Histoire de l'Anarchisme
L’internationale Antiautoritaire
Après Saint-Imier, la situation se présente donc ainsi.
D’un côté un organe directeur, officiel mais sans autorité
véritable : le Conseil général de New York ; de l’autre, les
antiautoritaires, groupés autour des Jurassiens et
« constitués au centre d’une contre-internationale {133} ».
La rupture accomplie {134}, les antiautoritaires
organiseront un sixième congrès de l’AIT à Genève. Les
statuts sont modifiés, donnant l’autonomie aux fédérations
et aux sections. L’abolition du Conseil général est
prononcée. C’est alors que Bakounine, fatigué et déclinant
(il lui reste deux ans à vivre) se retire. La foi
révolutionnaire ne l’habite plus. On lit, dans sa lettre
d’adieu :
J’ai la conviction que le temps des grands discours, imprimés ou parlés,
est passé. Dans les neuf dernières années, on a développé au sein de
l’Internationale plus d’idées qu’il n’en faudrait pour sauver le monde, si
les idées seules pouvaient le sauver, et je défie qui que ce soit d’en
inventer une nouvelle. Le temps n’est plus aux idées, il est aux faits et aux
actes. Ce qui importe avant tout aujourd’hui, c’est l’organisation des
forces du prolétariat {135}.
Son biographe, Max Nettlau {136}, cite une autre lettre
de Bakounine qui en dit long sur son état d’esprit à la fin de
sa carrière de révolutionnaire {137} :
Le 15 février 1875, Lugano. J’ai constaté et je constate chaque jour de
nouveau, que la pensée, l’espérance et la passion révolutionnaires ne se
trouvent absolument pas dans les masses. Quant à moi, mon cher, je suis
devenu trop vieux, trop malade, trop lassé, et faut-il te le dire, à beaucoup
de points de vue trop désabusé, pour me sentir l’envie et la force de
participer à [la lutte révolutionnaire]… Reste un autre espoir : la guerre
universelle. Ces immenses États militaires devront bien s’entredétruire et
s’entredévorer tôt ou tard. Mais quelle perspective !
Cependant, après avoir encore organisé un septième et
un huitième congrès, à Bruxelles et à Berne, et après un ultime congrès tenu à Verviers, en Belgique (6-8 septembre
1877), l’Internationale antiautoritaire se disloque à son
tour. La Fédération jurassienne, dernier carré des
antiautoritaires de ce qui fut l’AIT, tiendra encore son
propre congrès à La Chaux-de-Fonds (9-10 octobre 1880),
épilogue à toute une époque.
Un mois avant ce congrès jurassien, à la réunion
préparatoire de Vevey (12 septembre 1880), à laquelle
participèrent Elisée Reclus et Pierre Kropotkine, un
programme libertaire se dessine : destruction des
institutions par la violence. Propagande révolutionnaire par
le fait. Passage dans l’illégalité. Utilisation des ressources
offertes par la technique et la chimie. Autonomie des
groupes et des individus {138}. À La Chaux-de-Fonds,
Reclus, Kropotkine et Cafiero réclameront l’abandon du
« collectivisme » au profit d’un « communisme anarchiste »
authentique {139}.
On peut donc dire que, vers 1880, l’anarchie dispose
d’une doctrine particulière et d’une stratégie déterminée.
C’est alors qu’une situation nouvelle va naître. En effet,
une ère de transformation commence pour le mouvement
ouvrier en général et pour l’anarchisme en particulier.
Après l’époque de l’AIT et de Bakounine, surviendra une
période au cours de laquelle on ne pourra plus parler
d’unité prolétarienne, ne serait-ce que du simple fait de
l’accroissement de l’effectif des travailleurs de l’industrie
et à cause de la prolétarisation accélérée de nouvelles
couches de la population.
Aussi, entre 1880 et 1914, les anarchistes auront-ils à
traverser une phase critique de leur histoire et se
trouveront-ils, pour longtemps, séparés de la masse
ouvrière. Au cours de ce moment difficile, il semble que
l’emploi de certaines méthodes d’action directe – attentats
à la bombe ou propagande par le fait – fut à la fois une cause et un effet de leur isolement et de l’évolution
générale des travailleurs vers des positions réformistes.
Isolés, livrés à eux-mêmes, jugés sévèrement par
l’opinion, les libertaires s’enfermèrent momentanément
dans un activisme minoritaire de désespoir et dans un
sectarisme irréaliste sans lendemain, dont il leur fallut bien
sortir un jour, lorsque la nécessité de reprendre place au
sein du mouvement prolétarien deviendrait trop évidente
{140}.
Les anarchistes s’efforceront alors de s’implanter dans
les syndicats, pour y combattre l’idéologie social-démocrate
et les tentatives de collaboration de classe. On peut dire
que si l’anarchisme retrouva la santé en s’intégrant à
l’action syndicale, ce changement d’orientation permit du
même coup aux syndicats, très souvent paralysés par le
réformisme {141}, de puiser des forces nouvelles dans
l’anarcho-syndicalisme {142}.