Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 5 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

Le Moyen Âge

 

On sait que le monde féodal est resté étranger à notre

conception moderne de l’État. Le Moyen Âge n’a connu

qu’un pouvoir politique en miettes. L’État existait si peu

que le mot lui-même s’employait généralement au pluriel :

les Estats. Le terme n’a pris sa signification actuelle que

tardivement. Néanmoins, en dépit du morcellement

territorial et du partage des pouvoirs économique et

politique, on a pu constater, dans ce monde hiérarchisé,

que la chrétienté médiévale a quand même trouvé dans

l’Église son principe d’unité.

En effet, seule autorité universelle reconnue – l’Empire,

qui n’a jamais fait l’unanimité, n’était qu’un rêve – dans un

univers voué au cloisonnement et à la division, l’institution

ecclésiastique, qui détenait le monopole de la culture,

disposait seule d’un immense pouvoir, dans lequel le

spirituel et le matériel étaient bien difficiles à démêler.

Vivifiée par la foi, où le salut de l’âme demeurait la

préoccupation majeure, où l’Église marquait de son sceau

chaque événement de l’existence humaine, une telle société

a vu s’installer un catholicisme totalitaire, à l’intérieur

duquel toutes les questions – y compris les plus profanes –

se posaient nécessairement en termes religieux. Il faudra

attendre des siècles pour que le politique se dégage du

sacré.

D’ailleurs, ce sera au prix d’un transfert du théologique

vers l’anthropologique, translation frauduleuse que Stirner

dénoncera avec véhémence. Les religions séculières, la

sociolâtrie, l’idolâtrie politique, etc., n’auront plus qu’à

prendre le relais.

Aussi, face au pouvoir de l’Église, les mouvements

révolutionnaires prirent constamment, au Moyen Âge, la forme de l’hérésie. On remarquera que les hérésies de la

période médiévale, à la différence de la plupart des

mouvements hétérodoxes qui se sont manifestés dans

l’Empire romain, après Constantin, ne sont plus des

contestations de doctrine. N’étant généralement pas le fait

d’intellectuels s’adressant en langage théologique à

d’autres intellectuels, elles ne visaient pas le dogme.

Au contraire, les hérésies des XIIe et XIIIe siècles se

présentent essentiellement comme des mouvements

sociaux, révolutionnaires et populaires. Malgré leur grande

diversité, toutes ces hérésies s’en prennent à la hiérarchie

ecclésiastique et au pouvoir de Rome. Face à la richesse de

l’Église, accompagnée fréquemment de l’indignité du

clergé, des laïques ont revendiqué leur autonomie et leur

indépendance religieuse.

Partout, il s’agissait de retrouver la pureté et la pauvreté

évangéliques trahies par l’Église romaine. C’est ainsi que,

anticipant sur la Réforme, les Vaudois prêchent, traduisent

et lisent la Bible en langue vulgaire. Quant aux Cathares,

échappant à tout contrôle ecclésiastique, ils ont constitué,

en Languedoc, un clergé parallèle.

Parmi toutes les hérésies médiévales, il en est une qui

mérite une attention particulière. C’est celle que les

historiens désignent comme le mouvement du Libre-Esprit

ou de la Liberté spirituelle. La nature et les ramifications

de ce mouvement hétérodoxe sont difficiles à déterminer

avec précision, tellement les traces qu’il a laissées dans

une grande partie de l’Europe sont nombreuses.

Malgré toutes les persécutions dont elle fut accablée,

cette hérésie est parvenue à se propager pendant plusieurs

siècles. On la retrouve notamment au sein des confréries

laïques de Béghards. Malheureusement – comme c’est

souvent le cas pour la plupart des mouvements hétérodoxes

– le Libre-Esprit est connu indirectement, par le témoignage de ses adversaires orthodoxes. Si l’on en croit

Norman Cohn,

toute étude de l’eschatologie révolutionnaire se doit […] de faire sa place

à l’hérésie du Libre-Esprit, même si la plupart de ses adhérents ne furent

pas des révolutionnaires et même s’ils ne trouvèrent pas de disciples au

sein des masses turbulentes des pauvres des villes. C’étaient, en fait, des

gnostiques dont le propre salut constituait la préoccupation majeure, mais

la gnose à laquelle ils parvinrent se définissait comme un anarchisme

quasi mystique, une revendication de liberté si audacieuse, si absolue,

qu’elle équivalait à un refus total de toute contrainte et de toute

limitation. […] Durant les derniers siècles du Moyen Âge, les adeptes du

Libre-Esprit furent les seuls chez qui existât, faisant partie de leur

doctrine d’émancipation totale, une théorie sociale profondément

révolutionnaire {2}.

 

Non sans une certaine exagération, Norman Cohn va

jusqu’à les considérer comme des précurseurs de

Bakounine et de Nietzsche.

Les Spirituels, quant à eux, se rattachaient à la tradition

joachimite. Le moine calabrais Joachim de Flore (mort en

1202) avait élaboré une théologie de l’histoire qui a eu des

prolongements considérables. Il distinguait trois grandes

périodes dans la chrétienté, correspondant à trois

expressions successives de la Révélation et de la

connaissance de Dieu.

Un premier âge a vu le règne du Père, exigeant, à travers

l’Ancien Testament, une soumission absolue. Ensuite, le

Nouveau Testament a fait appel à la sagesse, par

l’intermédiaire du Fils, le Rédempteur. Le Troisième Règne

qui s’annonce sera cette fois le moment de l’Esprit-Saint,

c’est-à-dire l’avènement de la liberté triomphante, car saint

Paul a dit : « Là où est l’esprit du Seigneur, là est la

liberté » ( Corinthiens II, 3, 17-18). Cette phrase de l’Apôtre

des Gentils servira souvent de caution libertaire à l’hérésie

{3}.

Au début du XIIIe siècle, à Paris, la répression s’abattra

sur un groupe hétérodoxe présentant beaucoup d’affinité

avec le mouvement du Libre-Esprit : l’hérésie dite des Amauriciens, du nom d’Amaury de Bène, théologien

parisien, lequel, ayant professé le panthéisme, se vit

imposer une rétractation de ses thèses hétérodoxes. Retiré

à Saint-Martin-des-Champs, il y mourut en 1206 ou 1207.

Ses disciples, arrêtés en 1209, interprétant à leur

manière le panthéisme d’Amaury, soutenaient que, puisque

nous existons en Dieu, « c’est Dieu qui fait tout et non pas

l’homme ». Par conséquent, même en faisant le mal, nous

ne pouvons pécher. Partant de là, les Amauriciens se

seraient livrés, si l’on en croit leurs accusateurs, aux pires

actes immoraux. La secte fut condamnée en 1210 et,

représaille posthume, le corps d’Amaury fut exhumé pour

être jeté en terre païenne {4}.

Un peu plus tôt, l’esprit hérético-révolutionnaire s’était

manifesté chez les Bogomiles. Déjà, au cours de la période

hellénistique, moment privilégié de la Gnose, les Euchites,

« ceux qui prient », appelés aussi Messaliens, refusaient de

travailler, vivant de mendicité. Errant en bandes sur les

routes, dormant à la belle étoile, mettant tout en commun,

ces perpétuels insoumis se montraient rebelles aux

autorités, aussi bien spirituelles que temporelles {5}.

Au Xe siècle est apparue en Bulgarie une hérésie

gnostique qui s’est répandue, dès la fin du siècle suivant en

Asie Mineure : le bogomilisme. Les Bogomiles, surnommés

« les porteurs de besaces », ont sillonné la Macédoine, la

Serbie et la Bosnie. Dans son Traité contre les Bogomiles,

Cosmas le Prêtre les dépeint de la manière suivante :

Ils dénoncent les riches, ils ont horreur du Tsar, ils ridiculisent les

supérieurs, condamnent les nobles et défendent à tous les esclaves d’obéir

à leurs maîtres {6}.

 

On constate que tous ces hérétiques prêchent la

pauvreté évangélique.

Ils disent que l’Église réside chez eux seulement : ils sont seuls en effet à

s’attacher au pas du Christ et à demeurer les véritables adeptes de la vie

apostolique, ne recherchant pas des choses du monde, ne possédant ni

maison, ni champ, ni aucun bien, écrit, dans la première moitié du XIIe siècle, Evervin de

Steinfeld, dans sa Lettre contre les hérétiques de Cologne

{7}.

Il est certain qu’à une époque où la misère était un fléau

cruellement ressenti, la richesse ostentatoire de ceux qui

se proclamaient les successeurs des Apôtres, pouvait

difficilement leur être pardonnée. Car, dans l’essor

économique des XIIe et XIIIe siècles, qui avait permis

l’accumulation et la circulation des richesses, avec le

développement du grand commerce, la concentration

urbaine et l’apparition de nouvelles techniques agricoles,

l’Église était partie prenante.

D’autant plus que les moines bâtisseurs et défricheurs ou

les banquiers de l’ordre du Temple avaient joué un rôle

important dans cette croissance économique. Toutes ces

transformations allaient poser de graves problèmes à

l’Église, dont le plus épineux était certainement la question

de la pauvreté. Devant l’ampleur des hérésies populaires,

l’Église a cherché à reprendre à son compte l’idéal de

pauvreté.

La création des ordres mendiants illustre bien son désir

de réformes. Le Poverello d’Assise sera donc plus pauvre

que les pauvres Vaudois. Les Frères Prêcheurs sortiront du

cloître pour se mêler aux masses gagnées à l’hérésie. C’est-

à-dire que, chargés de combattre les hérétiques par la

pratique de la charité et de la pauvreté, les nouveaux

ordres religieux, au lieu de rompre avec le siècle, selon les

traditions monastiques des âges précédents, devront au

contraire vivre parmi le peuple des villes.

Cependant – même à l’intérieur de l’Église, qu’ils avaient

la charge de servir – on les accepta difficilement pour

toutes sortes de raisons. C’est ainsi que l’entrée des

Mendiants : Dominicains et Franciscains, à l’université de

Paris comme enseignants provoqua un grave conflit avec leurs collègues séculiers et alluma une querelle qui ne

s’éteignit qu’au XVIe siècle.

Certains mettaient en doute leur pauvreté. Rutebeuf par

exemple :

 

Les Jacobins sont si prudhommes

Qu’ils ont Paris et qu’ils ont Rome.

Ils sont à la fois Roi et Pape

Et de biens ils ont grande somme {8}.

 

Dans le Roman de la Rose, Jean de Meung s’en prend à la

mendicité dont il conteste la valeur religieuse :

Je puis bien assurer qu’il n’est écrit en nulle loi, au moins ce n’est pas

dans la nôtre, que Jésus-Christ et ses disciples tant qu’ils allèrent par la

terre, furent vus quémandant leur pain : ils ne voulaient pas mendier […]

L’homme qui est robuste doit gagner sa vie en travaillant de ses mains, s’il

n’a de quoi vivre, bien qu’il soit religieux, ou désireux de servir Dieu. […]

Saint Paul commandait aux Apôtres de travailler pour se procurer le

nécessaire, et il leur interdisait la truandise, disant : ouvrez de vos mains,

et ne recouvrez jamais sur autrui {9}.

 

Naturellement, l’Église et le bras séculier n’ont pas

frappé uniquement les hérétiques. Dans la première moitié

du XIIIe siècle, des clercs vagabonds et contestataires, mi-

écoliers mi-ribauds, auteurs de poésies satiriques

brocardant le pape, la cour de Rome et le clergé, ont

encouru des condamnations. La Chronica Majora de

Mathieu Paris fait même état d’un texte laissant supposer

l’existence d’une intimité suspecte entre la reine Blanche

de Castille et le légat pontifical.

Le chroniqueur attribue la paternité de cette invective

« à ceux qu’on appelle communément Goliards {10} ». Au

demeurant clercs marginaux formant une sorte de bohème

intellectuelle, les Goliards furent plutôt des libertins que

des libertaires. Le concile de Salzburg, tenu en 1291, en

donne la description suivante :

Ils [les Goliards] se promènent toujours nus en public, ils couchent dans

les fours, ils fréquentent les tavernes, les jeux, les courtisanes ; ils se

procurent des vivres par des délits. Invétérés dans leur secte, ils ne

veulent pas la quitter {11}.