Histoire de l'Anarchisme
Le Moyen Âge
On sait que le monde féodal est resté étranger à notre
conception moderne de l’État. Le Moyen Âge n’a connu
qu’un pouvoir politique en miettes. L’État existait si peu
que le mot lui-même s’employait généralement au pluriel :
les Estats. Le terme n’a pris sa signification actuelle que
tardivement. Néanmoins, en dépit du morcellement
territorial et du partage des pouvoirs économique et
politique, on a pu constater, dans ce monde hiérarchisé,
que la chrétienté médiévale a quand même trouvé dans
l’Église son principe d’unité.
En effet, seule autorité universelle reconnue – l’Empire,
qui n’a jamais fait l’unanimité, n’était qu’un rêve – dans un
univers voué au cloisonnement et à la division, l’institution
ecclésiastique, qui détenait le monopole de la culture,
disposait seule d’un immense pouvoir, dans lequel le
spirituel et le matériel étaient bien difficiles à démêler.
Vivifiée par la foi, où le salut de l’âme demeurait la
préoccupation majeure, où l’Église marquait de son sceau
chaque événement de l’existence humaine, une telle société
a vu s’installer un catholicisme totalitaire, à l’intérieur
duquel toutes les questions – y compris les plus profanes –
se posaient nécessairement en termes religieux. Il faudra
attendre des siècles pour que le politique se dégage du
sacré.
D’ailleurs, ce sera au prix d’un transfert du théologique
vers l’anthropologique, translation frauduleuse que Stirner
dénoncera avec véhémence. Les religions séculières, la
sociolâtrie, l’idolâtrie politique, etc., n’auront plus qu’à
prendre le relais.
Aussi, face au pouvoir de l’Église, les mouvements
révolutionnaires prirent constamment, au Moyen Âge, la forme de l’hérésie. On remarquera que les hérésies de la
période médiévale, à la différence de la plupart des
mouvements hétérodoxes qui se sont manifestés dans
l’Empire romain, après Constantin, ne sont plus des
contestations de doctrine. N’étant généralement pas le fait
d’intellectuels s’adressant en langage théologique à
d’autres intellectuels, elles ne visaient pas le dogme.
Au contraire, les hérésies des XIIe et XIIIe siècles se
présentent essentiellement comme des mouvements
sociaux, révolutionnaires et populaires. Malgré leur grande
diversité, toutes ces hérésies s’en prennent à la hiérarchie
ecclésiastique et au pouvoir de Rome. Face à la richesse de
l’Église, accompagnée fréquemment de l’indignité du
clergé, des laïques ont revendiqué leur autonomie et leur
indépendance religieuse.
Partout, il s’agissait de retrouver la pureté et la pauvreté
évangéliques trahies par l’Église romaine. C’est ainsi que,
anticipant sur la Réforme, les Vaudois prêchent, traduisent
et lisent la Bible en langue vulgaire. Quant aux Cathares,
échappant à tout contrôle ecclésiastique, ils ont constitué,
en Languedoc, un clergé parallèle.
Parmi toutes les hérésies médiévales, il en est une qui
mérite une attention particulière. C’est celle que les
historiens désignent comme le mouvement du Libre-Esprit
ou de la Liberté spirituelle. La nature et les ramifications
de ce mouvement hétérodoxe sont difficiles à déterminer
avec précision, tellement les traces qu’il a laissées dans
une grande partie de l’Europe sont nombreuses.
Malgré toutes les persécutions dont elle fut accablée,
cette hérésie est parvenue à se propager pendant plusieurs
siècles. On la retrouve notamment au sein des confréries
laïques de Béghards. Malheureusement – comme c’est
souvent le cas pour la plupart des mouvements hétérodoxes
– le Libre-Esprit est connu indirectement, par le témoignage de ses adversaires orthodoxes. Si l’on en croit
Norman Cohn,
toute étude de l’eschatologie révolutionnaire se doit […] de faire sa place
à l’hérésie du Libre-Esprit, même si la plupart de ses adhérents ne furent
pas des révolutionnaires et même s’ils ne trouvèrent pas de disciples au
sein des masses turbulentes des pauvres des villes. C’étaient, en fait, des
gnostiques dont le propre salut constituait la préoccupation majeure, mais
la gnose à laquelle ils parvinrent se définissait comme un anarchisme
quasi mystique, une revendication de liberté si audacieuse, si absolue,
qu’elle équivalait à un refus total de toute contrainte et de toute
limitation. […] Durant les derniers siècles du Moyen Âge, les adeptes du
Libre-Esprit furent les seuls chez qui existât, faisant partie de leur
doctrine d’émancipation totale, une théorie sociale profondément
révolutionnaire {2}.
Non sans une certaine exagération, Norman Cohn va
jusqu’à les considérer comme des précurseurs de
Bakounine et de Nietzsche.
Les Spirituels, quant à eux, se rattachaient à la tradition
joachimite. Le moine calabrais Joachim de Flore (mort en
1202) avait élaboré une théologie de l’histoire qui a eu des
prolongements considérables. Il distinguait trois grandes
périodes dans la chrétienté, correspondant à trois
expressions successives de la Révélation et de la
connaissance de Dieu.
Un premier âge a vu le règne du Père, exigeant, à travers
l’Ancien Testament, une soumission absolue. Ensuite, le
Nouveau Testament a fait appel à la sagesse, par
l’intermédiaire du Fils, le Rédempteur. Le Troisième Règne
qui s’annonce sera cette fois le moment de l’Esprit-Saint,
c’est-à-dire l’avènement de la liberté triomphante, car saint
Paul a dit : « Là où est l’esprit du Seigneur, là est la
liberté » ( Corinthiens II, 3, 17-18). Cette phrase de l’Apôtre
des Gentils servira souvent de caution libertaire à l’hérésie
{3}.
Au début du XIIIe siècle, à Paris, la répression s’abattra
sur un groupe hétérodoxe présentant beaucoup d’affinité
avec le mouvement du Libre-Esprit : l’hérésie dite des Amauriciens, du nom d’Amaury de Bène, théologien
parisien, lequel, ayant professé le panthéisme, se vit
imposer une rétractation de ses thèses hétérodoxes. Retiré
à Saint-Martin-des-Champs, il y mourut en 1206 ou 1207.
Ses disciples, arrêtés en 1209, interprétant à leur
manière le panthéisme d’Amaury, soutenaient que, puisque
nous existons en Dieu, « c’est Dieu qui fait tout et non pas
l’homme ». Par conséquent, même en faisant le mal, nous
ne pouvons pécher. Partant de là, les Amauriciens se
seraient livrés, si l’on en croit leurs accusateurs, aux pires
actes immoraux. La secte fut condamnée en 1210 et,
représaille posthume, le corps d’Amaury fut exhumé pour
être jeté en terre païenne {4}.
Un peu plus tôt, l’esprit hérético-révolutionnaire s’était
manifesté chez les Bogomiles. Déjà, au cours de la période
hellénistique, moment privilégié de la Gnose, les Euchites,
« ceux qui prient », appelés aussi Messaliens, refusaient de
travailler, vivant de mendicité. Errant en bandes sur les
routes, dormant à la belle étoile, mettant tout en commun,
ces perpétuels insoumis se montraient rebelles aux
autorités, aussi bien spirituelles que temporelles {5}.
Au Xe siècle est apparue en Bulgarie une hérésie
gnostique qui s’est répandue, dès la fin du siècle suivant en
Asie Mineure : le bogomilisme. Les Bogomiles, surnommés
« les porteurs de besaces », ont sillonné la Macédoine, la
Serbie et la Bosnie. Dans son Traité contre les Bogomiles,
Cosmas le Prêtre les dépeint de la manière suivante :
Ils dénoncent les riches, ils ont horreur du Tsar, ils ridiculisent les
supérieurs, condamnent les nobles et défendent à tous les esclaves d’obéir
à leurs maîtres {6}.
On constate que tous ces hérétiques prêchent la
pauvreté évangélique.
Ils disent que l’Église réside chez eux seulement : ils sont seuls en effet à
s’attacher au pas du Christ et à demeurer les véritables adeptes de la vie
apostolique, ne recherchant pas des choses du monde, ne possédant ni
maison, ni champ, ni aucun bien, écrit, dans la première moitié du XIIe siècle, Evervin de
Steinfeld, dans sa Lettre contre les hérétiques de Cologne
{7}.
Il est certain qu’à une époque où la misère était un fléau
cruellement ressenti, la richesse ostentatoire de ceux qui
se proclamaient les successeurs des Apôtres, pouvait
difficilement leur être pardonnée. Car, dans l’essor
économique des XIIe et XIIIe siècles, qui avait permis
l’accumulation et la circulation des richesses, avec le
développement du grand commerce, la concentration
urbaine et l’apparition de nouvelles techniques agricoles,
l’Église était partie prenante.
D’autant plus que les moines bâtisseurs et défricheurs ou
les banquiers de l’ordre du Temple avaient joué un rôle
important dans cette croissance économique. Toutes ces
transformations allaient poser de graves problèmes à
l’Église, dont le plus épineux était certainement la question
de la pauvreté. Devant l’ampleur des hérésies populaires,
l’Église a cherché à reprendre à son compte l’idéal de
pauvreté.
La création des ordres mendiants illustre bien son désir
de réformes. Le Poverello d’Assise sera donc plus pauvre
que les pauvres Vaudois. Les Frères Prêcheurs sortiront du
cloître pour se mêler aux masses gagnées à l’hérésie. C’est-
à-dire que, chargés de combattre les hérétiques par la
pratique de la charité et de la pauvreté, les nouveaux
ordres religieux, au lieu de rompre avec le siècle, selon les
traditions monastiques des âges précédents, devront au
contraire vivre parmi le peuple des villes.
Cependant – même à l’intérieur de l’Église, qu’ils avaient
la charge de servir – on les accepta difficilement pour
toutes sortes de raisons. C’est ainsi que l’entrée des
Mendiants : Dominicains et Franciscains, à l’université de
Paris comme enseignants provoqua un grave conflit avec leurs collègues séculiers et alluma une querelle qui ne
s’éteignit qu’au XVIe siècle.
Certains mettaient en doute leur pauvreté. Rutebeuf par
exemple :
Les Jacobins sont si prudhommes
Qu’ils ont Paris et qu’ils ont Rome.
Ils sont à la fois Roi et Pape
Et de biens ils ont grande somme {8}.
Dans le Roman de la Rose, Jean de Meung s’en prend à la
mendicité dont il conteste la valeur religieuse :
Je puis bien assurer qu’il n’est écrit en nulle loi, au moins ce n’est pas
dans la nôtre, que Jésus-Christ et ses disciples tant qu’ils allèrent par la
terre, furent vus quémandant leur pain : ils ne voulaient pas mendier […]
L’homme qui est robuste doit gagner sa vie en travaillant de ses mains, s’il
n’a de quoi vivre, bien qu’il soit religieux, ou désireux de servir Dieu. […]
Saint Paul commandait aux Apôtres de travailler pour se procurer le
nécessaire, et il leur interdisait la truandise, disant : ouvrez de vos mains,
et ne recouvrez jamais sur autrui {9}.
Naturellement, l’Église et le bras séculier n’ont pas
frappé uniquement les hérétiques. Dans la première moitié
du XIIIe siècle, des clercs vagabonds et contestataires, mi-
écoliers mi-ribauds, auteurs de poésies satiriques
brocardant le pape, la cour de Rome et le clergé, ont
encouru des condamnations. La Chronica Majora de
Mathieu Paris fait même état d’un texte laissant supposer
l’existence d’une intimité suspecte entre la reine Blanche
de Castille et le légat pontifical.
Le chroniqueur attribue la paternité de cette invective
« à ceux qu’on appelle communément Goliards {10} ». Au
demeurant clercs marginaux formant une sorte de bohème
intellectuelle, les Goliards furent plutôt des libertins que
des libertaires. Le concile de Salzburg, tenu en 1291, en
donne la description suivante :
Ils [les Goliards] se promènent toujours nus en public, ils couchent dans
les fours, ils fréquentent les tavernes, les jeux, les courtisanes ; ils se
procurent des vivres par des délits. Invétérés dans leur secte, ils ne
veulent pas la quitter {11}.