Histoire de l'Anarchisme
Poésie et Anarchie. Le Surréalisme
POÉSIE ET ANARCHIE.
LE SURRÉALISME
L’acte d’écrire reste l’une des dernières survivances de la
liberté pure dans la Grande Termitière. Même le prisonnier,
dans sa cellule, est libre d’écrire un poème, disait Aragon.
La création poétique et littéraire implique chez son
auteur le pouvoir d’exister sur le mode de l’imaginaire,
véritable élément naturel de la liberté. Aussi réactionnaire
soit-il, l’écrivain restera toujours un chantre de quelque
liberté.
Prenons l’exemple de Flaubert. Jean-Paul Sartre, fasciné
toute sa vie par le farouche non-engagement de l’auteur de
Madame Bovary, a sûrement tout dit sur le Flaubert
antidémocrate, anticommunard, petit-bourgeois nanti,
rentier, etc. Néanmoins, celui qui a écrit : « Je vaux bien dix
électeurs de Croisset », qui considérait le suffrage
universel comme « la honte de l’esprit humain », qui
vomissait de dégoût son époque, savait aussi parler de la
seule liberté qui comptait pour lui : celle de l’art d’écrire,
dont il avait fait sa religion et son salut : « Le vrai poète est
pour moi un prêtre. »
Il lui arrivait même parfois de s’exprimer, sinon en
libertaire authentique, du moins en négateur virulent de
l’autorité. Dans une de ses lettres de 1879 à Maupassant,
on trouve cette épigramme mordante :
Les honneurs déshonorent.
Le titre dégrade.
La fonction abrutit. Écrivez ça sur les murs.
Dans une lettre de 1853 à Louise Colet, donnant libre
cours à son mépris de la chose publique, il avait déjà fait
preuve d’un scepticisme anarchisant :
J’ai eu aujourd’hui un grand enseignement donné par ma cuisinière ; cette
fille qui a vingt-cinq ans et est française ne savait pas que Louis-Philippe
n’était plus roi de France, qu’il y avait eu une république, etc., tout cela ne
l’intéresse pas (textuel), et je me regarde comme un homme intelligent !
Mais je ne suis qu’un triple imbécile, c’est comme cette femme qu’il faut
être.
Dans L’Éducation sentimentale, il résume ainsi ses
conceptions politiques à travers les propos de l’avocat
Deslauriers :
… je vois trois partis…, non ! trois groupes, et dont aucun ne m’intéresse :
ceux qui ont, ceux qui n’ont plus, et ceux qui tâchent d’avoir. Mais tous
s’accordent dans l’idôlatrie imbécile de l’Autorité. […] En quoi la
souveraineté du peuple serait-elle plus sacrée que le droit divin ? L’un et
l’autre sont deux fictions ! […] On dira que je renverse la société ! Eh bien,
après ? Où serait le mal {105} ?
Un autre grand écrivain nous rapprocherait plus encore
de l’esprit libertaire, teinté de quelque aristocratisme.
Fervent individualiste, marqué à gauche en dépit d’un
itinéraire idéologique fluctuant, André Gide notait, en
1946, dans son Journal :
Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis. Sans eux,
c’en serait fait de notre civilisation, de notre culture, de ce que nous
aimions et qui donnait à notre présence sur terre une justification secrète.
Ils sont, ces insoumis, le « sel de la terre » et les responsables de Dieu.
Il serait trop facile de multiplier les exemples. On
trouvera toujours une pointe d’esprit libertaire chez les
hommes de plume, tellement grand est, chez eux, le besoin
de s’exprimer avec liberté, même quand ils s’affirment
partisans de l’ordre. La pensée est, par essence, négatrice,
ce qui faisait dire à Bossuet que l’hérétique, c’est celui qui
a une opinion.
Quoi qu’il en soit, on ne peut s’empêcher d’évoquer ici
les affinités qui ont existé entre la grande aventure
surréaliste et le mouvement libertaire, bien que leur
commun esprit de révolte n’ait jamais pu aboutir à un
rapprochement durable.
Une des caractéristiques les plus importantes du
surréalisme, c’est d’avoir aperçu et mis en avant l’existence
d’un lien profond unissant poésie et révolution {106}. La
poésie et l’art sont révolutionnaires dans leur principe
même. C’est pour bien le souligner que les surréalistes ont
voulu donner pour titre à leur revue, en 1930-1933 :
Le Surréalisme au service de la Révolution. Dans leur
esprit, la révolution ne peut qu’ouvrir des perspectives
illimitées à une esthétique entièrement renouvelée et
librement créatrice. Selon le vœu de leur maître
Lautréamont, « la poésie doit être faite par tous, non par
un ».
Cependant, dans l’entre-deux-guerres, dadaïstes et
surréalistes, en dépit d’une attitude et de procédés parfois
de pur style anarchiste, n’ont cessé, comme Sartre le fera
plus tard, de chercher à se définir par rapport au
communisme. Relations difficiles, comme on sait, pleines de
malentendus en même temps que d’attirance, de la part de
l’équipe surréaliste en mal d’engagement politique. Marx,
le révolutionnaire, voulait « transformer le monde ».
Rimbaud, le poète, désirait « changer la vie ». Pour Breton,
ces deux projets n’en forment qu’un. D’où une adhésion
complète au marxisme, tel du moins qu’il pouvait le
concevoir :
Nous avons proclamé depuis longtemps notre adhésion au matérialisme
dialectique dont nous faisons nôtres toutes les thèses : primat de la
matière sur la pensée, adoption de la dialectique hégélienne comme
science des lois générales du mouvement, tant du monde extérieur que de
la pensée humaine, conception matérialiste de l’histoire (« tous les
rapports sociaux et politiques, tous les systèmes religieux et juridiques,
toutes les conceptions théoriques qui apparaissent dans l’histoire, ne
s’expliquent que par les conditions d’existence matérielle de l’époque en
question »), nécessité de la Révolution sociale comme terme à
l’antagonisme qui se déclare, à une certaine étape de leur développement,
entre les forces productives matérielles de la société et les rapports de
production existants (lutte des classes) {107}.
Peine perdue. Malgré ce beau zèle de catéchumène, qui a
dû lui en coûter, on s’en doute bien, André Breton ne
parviendra jamais à faire tomber toutes les préventions du
parti communiste à son égard.
Breton et ses amis estimaient que la seule force
révolutionnaire organisée et politiquement efficace, dans la
France des années trente, était le communisme.
Franchissant alors le pas décisif, Breton, Aragon, Éluard et
Péret adhérèrent au PC. Leur adhésion s’explique par la
ferme résolution d’aller jusqu’au bout d’un engagement qui
se voulait absolu, poétique et politique tout à la fois.
On comprend qu’un pareil choix n’allait pas sans le
sacrifice d’une partie de leur liberté intellectuelle sur
l’autel de la révolution prolétarienne. Breton s’en
expliquera plus tard. C’est que, à l’époque de leur adhésion
au Parti, le marxisme représentait objectivement la plus
grande chance de libération des peuples opprimés et des
exploités. Bien plus tard il sera reproché aux surréalistes
d’avoir manifestement failli à leur vocation de poètes, en
adoptant d’emblée une doctrine toute faite. Mais, comme
Breton le rappellera,
[…] en matière de transformation sociale du monde, les considérations
d’urgence primaient toutes les autres. L’outil voulu pour cette
transformation existait et avait fait ses preuves : il s’appelait le marxisme-
léninisme. Nous n’avions encore aucune raison de supposer que sa pointe
fût empoisonnée {108}.
Toutefois, en dépit de son attachement raisonné au
marxisme, indispensable instrument de la révolution à
venir, Breton a toujours conservé, sur le plan affectif, une
invincible attirance pour l’anarchisme. C’est ce qui ressort
d’un passage d’Arcane 17, dans lequel est évoquée
l’émotion qu’il a ressentie, à l’âge de dix-sept ans, en
apercevant lors d’une manifestation populaire au Pré-Saint-
Gervais, parmi « la mer flamboyante » des drapeaux rouges
déployés, « un envol de drapeaux noirs ». C’était encore l’époque où « toutes sortes de déchirements au sein du
prolétariat ne s’étaient pas encore produits » {109}.
Le marxisme a eu beau occuper une place privilégiée
dans son esprit, l’inspiration proprement libertaire ne s’est
jamais effacée. Après la Seconde Guerre mondiale, Breton,
que son Ode à Charles Fourier, écrite en Amérique en 1945
et publiée deux ans plus tard, avait rapproché de la pensée
libertaire, s’interrogea :
Pourquoi une fusion organique n’a-t-elle pu s’opérer à ce moment [à
l’avènement du surréalisme] entre éléments anarchistes proprement dits
et éléments surréalistes ? J’en suis encore, vingt-cinq ans après, à me le
demander. Il n’est pas douteux que l’idée de l’efficacité, qui aura été le
miroir aux alouettes de toute cette époque, en a décidé autrement {110}.
Toujours selon Breton, non sans quelque exagération,
« c’est dans le miroir noir de l’anarchisme », que le
surréalisme s’est reconnu « pour la première fois » {111}.
Aussi, un rapprochement de deux mouvements put s’opérer
dans les années cinquante, concrétisé par la collaboration
des surréalistes au Libertaire, l’organe de la Fédération
anarchiste, dont le numéro du 12 octobre 1951 publiait
cette déclaration préalable, sous la signature de Breton,
Péret, etc.
Surréalistes, nous n’avons cessé de vouer à la trinité : État – travail –
religion, une exécration qui nous a souvent amenés à nous rencontrer
avec les camarades de la Fédération anarchiste. Ce rapprochement nous
conduit aujourd’hui à nous exprimer dans Le Libertaire {112}.
L’idylle sera brève. La rupture interviendra dès 1953, à
propos de L’Homme révolté d’Albert Camus, paru deux ans
plus tôt, ouvrage qui, décidément, devait provoquer
beaucoup de remous dans les rangs de la gauche.
En définitive, la fusion anarcho-surréaliste était une vue
de l’esprit. Procédant en commun du même sentiment de
révolte, les libertaires et les amis d’André Breton n’ont
pourtant jamais su s’entendre sur les fins à poursuivre pour
faire avancer la révolution.
Mouvement essentiellement poétique et artistique, le
surréalisme était trop profondément original pour
s’introduire en tant que tel, avec armes et bagages, dans
l’anarchisme – et a fortiori dans le communisme marxiste –
(l’histoire l’a suffisamment démontré), sans se dissoudre et
disparaître. Réciproquement, aucun mouvement politique
n’aurait pu assimiler « en bloc » le groupe surréaliste. Et si
Aragon et Éluard ont adhéré au PC, c’est en leur nom
propre et non en tant que surréalistes.