Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 22 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

Poésie et Anarchie. Le Surréalisme

POÉSIE ET ANARCHIE.

 

LE SURRÉALISME

 

L’acte d’écrire reste l’une des dernières survivances de la

liberté pure dans la Grande Termitière. Même le prisonnier,

dans sa cellule, est libre d’écrire un poème, disait Aragon.

La création poétique et littéraire implique chez son

auteur le pouvoir d’exister sur le mode de l’imaginaire,

véritable élément naturel de la liberté. Aussi réactionnaire

soit-il, l’écrivain restera toujours un chantre de quelque

liberté.

Prenons l’exemple de Flaubert. Jean-Paul Sartre, fasciné

toute sa vie par le farouche non-engagement de l’auteur de

Madame Bovary, a sûrement tout dit sur le Flaubert

antidémocrate, anticommunard, petit-bourgeois nanti,

rentier, etc. Néanmoins, celui qui a écrit : « Je vaux bien dix

électeurs de Croisset », qui considérait le suffrage

universel comme « la honte de l’esprit humain », qui

vomissait de dégoût son époque, savait aussi parler de la

seule liberté qui comptait pour lui : celle de l’art d’écrire,

dont il avait fait sa religion et son salut : « Le vrai poète est

pour moi un prêtre. »

Il lui arrivait même parfois de s’exprimer, sinon en

libertaire authentique, du moins en négateur virulent de

l’autorité. Dans une de ses lettres de 1879 à Maupassant,

on trouve cette épigramme mordante :

 

Les honneurs déshonorent.

Le titre dégrade.

La fonction abrutit. Écrivez ça sur les murs.

 

Dans une lettre de 1853 à Louise Colet, donnant libre

cours à son mépris de la chose publique, il avait déjà fait

preuve d’un scepticisme anarchisant :

J’ai eu aujourd’hui un grand enseignement donné par ma cuisinière ; cette

fille qui a vingt-cinq ans et est française ne savait pas que Louis-Philippe

n’était plus roi de France, qu’il y avait eu une république, etc., tout cela ne

l’intéresse pas (textuel), et je me regarde comme un homme intelligent !

Mais je ne suis qu’un triple imbécile, c’est comme cette femme qu’il faut

être.

 

Dans L’Éducation sentimentale, il résume ainsi ses

conceptions politiques à travers les propos de l’avocat

Deslauriers :

… je vois trois partis…, non ! trois groupes, et dont aucun ne m’intéresse :

ceux qui ont, ceux qui n’ont plus, et ceux qui tâchent d’avoir. Mais tous

s’accordent dans l’idôlatrie imbécile de l’Autorité. […] En quoi la

souveraineté du peuple serait-elle plus sacrée que le droit divin ? L’un et

l’autre sont deux fictions ! […] On dira que je renverse la société ! Eh bien,

après ? Où serait le mal {105} ?

 

Un autre grand écrivain nous rapprocherait plus encore

de l’esprit libertaire, teinté de quelque aristocratisme.

Fervent individualiste, marqué à gauche en dépit d’un

itinéraire idéologique fluctuant, André Gide notait, en

1946, dans son Journal :

Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis. Sans eux,

c’en serait fait de notre civilisation, de notre culture, de ce que nous

aimions et qui donnait à notre présence sur terre une justification secrète.

Ils sont, ces insoumis, le « sel de la terre » et les responsables de Dieu.

 

Il serait trop facile de multiplier les exemples. On

trouvera toujours une pointe d’esprit libertaire chez les

hommes de plume, tellement grand est, chez eux, le besoin

de s’exprimer avec liberté, même quand ils s’affirment

partisans de l’ordre. La pensée est, par essence, négatrice,

ce qui faisait dire à Bossuet que l’hérétique, c’est celui qui

a une opinion.

Quoi qu’il en soit, on ne peut s’empêcher d’évoquer ici

les affinités qui ont existé entre la grande aventure

surréaliste et le mouvement libertaire, bien que leur

commun esprit de révolte n’ait jamais pu aboutir à un

rapprochement durable.

Une des caractéristiques les plus importantes du

surréalisme, c’est d’avoir aperçu et mis en avant l’existence

d’un lien profond unissant poésie et révolution {106}. La

poésie et l’art sont révolutionnaires dans leur principe

même. C’est pour bien le souligner que les surréalistes ont

voulu donner pour titre à leur revue, en 1930-1933 :

Le Surréalisme au service de la Révolution. Dans leur

esprit, la révolution ne peut qu’ouvrir des perspectives

illimitées à une esthétique entièrement renouvelée et

librement créatrice. Selon le vœu de leur maître

Lautréamont, « la poésie doit être faite par tous, non par

un ».

Cependant, dans l’entre-deux-guerres, dadaïstes et

surréalistes, en dépit d’une attitude et de procédés parfois

de pur style anarchiste, n’ont cessé, comme Sartre le fera

plus tard, de chercher à se définir par rapport au

communisme. Relations difficiles, comme on sait, pleines de

malentendus en même temps que d’attirance, de la part de

l’équipe surréaliste en mal d’engagement politique. Marx,

le révolutionnaire, voulait « transformer le monde ».

Rimbaud, le poète, désirait « changer la vie ». Pour Breton,

ces deux projets n’en forment qu’un. D’où une adhésion

complète au marxisme, tel du moins qu’il pouvait le

concevoir :

Nous avons proclamé depuis longtemps notre adhésion au matérialisme

dialectique dont nous faisons nôtres toutes les thèses : primat de la

matière sur la pensée, adoption de la dialectique hégélienne comme

science des lois générales du mouvement, tant du monde extérieur que de

la pensée humaine, conception matérialiste de l’histoire (« tous les

rapports sociaux et politiques, tous les systèmes religieux et juridiques,

toutes les conceptions théoriques qui apparaissent dans l’histoire, ne

s’expliquent que par les conditions d’existence matérielle de l’époque en

question »), nécessité de la Révolution sociale comme terme à

l’antagonisme qui se déclare, à une certaine étape de leur développement,

entre les forces productives matérielles de la société et les rapports de

production existants (lutte des classes) {107}.

Peine perdue. Malgré ce beau zèle de catéchumène, qui a

dû lui en coûter, on s’en doute bien, André Breton ne

parviendra jamais à faire tomber toutes les préventions du

parti communiste à son égard.

Breton et ses amis estimaient que la seule force

révolutionnaire organisée et politiquement efficace, dans la

France des années trente, était le communisme.

Franchissant alors le pas décisif, Breton, Aragon, Éluard et

Péret adhérèrent au PC. Leur adhésion s’explique par la

ferme résolution d’aller jusqu’au bout d’un engagement qui

se voulait absolu, poétique et politique tout à la fois.

On comprend qu’un pareil choix n’allait pas sans le

sacrifice d’une partie de leur liberté intellectuelle sur

l’autel de la révolution prolétarienne. Breton s’en

expliquera plus tard. C’est que, à l’époque de leur adhésion

au Parti, le marxisme représentait objectivement la plus

grande chance de libération des peuples opprimés et des

exploités. Bien plus tard il sera reproché aux surréalistes

d’avoir manifestement failli à leur vocation de poètes, en

adoptant d’emblée une doctrine toute faite. Mais, comme

Breton le rappellera,

[…] en matière de transformation sociale du monde, les considérations

d’urgence primaient toutes les autres. L’outil voulu pour cette

transformation existait et avait fait ses preuves : il s’appelait le marxisme-

léninisme. Nous n’avions encore aucune raison de supposer que sa pointe

fût empoisonnée {108}.

 

Toutefois, en dépit de son attachement raisonné au

marxisme, indispensable instrument de la révolution à

venir, Breton a toujours conservé, sur le plan affectif, une

invincible attirance pour l’anarchisme. C’est ce qui ressort

d’un passage d’Arcane 17, dans lequel est évoquée

l’émotion qu’il a ressentie, à l’âge de dix-sept ans, en

apercevant lors d’une manifestation populaire au Pré-Saint-

Gervais, parmi « la mer flamboyante » des drapeaux rouges

déployés, « un envol de drapeaux noirs ». C’était encore l’époque où « toutes sortes de déchirements au sein du

prolétariat ne s’étaient pas encore produits » {109}.

Le marxisme a eu beau occuper une place privilégiée

dans son esprit, l’inspiration proprement libertaire ne s’est

jamais effacée. Après la Seconde Guerre mondiale, Breton,

que son Ode à Charles Fourier, écrite en Amérique en 1945

et publiée deux ans plus tard, avait rapproché de la pensée

libertaire, s’interrogea :

Pourquoi une fusion organique n’a-t-elle pu s’opérer à ce moment [à

l’avènement du surréalisme] entre éléments anarchistes proprement dits

et éléments surréalistes ? J’en suis encore, vingt-cinq ans après, à me le

demander. Il n’est pas douteux que l’idée de l’efficacité, qui aura été le

miroir aux alouettes de toute cette époque, en a décidé autrement {110}.

 

Toujours selon Breton, non sans quelque exagération,

« c’est dans le miroir noir de l’anarchisme », que le

surréalisme s’est reconnu « pour la première fois » {111}.

Aussi, un rapprochement de deux mouvements put s’opérer

dans les années cinquante, concrétisé par la collaboration

des surréalistes au Libertaire, l’organe de la Fédération

anarchiste, dont le numéro du 12 octobre 1951 publiait

cette déclaration préalable, sous la signature de Breton,

Péret, etc.

Surréalistes, nous n’avons cessé de vouer à la trinité : État – travail –

religion, une exécration qui nous a souvent amenés à nous rencontrer

avec les camarades de la Fédération anarchiste. Ce rapprochement nous

conduit aujourd’hui à nous exprimer dans Le Libertaire {112}.

 

L’idylle sera brève. La rupture interviendra dès 1953, à

propos de L’Homme révolté d’Albert Camus, paru deux ans

plus tôt, ouvrage qui, décidément, devait provoquer

beaucoup de remous dans les rangs de la gauche.

En définitive, la fusion anarcho-surréaliste était une vue

de l’esprit. Procédant en commun du même sentiment de

révolte, les libertaires et les amis d’André Breton n’ont

pourtant jamais su s’entendre sur les fins à poursuivre pour

faire avancer la révolution.

Mouvement essentiellement poétique et artistique, le

surréalisme était trop profondément original pour

s’introduire en tant que tel, avec armes et bagages, dans

l’anarchisme – et a fortiori dans le communisme marxiste –

(l’histoire l’a suffisamment démontré), sans se dissoudre et

disparaître. Réciproquement, aucun mouvement politique

n’aurait pu assimiler « en bloc » le groupe surréaliste. Et si

Aragon et Éluard ont adhéré au PC, c’est en leur nom

propre et non en tant que surréalistes.