Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 61 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

Défenseurs de la Nature et de la Vie

DÉFENSEURS DE LA NATURE

ET DE LA VIE

 

Nouveaux venus dans l’arène, les militants écologistes

renouent parfois, sans le savoir, avec l’esprit libertaire.

Bien entendu, cette parenté n’existe que chez les

défenseurs intransigeants de l’environnement, ceux qui

refusent catégoriquement d’entrer dans les arcanes du jeu

politique, au moment où les partis écologistes constitués

connaissent déjà scissions, luttes de tendances, querelles

de personnes, subissant les inévitables invitations

électoralistes des autres partis politiques leur proposant

alliances et compromissions.

Plusieurs éléments permettent de tenter un

rapprochement de l’écologie et de l’anarchisme. En

premier lieu, chez les meilleurs, une volonté déclarée

d’apolitisme. Plus exactement la décision d’agir en dehors

des règles politiques établies, directement sur le terrain,

sans passer par la médiation des instances parlementaires,

administratives et gouvernementales, considérées en

l’occurrence comme accessoires, sinon hostiles.

Ce qui n’empêche évidemment pas d’engager, s’il le faut,

des procédures légales et des recours juridiques contre les

abus du pouvoir. On peut remarquer également la

spontanéité, le non-professionalisme et le bénévolat des

défenseurs de la nature qui appartiennent rarement à la

caste politique (c’est aujourd’hui de moins en moins le cas).

Relevons aussi un souci constant de la vie quotidienne et le

caractère concret des actions entreprises, engagées sur un

point précis – par exemple le nucléaire –, et sur les lieux

mêmes – au Larzac, au Serre-de-la-Fare sur la Loire, dans

la vallée de la Clarée, etc.

Enfin la défense du cadre de vie, telle que la

comprennent les écologistes, suppose la formation d’un

véritable contre-pouvoir populaire, composé de simples

citoyens regroupés dans des associations autonomes,

d’orientations diverses (sociétés de défense de la nature,

collectifs d’opposants aux projets autoroutiers, associations

de quartiers, communales ou culturelles, etc.), faisant front

commun, pour des objectifs précis en opposant au pouvoir

leurs contre-propositions alternatives.

Il s’agit donc de libres interventions populaires – en tant

que courant critique d’action et d’opinion organisé

librement – dans la gestion sociopolitique, jusqu’ici

apanage des élus. Autant de particularités qui donnent

effectivement des allures libertaires aux mouvements

écologistes. En Europe, le refus des OGM illustre

parfaitement ces sursauts de l’instinct libertaire face aux

pouvoirs.

Alors que les responsables politiques, toujours à l’écoute

complaisante des puissances économiques et industrielles,

acceptaient et cherchaient même à imposer la culture des

organismes génétiquement modifiés, leur introduction –

sans précaution préalable, selon une vieille habitude du

pouvoir politique – s’est trouvée freinée par la seule volonté

des consommateurs.

Cette réaction inattendue s’explique par la prise de

conscience collective des dangers que cette nouvelle

pratique techno-agricole pourrait représenter dans les

domaines alimentaire et sanitaire. Donc « pas d’OGM, ni

dans nos champs ni dans nos assiettes », selon la ferme

résolution de José Bové, l’animateur de la résistance. Celui-

ci et ses compagnons n’ont pas hésité à passer à l’action

directe, dans la pure tradition anarchiste, en détruisant des

semences et des plants de riz transgéniques et en opérant

le démantèlement d’un établissement Mc Donald’s, à Millau, actes sacrilèges qui valurent à leurs auteurs, on

s’en doute bien, de lourdes condamnations pénales.

La méfiance à l’égard de cette innovation suspecte a sans

doute déjà permis d’éviter les dangers que les OGM,

jusqu’à preuve du contraire, seraient susceptibles de faire

courir à la santé et à la vie des consommateurs. De

surcroît, cette détermination populaire, qui a fait plier le

pouvoir, a permis d’écarter, au moins provisoirement, une

autre menace qui échappait vraisemblablement à la

connaissance du grand public. Il s’agissait tout bonnement

du droit que les grandes firmes de l’industrie agrochimique

internationale (Monsanto, Novartis, etc.) auraient pu

s’attribuer de faire breveter à leur profit des semences

OGM, devenant de ce fait propriétaires du vivant végétal !

Si bien que, par la force des choses, tous les problèmes

écologiques arrivent à présent à des points critiques de

non-retour. Cela finit par inquiéter beaucoup de monde,

dans les sociétés industrielles qui portent la responsabilité

de toutes les grandes catastrophes écologiques de ces

dernières années, ce qui fait qu’aujourd’hui on ne lutte plus

tellement pour la défense des droits politiques ou civiques,

dont jouissent généralement les citoyens des démocraties

parlementaires occidentales – d’où le peu d’intérêt pour la

politique des partis, qui se ressemblent tous de plus en plus

et dont le rôle se borne à servir d’entreprises de promotion

électorale.

L’enjeu n’est plus le même. Plus grave. Plus essentiel. Ce

qui est en danger, ce ne sont plus les attributs accidentels

de la condition sociopolitique des hommes. C’est l’existence

même de l’humanité. C’est son être biologique dans ce qu’il

a de plus élémentaire, de plus essentiel qui se trouve cette

fois menacé : son biotope naturel planétaire, sa nourriture,

l’air qu’il respire, l’eau qu’il boit. Ces menaces sur la survie

de l’espèce font renaître de lointaines angoisses religieuses

oubliées, sur la fin des temps et, devant la passivité et la complicité des États satellites des USA, l’initiative des

résistances bascule du plan politique au plan social, comme

cela s’est produit pour les OGM.