale, nationale et politique, que ces associations
d’étudiants, dans leur total isolement du reste de la nation, avec leurs
bizarreries, leurs extravagances et leur incohérence, représentaient le
patriotisme allemand, la vie politique allemande. Aussi l’absolutisme et la
féodalité, en l’absence de tout autre ennemi déclaré – si on fait exception
de l’opposition conjointe des réformateurs bureaucratiques, dirigeaient
vers elles leurs principales forces de répression {177}.
Contrairement à ce qui s’était passé en France au
XVIIIe siècle, où la critique révolutionnaire des philosophes
et des encyclopédistes avait pu trouver une audience
étendue auprès des représentants d’une classe bourgeoise
nombreuse, prospère et déjà économiquement dominante à
la veille de 1789, la philosophie allemande, Marx et Engels
l’ont montré, ne pouvait pas encore dépasser le stade
platonique de la critique idéologique (cf. L’Idéologie
allemande) faute d’une classe révolutionnaire montante,
réellement capable de faire passer les idées dans les faits.
L’Allemagne ne devait effectuer que bien plus tard sa
révolution industrielle, mais d’une façon si rapide que
l’Europe et le Monde en perdraient l’équilibre.
L’ambiance intellectuelle. Les héritiers de Hegel
La dissolution de l’hégélianisme. L’univocité d’une
philosophie risque fort d’être signe de platitude. Peut-être
reconnaît-on la grandeur d’un système aux interprétations
divergentes et contradictoires que provoquent la richesse
et les implications de son contenu. À cet égard,
l’hégélianisme semble vraiment significatif. Du vivant
même de Hegel, mort en 1831, des polémiques avaient déjà
divisé ses disciples, notamment à propos du problème
religieux.
Mais c’est à partir de la publication, en 1835, de la Vie
de Jésus de David Strauss, alors assistant de théologie à
l’université de Tübingen, que la rupture se produisit entre
l’aile droite et l’aile gauche de l’école. On doit cette
dénomination à Strauss lui-même, qui l’a employée dans
ses Écrits polémiques (1837).
Les hégéliens de droite. Le groupe des « Vieux
hégéliens », représenté entre autres par Göschl (1781-
1861), Gabier (1786-1853), lequel occupa, en 1834, la
chaire de Hegel à l’université de Berlin, et J.E. Erdmann
(1805-1892), l’historien de la philosophie, tendait à
infléchir la pensée du maître dans le sens du spiritualisme
et du théisme, en défendant l’immortalité de l’âme et en
combattant les interprétations matérialistes, nées des
implications panthéistes du système.
La gauche hégélienne {178}. Contre les hégéliens de
droite (et le groupe « centriste » des hégéliens
« orthodoxes », comme Biedermann, K.L. Michelet (1801-
1893) ou Rosenkranz, éditeur et commentateur de Hegel,
gardiens jaloux du système et disciples prétendant
perpétuer un hégélianisme authentique), les « Jeunes
hégéliens » radicalisent la philosophie de l’auteur de la
Phénoménologie de l’Esprit dans le sens de l’athéisme et
du matérialisme.
David Strauss, Ludwig Feuerbach (1804-1872) et Bruno
Bauer (1809-1882) se sont attachés essentiellement à la critique religieuse, tandis que la critique politique était
menée par des hommes comme Moses Hess (1812-1875),
l’un des promoteurs de la Ligue des Communistes {179},
ou Arnold Ruge (1802-1880), le fondateur des Annales de
Halle (1838-1841), l’organe de la gauche hégélienne.
Il faut dire que la frontière qui sépare les hégéliens
conservateurs et les hégéliens progressistes est parfois
imprécise. Par exemple, Bruno Bauer a évolué de l’un à
l’autre camp. D’autres ont eu des positions contradictoires.
C’est ainsi que Strauss {180}, pourtant conservateur en
politique, se situe à l’extrême gauche par ses idées sur la
religion, un peu comme Ernest Renan en France {181}.
Repères biographiques
Henri Arvon, qui a beaucoup contribué à faire connaître
en France la pensée de Stirner, permettant à l’auteur de
L’Unique et sa propriété de retrouver la place qui lui
convient, ne cherche pas à idéaliser son personnage : « Vie
lamentable, faillite totale : échec familial, échec
universitaire, déchéance sociale et, en dépit d’une gloire
éphémère, déchéance littéraire {182}. »
1806 – Naissance à Bayreuth, le 26 octobre, de Johann
Caspar Schmidt (Max Stirner est un pseudonyme). Famille
protestante. Père artisan (sculpteur de flûtes).
1807 – Son père meurt de la tuberculose (plus tard, sa
mère sera frappée de démence). Après un second mariage
de sa mère, avec un aide-pharmacien nommé Ballerstedt, la
famille quitte Bayreuth pour Kulm (Prusse), où le beau-père
de l’enfant vient d’acquérir une pharmacie.
1818 – Johann Caspar retourne à Bayreuth, chez son
parrain. Études classiques au gymnase de cette ville.
1828-1829 – Université d’Erlangen.
1829 – Université de Kœnigsberg.
1833 – Stirner s’installe à Berlin. Cursus universitaire
laborieux. Pour un diplôme demandant une préparation de deux ans et demi, il lui faut huit années d’études.
1835 – Candidature au professorat (5 disciplines :
philosophie, histoire, langues anciennes, allemand,
instruction religieuse). Admis dans des conditions plus que
médiocres, il préfère renoncer à la préparation d’un
doctorat. Suppléances de latin dans une école berlinoise.
1837 – Epouse Agnès-Clara-Kunigunde Butz, qui devait
mourir en couches l’année suivante.
1839-1844 – N’obtenant pas de poste dans
l’enseignement d’État, Stirner trouve une place dans
l’enseignement privé : une institution de jeunes filles de
Berlin. En 1843, il épouse en seconde noce Marie-
Wilhelmine Dähnhardt.
1845 – L’Unique et sa propriété. Ayant quitté son emploi
de professeur, Max devient crémier. Faillite de son
commerce.
1846 – Marie-Wilhelmine l’abandonne. Début d’une
existence misérable. Emprisonné deux fois pour dettes.
1856 – Le 25 juin, le philosophe meurt, des suites d’une
infection provoquée par une piqûre de mouche.
Stirner et la gauche hégélienne
Henri Arvon insiste sur les liens de Stirner avec les
cercles de Jeunes hégéliens.
La période de création féconde et originale s’étend à peine sur trois ans,
de janvier 1842 à novembre 1844, ces années précisément pendant
lesquelles la gauche hégélienne tient le premier plan de l’actualité
philosophique et politique. Le génie philosophique de Stirner se nourrit
alors d’un échange de vues constant avec les Jeunes hégéliens de Berlin
{183}.
Quels étaient ces cercles ? Où Stirner rencontrait-il les
hégéliens de gauche ?
À cette époque, Stirner fréquentait assidûment la maison
d’édition et le cabinet de lecture du romancier Willibald
Alexis (Wilhelm Häring, 1798-1871), où il pouvait lire
toutes les publications d’avant-garde {184}. Il retrouvait
ses amis hégéliens au Café Stehely, où la presse de
l’Europe entière était à sa disposition. Mais Max se rendait
surtout à la brasserie Hippel, rendez-vous du cercle des
« Hommes libres », les « Affranchis », groupe animé par
Bruno Bauer.
Ce cercle des Hommes libres prenait la suite du
« Doktorklub », qui tenait auparavant ses assises dans la
Französische Strasse, où on se réunissait pour discuter
avec passion la philosophie de Hegel. Karl Marx, alors
étudiant à Berlin, faisait partie du Doktorklub, auquel
appartenait, en plus de Bruno Bauer : Meyen, rédacteur en
chef de La Gazette littéraire, K.F., Koppen (1808-1863),
ainsi que Adolf Rutenberg (1808-1869), un ancien de la
Burschenschaft. Mais tous ces amis se trouvèrent bientôt
séparés.
De retour à Berlin en 1842, après sa révocation de son
poste de professeur à l’Université de Bonn, Bruno Bauer a
retrouvé ses amis, et c’est ensemble qu’ils ont fondé le
cercle des Hommes libres. Dans ce groupe turbulent,
Stirner semble avoir surtout observé. On ne sait
malheureusement pas si Marx et Stirner se sont rencontrés
à la Französische Strasse. En tout cas Engels, qui
participait aux réunions des Hommes libres, au moment de
son service militaire à Berlin, a connu Max. Il l’a même
dépeint dans un poème que cite Arvon, à qui nous devons
les indications qui précèdent :
Regardez Stirner, regardez-le, le paisible ennemi de toute contrainte.
Pour le moment, il boit encore de la bière, bientôt il boira du sang, comme
si c’était de l’eau.
Dès que les autres poussent leur cri sauvage : À bas les rois !
Stirner complète aussitôt : À bas aussi les lois {185} !
L’œuvre
Stirner a publié de nombreux articles. Il a collaboré à La
Gazette rhénane, dirigée par Rutenberg. En plus de
L’Unique et sa propriété, il a commencé une traduction du
Dictionnaire d’Économie politique de J.-B. Say. Il a laissé
également une Histoire de la réaction, en deux volumes,
parue en 1852.