Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 60 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

En Mai, Fais Ce Qu’il Te Plaît

EN MAI, FAIS

CE QU’IL TE PLAÎT

 

1968. Un quart de siècle déjà. Comme le temps passe. In

illo tempore… La grande peur. La jeunesse déchaînée

s’amuse follement, se fabrique des souvenirs inoubliables

en jouant à la révolution. On entasse des pavés dans les

rues. Des gens graves et responsables qui, eux, ne jouent

pas, entassent leurs lingots d’or et leurs devises fortes dans

le coffre de leurs belles voitures, rescapées de l’autodafé de

la rue Gay-Lussac, avant de prendre la route, direction la

Suisse.

Par miracle (?), juste avant la « chienlit », le contrôle des

changes venait d’être levé. CRS – SS ! Les murs ont la

parole. Le lyrisme rupestre atteint son zénith. Dionysos sur

la Montagne Sainte-Geneviève. Nuit et jour, chacun s’essaie

à la dialectique en prenant la parole. Marx, Lénine, Trotsky,

Mao et El Che ont vingt ans. Défilés. Bagarres. Hôpital

Beaujon. Un premier ministre désavoue sa police… après.

Grèves. Malentendu Renault-Sorbonne. Un PC sage comme

une image.

À Nanterre, d’irrespectueux garnements, sans égards

pour l’herméneutique, coiffent leur doyen d’une poubelle.

Baden-Baden. Deux généraux se rencontrent. Le

gouvernement, d’abord porté disparu, se risque à faire une

réapparition. Grenelle. Réapprovisionnement en essence…

Et comme tout se termine par des élections dans cet

étrange pays, ingouvernable et amoureux de l’ordre tout à

la fois, le pouvoir, plébiscité par une énorme majorité, sorti

renforcé de l’épreuve, recommence discrètement une

prudente reptation vers notre bel aujourd’hui.

Toutefois l’explosion en France de mai 1968, mouvement

dont l’ampleur semble avoir énormément surpris ses acteurs eux-mêmes, s’inscrit dans une vague d’agressivité

revendicative chez les jeunes du monde entier, impulsée

chaque fois par la jeunesse étudiante, de Berkeley à

Djakarta, en passant par Prague et Varsovie. Aux Pays-Bas,

après l’agitation déclenchée par les « Provos »

d’Amsterdam contre « la civilisation de consommation », au

cours de l’été 1966, de nombreuses manifestations

d’étudiants et de professeurs contre la guerre du Viêt-nam

se produisent en 1967 et 1968.

En Allemagne, des étudiants gauchistes provoquent des

incidents au congrès social-démocrate de Nuremberg. Le

20 mars 1968, 10 000 étudiants manifestent contre

l’impérialisme américain à Berlin-Ouest. En avril, après

l’attentat contre Rudi Dutschke, on assiste à de violentes

manifestations étudiantes contre la presse Springer.

Bagarres à Berlin et à Francfort. Un étudiant est tué.

L’agitation universitaire gagne l’Espagne franquiste, au

mois de janvier 1968, ce qui fait dire au Caudillo, lors des

premières manifestations des étudiants : « Ce n’est rien ; il

faut être poulain avant d’être cheval. »

Condamnation du sociologue Alfonso Comin. Les

étudiants manifestent à Madrid, Barcelone, Salamanque,

Séville, Pampelune, Grenade. L’université de Saint-Jacques-

de-Compostelle est occupée. En avril, fermeture des

universités de Séville et Salamanque. En Italie de

nombreux accrochages des étudiants avec la police font

près de 300 blessés. Dans les pays de l’Est, des

manifestations et des heurts avec la police se produisent en

Tchécoslovaquie, en octobre 1967, et en Pologne en mars

1968. Au Japon, des affrontements extrêmement violents

entre la police et les étudiants font un grand nombre de

blessés au mois de mars. Échauffourées à Tel-Aviv.

Le tiers monde n’est pas épargné. En Indonésie, le report

des élections provoque des manifestations étudiantes, le

18 mars, à Djarkarta. L’Amérique latine connaît en mars-avril une période d’agitation. Le 29 mars, les étudiants

manifestent à Rio de Janeiro et les bagarres font trois

morts. En Afrique, de violentes manifestations étudiantes

se produisent à Addis-Abeba, le 4 avril. Des incidents

sanglants, au cours de protestations et de grèves

universitaires, ont lieu au Sénégal. Les universités

d’Algérie, du Maroc et de Tunisie sont en effervescence en

février et en mars.

Cette longue liste laisse apparaître clairement le

caractère international de toutes ces révoltes à peu près

simultanées, dont la cause première est certainement la

prodigieuse augmentation du nombre des étudiants dans le

monde. Tous les pays, riches ou pauvres, ont été touchés. À

l’Ouest, c’est « la société de consommation », reposant sur

le gaspillage et l’injustice, avec son culte du confort

matériel et intellectuel, que l’on dénonce.

À l’Est, on réclame la liberté d’expression et on conteste

le caporalisme idéologique du parti au pouvoir. Les pays du

Sud, eux, s’en prennent à la dictature de leur

gouvernement et à l’impérialisme yankee. Partout on

constate le même conflit de générations. Spontanément,

une solidarité de fait s’est établie dans la jeunesse, à

l’intérieur d’un même pays et sur le plan international, face

à la génération précédente et contre le « mandarinat » et

« l’establishment ». On conçoit que des psychanalystes

aient pu y voir essentiellement la révolte contre le Père.

Il est d’ailleurs curieux de constater que, tout comme les

choses se passent fréquemment dans le milieu familial, où

les enfants trouvent facilement une certaine complicité

auprès de leurs grands-parents, de même, en 68, les jeunes

étudiants, en rupture d’autorité parentale et politique,

faisaient en quelque sorte cautionner leur révolte par de

grands aïeux spirituels, appartenant à peu près à la

génération de leurs grands-parents. Marx et Freud (les

grands barbus), Lénine et Trotsky (Mao étant plutôt un oncle et Che Guevara un grand frère), dont les portraits

ornaient les murs de la Sorbonne et tous les lieux d’où les

« pères » venaient d’être délogés.

À l’origine de tous ces événements, on trouve une

jeunesse en proie à un profond désir de changement, dans

un monde clos où l’on se sent à l’étroit, univers dans lequel

l’abondance des biens matériels (en Occident !)

s’accompagne d’un vide « spirituel » (il est difficile

d’employer un autre mot) vertigineux, à une époque où les

vieilles recettes religieuses et idéologiques ne

« répondent » plus.

En ce qui concerne la France, on a prétendu réaliser un

enseignement supérieur de masse, dans un cadre vieilli,

prévu à l’origine pour une petite élite intellectuelle, avec

des moyens matériels dérisoires. D’où une baisse inévitable

de sa qualité et une dégradation dramatique de la condition

universitaire dévalorisée, que soulignait avec une grande

lucidité De la misère en milieu étudiant : « De

dispensatrices de la “culture générale” à l’usage des

classes dirigeantes, les diverses facultés et écoles, encore

parées de prestiges anachroniques, sont transformées en

usines d’élevage hâtif de petits cadres et de cadres moyens

{567}. » Obnubilés par les causes secondes, les étudiants

français ont pris les « mandarins » comme boucs

émissaires, dans une situation qui les dépassait infiniment

les uns et les autres.

Tout a été dit sur les origines de mai-juin 68 en France, y

compris l’hypothèse du « complot ». On a pu y voir la main

de la CIA, cherchant à « déstabiliser » un pays dont le chef

d’État était difficile à manipuler. N’oublions pas que le

gouvernement français était le seul en Europe à condamner

officiellement la guerre au Viêt-nam. Lors de son

arrestation, un étudiant contestataire aurait été trouvé

porteur, si l’on en croit Serge Hutin, d’une somme tellement importante qu’on a pu y voir de l’argent destiné à

financer la révolution {568}…

Au cours de cette période d’anarchie généralisée, il est

difficile de retrouver la trace du mouvement anarchiste

proprement dit. Certes, le drapeau noir a flotté bien haut

en mai-juin, mais on peut se demander s’il ne s’agissait pas

avant tout d’une présence symbolique, destinée à faire

pendant au drapeau rouge. En vérité, s’il ne fait aucun

doute que les anarchistes ont pris part aux journées de

mai-juin individuellement, l’anarchisme, dissous dans la

masse, ne paraît guère y avoir figuré « officiellement » en

tant qu’organisation, si l’on excepte le Mouvement du 22-

Mars de Cohn-Bendit.