Histoire de l'Anarchisme
Défenseurs de la Nature et de la Vie
DÉFENSEURS DE LA NATURE
ET DE LA VIE
Nouveaux venus dans l’arène, les militants écologistes
renouent parfois, sans le savoir, avec l’esprit libertaire.
Bien entendu, cette parenté n’existe que chez les
défenseurs intransigeants de l’environnement, ceux qui
refusent catégoriquement d’entrer dans les arcanes du jeu
politique, au moment où les partis écologistes constitués
connaissent déjà scissions, luttes de tendances, querelles
de personnes, subissant les inévitables invitations
électoralistes des autres partis politiques leur proposant
alliances et compromissions.
Plusieurs éléments permettent de tenter un
rapprochement de l’écologie et de l’anarchisme. En
premier lieu, chez les meilleurs, une volonté déclarée
d’apolitisme. Plus exactement la décision d’agir en dehors
des règles politiques établies, directement sur le terrain,
sans passer par la médiation des instances parlementaires,
administratives et gouvernementales, considérées en
l’occurrence comme accessoires, sinon hostiles.
Ce qui n’empêche évidemment pas d’engager, s’il le faut,
des procédures légales et des recours juridiques contre les
abus du pouvoir. On peut remarquer également la
spontanéité, le non-professionalisme et le bénévolat des
défenseurs de la nature qui appartiennent rarement à la
caste politique (c’est aujourd’hui de moins en moins le cas).
Relevons aussi un souci constant de la vie quotidienne et le
caractère concret des actions entreprises, engagées sur un
point précis – par exemple le nucléaire –, et sur les lieux
mêmes – au Larzac, au Serre-de-la-Fare sur la Loire, dans
la vallée de la Clarée, etc.
Enfin la défense du cadre de vie, telle que la
comprennent les écologistes, suppose la formation d’un
véritable contre-pouvoir populaire, composé de simples
citoyens regroupés dans des associations autonomes,
d’orientations diverses (sociétés de défense de la nature,
collectifs d’opposants aux projets autoroutiers, associations
de quartiers, communales ou culturelles, etc.), faisant front
commun, pour des objectifs précis en opposant au pouvoir
leurs contre-propositions alternatives.
Il s’agit donc de libres interventions populaires – en tant
que courant critique d’action et d’opinion organisé
librement – dans la gestion sociopolitique, jusqu’ici
apanage des élus. Autant de particularités qui donnent
effectivement des allures libertaires aux mouvements
écologistes. En Europe, le refus des OGM illustre
parfaitement ces sursauts de l’instinct libertaire face aux
pouvoirs.
Alors que les responsables politiques, toujours à l’écoute
complaisante des puissances économiques et industrielles,
acceptaient et cherchaient même à imposer la culture des
organismes génétiquement modifiés, leur introduction –
sans précaution préalable, selon une vieille habitude du
pouvoir politique – s’est trouvée freinée par la seule volonté
des consommateurs.
Cette réaction inattendue s’explique par la prise de
conscience collective des dangers que cette nouvelle
pratique techno-agricole pourrait représenter dans les
domaines alimentaire et sanitaire. Donc « pas d’OGM, ni
dans nos champs ni dans nos assiettes », selon la ferme
résolution de José Bové, l’animateur de la résistance. Celui-
ci et ses compagnons n’ont pas hésité à passer à l’action
directe, dans la pure tradition anarchiste, en détruisant des
semences et des plants de riz transgéniques et en opérant
le démantèlement d’un établissement Mc Donald’s, à Millau, actes sacrilèges qui valurent à leurs auteurs, on
s’en doute bien, de lourdes condamnations pénales.
La méfiance à l’égard de cette innovation suspecte a sans
doute déjà permis d’éviter les dangers que les OGM,
jusqu’à preuve du contraire, seraient susceptibles de faire
courir à la santé et à la vie des consommateurs. De
surcroît, cette détermination populaire, qui a fait plier le
pouvoir, a permis d’écarter, au moins provisoirement, une
autre menace qui échappait vraisemblablement à la
connaissance du grand public. Il s’agissait tout bonnement
du droit que les grandes firmes de l’industrie agrochimique
internationale (Monsanto, Novartis, etc.) auraient pu
s’attribuer de faire breveter à leur profit des semences
OGM, devenant de ce fait propriétaires du vivant végétal !
Si bien que, par la force des choses, tous les problèmes
écologiques arrivent à présent à des points critiques de
non-retour. Cela finit par inquiéter beaucoup de monde,
dans les sociétés industrielles qui portent la responsabilité
de toutes les grandes catastrophes écologiques de ces
dernières années, ce qui fait qu’aujourd’hui on ne lutte plus
tellement pour la défense des droits politiques ou civiques,
dont jouissent généralement les citoyens des démocraties
parlementaires occidentales – d’où le peu d’intérêt pour la
politique des partis, qui se ressemblent tous de plus en plus
et dont le rôle se borne à servir d’entreprises de promotion
électorale.
L’enjeu n’est plus le même. Plus grave. Plus essentiel. Ce
qui est en danger, ce ne sont plus les attributs accidentels
de la condition sociopolitique des hommes. C’est l’existence
même de l’humanité. C’est son être biologique dans ce qu’il
a de plus élémentaire, de plus essentiel qui se trouve cette
fois menacé : son biotope naturel planétaire, sa nourriture,
l’air qu’il respire, l’eau qu’il boit. Ces menaces sur la survie
de l’espèce font renaître de lointaines angoisses religieuses
oubliées, sur la fin des temps et, devant la passivité et la complicité des États satellites des USA, l’initiative des
résistances bascule du plan politique au plan social, comme
cela s’est produit pour les OGM.