Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 29 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

L’internationale Antiautoritaire

 

Après Saint-Imier, la situation se présente donc ainsi.

D’un côté un organe directeur, officiel mais sans autorité

véritable : le Conseil général de New York ; de l’autre, les

antiautoritaires, groupés autour des Jurassiens et

« constitués au centre d’une contre-internationale {133} ».

La rupture accomplie {134}, les antiautoritaires

organiseront un sixième congrès de l’AIT à Genève. Les

statuts sont modifiés, donnant l’autonomie aux fédérations

et aux sections. L’abolition du Conseil général est

prononcée. C’est alors que Bakounine, fatigué et déclinant

(il lui reste deux ans à vivre) se retire. La foi

révolutionnaire ne l’habite plus. On lit, dans sa lettre

d’adieu :

J’ai la conviction que le temps des grands discours, imprimés ou parlés,

est passé. Dans les neuf dernières années, on a développé au sein de

l’Internationale plus d’idées qu’il n’en faudrait pour sauver le monde, si

les idées seules pouvaient le sauver, et je défie qui que ce soit d’en

inventer une nouvelle. Le temps n’est plus aux idées, il est aux faits et aux

actes. Ce qui importe avant tout aujourd’hui, c’est l’organisation des

forces du prolétariat {135}.

 

Son biographe, Max Nettlau {136}, cite une autre lettre

de Bakounine qui en dit long sur son état d’esprit à la fin de

sa carrière de révolutionnaire {137} :

Le 15 février 1875, Lugano. J’ai constaté et je constate chaque jour de

nouveau, que la pensée, l’espérance et la passion révolutionnaires ne se

trouvent absolument pas dans les masses. Quant à moi, mon cher, je suis

devenu trop vieux, trop malade, trop lassé, et faut-il te le dire, à beaucoup

de points de vue trop désabusé, pour me sentir l’envie et la force de

participer à [la lutte révolutionnaire]… Reste un autre espoir : la guerre

universelle. Ces immenses États militaires devront bien s’entredétruire et

s’entredévorer tôt ou tard. Mais quelle perspective !

 

Cependant, après avoir encore organisé un septième et

un huitième congrès, à Bruxelles et à Berne, et après un ultime congrès tenu à Verviers, en Belgique (6-8 septembre

1877), l’Internationale antiautoritaire se disloque à son

tour. La Fédération jurassienne, dernier carré des

antiautoritaires de ce qui fut l’AIT, tiendra encore son

propre congrès à La Chaux-de-Fonds (9-10 octobre 1880),

épilogue à toute une époque.

Un mois avant ce congrès jurassien, à la réunion

préparatoire de Vevey (12 septembre 1880), à laquelle

participèrent Elisée Reclus et Pierre Kropotkine, un

programme libertaire se dessine : destruction des

institutions par la violence. Propagande révolutionnaire par

le fait. Passage dans l’illégalité. Utilisation des ressources

offertes par la technique et la chimie. Autonomie des

groupes et des individus {138}. À La Chaux-de-Fonds,

Reclus, Kropotkine et Cafiero réclameront l’abandon du

« collectivisme » au profit d’un « communisme anarchiste »

authentique {139}.

On peut donc dire que, vers 1880, l’anarchie dispose

d’une doctrine particulière et d’une stratégie déterminée.

C’est alors qu’une situation nouvelle va naître. En effet,

une ère de transformation commence pour le mouvement

ouvrier en général et pour l’anarchisme en particulier.

Après l’époque de l’AIT et de Bakounine, surviendra une

période au cours de laquelle on ne pourra plus parler

d’unité prolétarienne, ne serait-ce que du simple fait de

l’accroissement de l’effectif des travailleurs de l’industrie

et à cause de la prolétarisation accélérée de nouvelles

couches de la population.

Aussi, entre 1880 et 1914, les anarchistes auront-ils à

traverser une phase critique de leur histoire et se

trouveront-ils, pour longtemps, séparés de la masse

ouvrière. Au cours de ce moment difficile, il semble que

l’emploi de certaines méthodes d’action directe – attentats

à la bombe ou propagande par le fait – fut à la fois une cause et un effet de leur isolement et de l’évolution

générale des travailleurs vers des positions réformistes.

Isolés, livrés à eux-mêmes, jugés sévèrement par

l’opinion, les libertaires s’enfermèrent momentanément

dans un activisme minoritaire de désespoir et dans un

sectarisme irréaliste sans lendemain, dont il leur fallut bien

sortir un jour, lorsque la nécessité de reprendre place au

sein du mouvement prolétarien deviendrait trop évidente

{140}.

Les anarchistes s’efforceront alors de s’implanter dans

les syndicats, pour y combattre l’idéologie social-démocrate

et les tentatives de collaboration de classe. On peut dire

que si l’anarchisme retrouva la santé en s’intégrant à

l’action syndicale, ce changement d’orientation permit du

même coup aux syndicats, très souvent paralysés par le

réformisme {141}, de puiser des forces nouvelles dans

l’anarcho-syndicalisme {142}.