Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 58 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

Antipatriotisme et Antimilitarisme

 

Après la défaite de 1871, un énorme courant de

chauvinisme déferla sur la France. Dans le pays, amputé de

l’Alsace et de la Lorraine, l’esprit de revanche pénétra

toutes les couches de la population. Dès leur plus jeune

âge, les enfants des écoles devaient être préparés à leur

rôle de futurs soldats, comme en témoignent les manuels

scolaires de l’époque. Prenons l’exemple d’un livre de

lecture courante fort répandu dans les classes : Tu seras

soldat, récits et leçons patriotiques d’instruction et

d’éducation militaires, par Émile Lavisse, capitaine au 8e

bataillon de chasseurs à pied.

Dans l’avant-propos, l’auteur s’exprime ainsi : « En

apprenant aux enfants les misères endurées par les soldats

français, prisonniers de l’Allemagne, en leur parlant des

souffrances de la patrie, en répétant à chaque page ce que

nous a coûté l’invasion allemande, j’ai voulu toucher leur

cœur et fortifier en eux l’amour du pays. » L’adversaire est

donc nommément désigné. Le manuel contient un exposé

de l’organisation de l’armée française et son auteur dit

avoir voulu « montrer aux écoliers que l’armée de la France

est forte, bien organisée, et faire naître dans leur âme la

confiance. »

Effectivement, l’armée française, écrasée par une armée

prussienne mieux organisée et mieux commandée, avait le

plus grand besoin de retrouver la confiance des Français,

meurtris par une défaite inattendue, dont ils cherchaient

les responsables. Le capitaine Lavisse poursuit : « En

expliquant la noble mission de l’armée, en prouvant son

utilité, sa nécessité, en racontant les exemples de discipline

et de dévouement donnés par ses officiers et ses soldats,

j’ai voulu apprendre aux enfants à l’aimer et les préparer à

bien remplir leur devoir sacré, le service militaire {549}. »

On ne peut guère tenir rigueur à cet officier-pédagogue

d’avoir ainsi exprimé sans fard et loyalement son idéal et

ses intentions et, somme toute, en termes mesurés. Il n’en

était pas de même chez certains hommes de plume au

nationalisme exacerbé et obsessionnel. Le 1er mai 1891 une

exposition de l’art international avait lieu à Berlin. Sur

l’invitation de leurs confrères allemands, des peintres

français devaient s’y rendre et exposer leurs toiles. La

réaction de Paul de Cassagnac, directeur de L’Autorité,

nous offre un bel échantillon de l’attitude des revanchards

de cette époque :

Nous avons à nos flancs une plaie saignante, écrivait ce polémiste de

droite, une plaie qui ne guérira jamais, et que nous ne craignons pas

d’aviver encore, avec l’espoir farouche de saintes représailles. Comment

des peintres français pourront-ils accrocher des tableaux aux murs de

Berlin, sans penser à l’Alsace et à la Lorraine, qui gémissent sous un joug

de fer ? […] Les peintres français qui persistent dans leur regrettable

résolution d’aller fraterniser avec ces Prussiens grossiers qui, en matière

d’art, ne se sont signalés que par le vol de nos pendules [sic], feraient

peut-être bien de prendre garde à la manifestation de l’opinion publique

{550}.

 

À la longue, on comprend que des propos de ce genre ne

pouvaient manquer de provoquer quelques ripostes,

surtout dans les milieux littéraires. C’est ainsi que Remy de

Gourmont (1858-1915), érudit paisible sans convictions

politiques marquées, excédé par tout ce tapage cocardier,

publia en mars 1891, dans le Mercure de France, un

pamphlet qui devait lui coûter sa place d’attaché à la

Bibliothèque nationale, Le Joujou patriotisme {551}.

Dans ce bref article, Gourmont interpelle les

revanchards. S’il faut absolument, comme ils le proclament

bruyamment, reprendre les deux provinces perdues,

d’ailleurs « antérieurement chipées », il n’y a qu’à se

précipiter dès aujourd’hui aux frontières. Sinon, taisons-

nous. Que la France cesse de pleurnicher, comme elle le

fait depuis vingt ans, semblable à « une fillette qui a laissé

tomber sur le bon côté sa tartine de confiture ». Autrefois, quand la France était encore « une nation spirituelle et de

haute allure », on savait être vaincu sans remâcher

éternellement sa rancune.

Gourmont s’en prend à ce virus nouveau, appelé

patriotisme, cette « sottise suprême » qui pousse les

Français à se donner le ridicule de considérer les

Allemands comme un peuple barbare, oubliant un peu trop

légèrement qu’un poète comme Jules Laforgue ou un

artiste de la valeur d’Odilon Redon, méconnus en France,

ont été appréciés et aidés outre-Rhin. Le patriotisme bien

compris devrait commencer par l’achat des œuvres des

hommes de talent de son propre pays, plutôt que de les

laisser mourir de faim.

D’autre part, c’est bien en Allemagne – sans même qu’il

soit question de musique ou de philosophie – qu’on trouve

de grands professeurs de philologie romane et d’ancien

français qui en remontreraient à nos propres spécialistes.

L’érudition est allemande. Remy de Gourmont reste

persuadé que la culture de la France et celle de

l’Allemagne se complètent admirablement. Aussi se sent-il

incapable d’éprouver de la haine pour le peuple allemand

et il conclut en écrivant : « S’il faut d’un mot dire

nettement les choses, eh bien : – Nous ne sommes pas

patriotes. »

À dire vrai, dans cet article qui fit tant de bruit,

Gourmont visait seulement les revanchards professionnels,

les excités. Un homme d’études comme lui, que la bêtise et

les vantardises indisposaient, était persuadé que la

République des Lettres ignorait absolument les frontières

et les patries.

Un Georges Darien (1862-1921) se montrera beaucoup

plus virulent dans La Belle France, parue en 1901 {552}.

Darien, de son vrai nom Adrien, connu surtout pour son

livre Le Voleur (1897), était passé devant le Conseil de

Guerre, en 1883, pour insubordination, lors de son service militaire, et on l’avait envoyé en Tunisie aux compagnies

disciplinaires. Il en avait ramené la matière de son livre

Biribi, discipline militaire, paru en 1890, qui provoqua

quelques remous. Darien collabora à diverses feuilles

anarchistes, Le Roquet, L’En-Dehors, L’Ennemi du Peuple. Il

créa même un hebdomadaire éphémère : L’Escarmouche.

Dans La Belle France, Darien dénonce, sur un ton

extrêmement violent, la tendance des Français à exploiter

leurs défaites, de manière à pouvoir s’attribuer la

supériorité morale des victimes. Gloria victis ! « Si vous

voulez avoir droit au respect de tous, en France, s’exclame-

t-il, commencez par vous faire battre. » Une exception

cependant : quand il s’agit des combattants de la

Commune.

Ceux-là n’ont inspiré que la haine et le mépris des bons

citoyens. « Ce n’étaient point des professionnels du

meurtre ; ils n’avaient lutté que pour une idée. » C’est

pourquoi ils ont pu être fusillés en masse « par les héros

qui venaient de faire campagne outre-Rhin ». Le seul

vaincu glorieux, « c’est le vaincu en culotte rouge, à

panache et à galons d’or. Il est fier d’être vaincu et on lui

dit qu’il a raison d’être fier ».

Quant aux revanchards civils, journalistes, publicistes ou

membres des ligues patriotiques, Darien les considère

comme de ridicules matamores, des fiers-à-bras va-de-la-

gueule, qui exploitent à des fins politiques, et à leur seul

profit, le ressentiment du peuple français. Comme Remy de

Gourmont, Darien déplore de voir la transformation du

Français, devenu, depuis la défaite, « larmoyant, solennel

et sentencieux ». En effet, « autrefois, dit-il, après leurs

déroutes, les Français savaient fredonner les refrains

spirituels, d’une jolie gouaillerie ; aujourd’hui, ils

psalmodient des complaintes pleurnichardes et béates ».

Darien pense que d’authentiques faits d’armes héroïques

comme la charge des cuirassiers à Reichshoffen-Morsbronn, ont trop fait oublier la catastrophe que fut la

guerre franco-prussienne et la responsabilité des militaires

dans la défaite.

Ébloui par les apothéoses adroitement prodiguées à des faits partiels, le

peuple ne songea même pas à demander raison de leurs actes aux auteurs

de la catastrophe, écrit Darien. Ils purent revenir d’Allemagne le front

haut, plumes au chapeau et galons à la manche ; provoquer, par leur

insolence, l’explosion de la Commune ; se livrer à la répression sauvage

que réclamait la conservation de leur prestige ; cacher l’infamie de leurs

capitulations de Metz, de Strasbourg, de Sedan et de Paris sous

l’ignominie de leurs victoires du Père-Lachaise et des Buttes-Chaumont ;

devenir les plus cruels et les plus inintelligents des despotes {553}.

 

Darien se considère comme un sans-patrie, mais ce n’est

pas un état qu’il revendique, c’est une condition qui lui est

imposée. Car il pense qu’à tous ceux qui ne possèdent rien,

comme lui, on a volé la patrie. Toutefois, parallèlement aux

critiques des essayistes et aux peintures réalistes de la vie

militaire par des romanciers, tels Abel Hermant avec Le

Cavalier Miserey (1887), Lucien Descaves, avec Sous-Offs

(1889) ou Zola, dans La Débâcle (1892), de fortes

tendances antipatriotiques et antimilitaristes se sont

manifestées en France, à cette époque.

La loi de recrutement du 16 juillet 1889 avait supprimé

le volontariat, qui permettait jusqu’alors aux jeunes gens

diplômés de ne faire qu’un an de service, moyennant le

versement de la somme de 1 500 francs. Les jeunes

intellectuels se trouvaient donc désormais soumis aux

vicissitudes du droit commun, ce qui risquait d’augmenter

encore davantage le mécontentement à l’égard de

l’institution militaire. Jeunes poètes et anarchistes

partageaient souvent l’idée que les patries doivent

disparaître.

Laurent Tailhade s’étonne que la patrie, « cette vieille

idole anthropophage », tienne encore debout. L’Égalité, Le

Père Peinard, La Révolte de Gustave Hervé, qui signe

fréquemment : « un sans-patrie », cherchent à montrer que

l’idée de patrie doit être combattue. On incite les soldats à la rébellion, à un moment où débute en France la

propagande par le fait. L’année 1886 voit même la création

d’une Ligue des antipatriotes.

Au début de 1891, de nombreux incidents antimilitaristes

se produisent à Marseille, Grenoble, Saint-Étienne et Saint-

Denis, lors du tirage au sort pour le service militaire. Des

conscrits quittent la salle du conseil de révision en criant :

« À bas la patrie », et insultent le drapeau tricolore. La

même année, un soldat de marine, meurtrier de son

capitaine au nom de l’anarchisme, est condamné à mort.

Plus près de nous, les surréalistes renoueront parfois

avec l’antipatriotisme de la Belle Époque. Leur Lettre à

Paul Claudel en est un bon exemple :

[…] Nous saisissons cette occasion pour nous désolidariser publiquement

de tout ce qui est français, en paroles et en actions. Nous déclarons

trouver la trahison et tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, peut nuire à

la sûreté de l’État, beaucoup plus conciliable avec la Poésie que la vente

de « grosses quantités de lard » pour le compte d’une nation de porcs et

de chiens {554}.

 

Le pacifisme et l’antimilitarisme sont beaucoup plus

souriants – et peut-être de ce fait plus efficaces – dans des

publications comme Le Crapouillot de Jean Galtier-

Boissière ou Le Canard Enchaîné, de bonne tradition

voltairienne. La satire de l’esprit cocardier et du

militarisme a parfois atteint son sommet dans certains

poèmes d’humour et d’irrespect de Jacques Prévert (« Les

peuples sont liés par les liens sacrés du carnage »), comme

La Bataille de Fontenoy {555}, Tentative de description

d’un dîner de têtes à Paris-France {556} et surtout Le

Temps des noyaux :

Lorsqu’avec un bon sourire dans le métropolitain/poliment vous nous

demandiez/deux points ouvrez les guillemets/descendez-vous à la

prochaine/jeune homme/c’est de la guerre dont vous parliez/mais vous ne

nous ferez plus le coup du père Français/non mon capitaine/non monsieur

un tel/non papa/non maman/nous ne descendrons pas à la prochaine/ ou

nous vous descendrons avant {557}…

Dans la France actuelle, l’antimilitarisme a trouvé un

support nouveau chez les dessinateurs. Au moment de la

guerre d’Algérie, Siné avait pris les paras pour têtes de

turc habituelles. Cabu appartient à la génération nouvelle.

Parmi les chansons pacifistes de qualité, on peut citer Le

Déserteur de Boris Vian et Quand un soldat de Francis

Lemarque. Elles viennent s’ajouter à celles du folklore

(Giroflé, Girofla, J’avions reçu commandement, Je me suis

t’engagé, Le Soldat mécontent, etc.).

 

*

 

Les temps ont changé et l’armée s’est modernisée,

américanisée. Certes, la caserne n’a pas disparu, mais les

jeunes recrues ont des allures plus… civiles. Au musée

l’adjudant Flick. On peut se déclarer objecteur de

conscience (merci Lecoin), partir en coopération et même

se faire réformer assez facilement, sans être montré du

doigt dans son quartier.

Dans la Cosmopolis européenne, où personne ne croit

plus sérieusement à la guerre, les patries éclatent. Un

patriotisme régional prend le relais. On ne crie plus Vive la

France, mais Viure au Païs. C’est beaucoup moins

redoutable, les régions n’ayant pas d’armée !

Aussi, l’antimilitarisme d’autrefois ne trouve plus ses

vieux adversaires. Les traîneurs de sabre se sont recyclés

dans les missiles. Le danger est beaucoup plus lointain et

pour cette raison bien plus grave. Il ne s’agit plus de lutter

contre de vieilles culottes de peau. L’arme atomique fait

peser une menace sur la vie tout entière. À tel point que le

militarisme de papa paraît presque un innocent passe-

temps en comparaison de la thanatocratie universelle qui

s’installe sur la planète.