Histoire de l'Anarchisme
Antipatriotisme et Antimilitarisme
Après la défaite de 1871, un énorme courant de
chauvinisme déferla sur la France. Dans le pays, amputé de
l’Alsace et de la Lorraine, l’esprit de revanche pénétra
toutes les couches de la population. Dès leur plus jeune
âge, les enfants des écoles devaient être préparés à leur
rôle de futurs soldats, comme en témoignent les manuels
scolaires de l’époque. Prenons l’exemple d’un livre de
lecture courante fort répandu dans les classes : Tu seras
soldat, récits et leçons patriotiques d’instruction et
d’éducation militaires, par Émile Lavisse, capitaine au 8e
bataillon de chasseurs à pied.
Dans l’avant-propos, l’auteur s’exprime ainsi : « En
apprenant aux enfants les misères endurées par les soldats
français, prisonniers de l’Allemagne, en leur parlant des
souffrances de la patrie, en répétant à chaque page ce que
nous a coûté l’invasion allemande, j’ai voulu toucher leur
cœur et fortifier en eux l’amour du pays. » L’adversaire est
donc nommément désigné. Le manuel contient un exposé
de l’organisation de l’armée française et son auteur dit
avoir voulu « montrer aux écoliers que l’armée de la France
est forte, bien organisée, et faire naître dans leur âme la
confiance. »
Effectivement, l’armée française, écrasée par une armée
prussienne mieux organisée et mieux commandée, avait le
plus grand besoin de retrouver la confiance des Français,
meurtris par une défaite inattendue, dont ils cherchaient
les responsables. Le capitaine Lavisse poursuit : « En
expliquant la noble mission de l’armée, en prouvant son
utilité, sa nécessité, en racontant les exemples de discipline
et de dévouement donnés par ses officiers et ses soldats,
j’ai voulu apprendre aux enfants à l’aimer et les préparer à
bien remplir leur devoir sacré, le service militaire {549}. »
On ne peut guère tenir rigueur à cet officier-pédagogue
d’avoir ainsi exprimé sans fard et loyalement son idéal et
ses intentions et, somme toute, en termes mesurés. Il n’en
était pas de même chez certains hommes de plume au
nationalisme exacerbé et obsessionnel. Le 1er mai 1891 une
exposition de l’art international avait lieu à Berlin. Sur
l’invitation de leurs confrères allemands, des peintres
français devaient s’y rendre et exposer leurs toiles. La
réaction de Paul de Cassagnac, directeur de L’Autorité,
nous offre un bel échantillon de l’attitude des revanchards
de cette époque :
Nous avons à nos flancs une plaie saignante, écrivait ce polémiste de
droite, une plaie qui ne guérira jamais, et que nous ne craignons pas
d’aviver encore, avec l’espoir farouche de saintes représailles. Comment
des peintres français pourront-ils accrocher des tableaux aux murs de
Berlin, sans penser à l’Alsace et à la Lorraine, qui gémissent sous un joug
de fer ? […] Les peintres français qui persistent dans leur regrettable
résolution d’aller fraterniser avec ces Prussiens grossiers qui, en matière
d’art, ne se sont signalés que par le vol de nos pendules [sic], feraient
peut-être bien de prendre garde à la manifestation de l’opinion publique
{550}.
À la longue, on comprend que des propos de ce genre ne
pouvaient manquer de provoquer quelques ripostes,
surtout dans les milieux littéraires. C’est ainsi que Remy de
Gourmont (1858-1915), érudit paisible sans convictions
politiques marquées, excédé par tout ce tapage cocardier,
publia en mars 1891, dans le Mercure de France, un
pamphlet qui devait lui coûter sa place d’attaché à la
Bibliothèque nationale, Le Joujou patriotisme {551}.
Dans ce bref article, Gourmont interpelle les
revanchards. S’il faut absolument, comme ils le proclament
bruyamment, reprendre les deux provinces perdues,
d’ailleurs « antérieurement chipées », il n’y a qu’à se
précipiter dès aujourd’hui aux frontières. Sinon, taisons-
nous. Que la France cesse de pleurnicher, comme elle le
fait depuis vingt ans, semblable à « une fillette qui a laissé
tomber sur le bon côté sa tartine de confiture ». Autrefois, quand la France était encore « une nation spirituelle et de
haute allure », on savait être vaincu sans remâcher
éternellement sa rancune.
Gourmont s’en prend à ce virus nouveau, appelé
patriotisme, cette « sottise suprême » qui pousse les
Français à se donner le ridicule de considérer les
Allemands comme un peuple barbare, oubliant un peu trop
légèrement qu’un poète comme Jules Laforgue ou un
artiste de la valeur d’Odilon Redon, méconnus en France,
ont été appréciés et aidés outre-Rhin. Le patriotisme bien
compris devrait commencer par l’achat des œuvres des
hommes de talent de son propre pays, plutôt que de les
laisser mourir de faim.
D’autre part, c’est bien en Allemagne – sans même qu’il
soit question de musique ou de philosophie – qu’on trouve
de grands professeurs de philologie romane et d’ancien
français qui en remontreraient à nos propres spécialistes.
L’érudition est allemande. Remy de Gourmont reste
persuadé que la culture de la France et celle de
l’Allemagne se complètent admirablement. Aussi se sent-il
incapable d’éprouver de la haine pour le peuple allemand
et il conclut en écrivant : « S’il faut d’un mot dire
nettement les choses, eh bien : – Nous ne sommes pas
patriotes. »
À dire vrai, dans cet article qui fit tant de bruit,
Gourmont visait seulement les revanchards professionnels,
les excités. Un homme d’études comme lui, que la bêtise et
les vantardises indisposaient, était persuadé que la
République des Lettres ignorait absolument les frontières
et les patries.
Un Georges Darien (1862-1921) se montrera beaucoup
plus virulent dans La Belle France, parue en 1901 {552}.
Darien, de son vrai nom Adrien, connu surtout pour son
livre Le Voleur (1897), était passé devant le Conseil de
Guerre, en 1883, pour insubordination, lors de son service militaire, et on l’avait envoyé en Tunisie aux compagnies
disciplinaires. Il en avait ramené la matière de son livre
Biribi, discipline militaire, paru en 1890, qui provoqua
quelques remous. Darien collabora à diverses feuilles
anarchistes, Le Roquet, L’En-Dehors, L’Ennemi du Peuple. Il
créa même un hebdomadaire éphémère : L’Escarmouche.
Dans La Belle France, Darien dénonce, sur un ton
extrêmement violent, la tendance des Français à exploiter
leurs défaites, de manière à pouvoir s’attribuer la
supériorité morale des victimes. Gloria victis ! « Si vous
voulez avoir droit au respect de tous, en France, s’exclame-
t-il, commencez par vous faire battre. » Une exception
cependant : quand il s’agit des combattants de la
Commune.
Ceux-là n’ont inspiré que la haine et le mépris des bons
citoyens. « Ce n’étaient point des professionnels du
meurtre ; ils n’avaient lutté que pour une idée. » C’est
pourquoi ils ont pu être fusillés en masse « par les héros
qui venaient de faire campagne outre-Rhin ». Le seul
vaincu glorieux, « c’est le vaincu en culotte rouge, à
panache et à galons d’or. Il est fier d’être vaincu et on lui
dit qu’il a raison d’être fier ».
Quant aux revanchards civils, journalistes, publicistes ou
membres des ligues patriotiques, Darien les considère
comme de ridicules matamores, des fiers-à-bras va-de-la-
gueule, qui exploitent à des fins politiques, et à leur seul
profit, le ressentiment du peuple français. Comme Remy de
Gourmont, Darien déplore de voir la transformation du
Français, devenu, depuis la défaite, « larmoyant, solennel
et sentencieux ». En effet, « autrefois, dit-il, après leurs
déroutes, les Français savaient fredonner les refrains
spirituels, d’une jolie gouaillerie ; aujourd’hui, ils
psalmodient des complaintes pleurnichardes et béates ».
Darien pense que d’authentiques faits d’armes héroïques
comme la charge des cuirassiers à Reichshoffen-Morsbronn, ont trop fait oublier la catastrophe que fut la
guerre franco-prussienne et la responsabilité des militaires
dans la défaite.
Ébloui par les apothéoses adroitement prodiguées à des faits partiels, le
peuple ne songea même pas à demander raison de leurs actes aux auteurs
de la catastrophe, écrit Darien. Ils purent revenir d’Allemagne le front
haut, plumes au chapeau et galons à la manche ; provoquer, par leur
insolence, l’explosion de la Commune ; se livrer à la répression sauvage
que réclamait la conservation de leur prestige ; cacher l’infamie de leurs
capitulations de Metz, de Strasbourg, de Sedan et de Paris sous
l’ignominie de leurs victoires du Père-Lachaise et des Buttes-Chaumont ;
devenir les plus cruels et les plus inintelligents des despotes {553}.
Darien se considère comme un sans-patrie, mais ce n’est
pas un état qu’il revendique, c’est une condition qui lui est
imposée. Car il pense qu’à tous ceux qui ne possèdent rien,
comme lui, on a volé la patrie. Toutefois, parallèlement aux
critiques des essayistes et aux peintures réalistes de la vie
militaire par des romanciers, tels Abel Hermant avec Le
Cavalier Miserey (1887), Lucien Descaves, avec Sous-Offs
(1889) ou Zola, dans La Débâcle (1892), de fortes
tendances antipatriotiques et antimilitaristes se sont
manifestées en France, à cette époque.
La loi de recrutement du 16 juillet 1889 avait supprimé
le volontariat, qui permettait jusqu’alors aux jeunes gens
diplômés de ne faire qu’un an de service, moyennant le
versement de la somme de 1 500 francs. Les jeunes
intellectuels se trouvaient donc désormais soumis aux
vicissitudes du droit commun, ce qui risquait d’augmenter
encore davantage le mécontentement à l’égard de
l’institution militaire. Jeunes poètes et anarchistes
partageaient souvent l’idée que les patries doivent
disparaître.
Laurent Tailhade s’étonne que la patrie, « cette vieille
idole anthropophage », tienne encore debout. L’Égalité, Le
Père Peinard, La Révolte de Gustave Hervé, qui signe
fréquemment : « un sans-patrie », cherchent à montrer que
l’idée de patrie doit être combattue. On incite les soldats à la rébellion, à un moment où débute en France la
propagande par le fait. L’année 1886 voit même la création
d’une Ligue des antipatriotes.
Au début de 1891, de nombreux incidents antimilitaristes
se produisent à Marseille, Grenoble, Saint-Étienne et Saint-
Denis, lors du tirage au sort pour le service militaire. Des
conscrits quittent la salle du conseil de révision en criant :
« À bas la patrie », et insultent le drapeau tricolore. La
même année, un soldat de marine, meurtrier de son
capitaine au nom de l’anarchisme, est condamné à mort.
Plus près de nous, les surréalistes renoueront parfois
avec l’antipatriotisme de la Belle Époque. Leur Lettre à
Paul Claudel en est un bon exemple :
[…] Nous saisissons cette occasion pour nous désolidariser publiquement
de tout ce qui est français, en paroles et en actions. Nous déclarons
trouver la trahison et tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, peut nuire à
la sûreté de l’État, beaucoup plus conciliable avec la Poésie que la vente
de « grosses quantités de lard » pour le compte d’une nation de porcs et
de chiens {554}.
Le pacifisme et l’antimilitarisme sont beaucoup plus
souriants – et peut-être de ce fait plus efficaces – dans des
publications comme Le Crapouillot de Jean Galtier-
Boissière ou Le Canard Enchaîné, de bonne tradition
voltairienne. La satire de l’esprit cocardier et du
militarisme a parfois atteint son sommet dans certains
poèmes d’humour et d’irrespect de Jacques Prévert (« Les
peuples sont liés par les liens sacrés du carnage »), comme
La Bataille de Fontenoy {555}, Tentative de description
d’un dîner de têtes à Paris-France {556} et surtout Le
Temps des noyaux :
Lorsqu’avec un bon sourire dans le métropolitain/poliment vous nous
demandiez/deux points ouvrez les guillemets/descendez-vous à la
prochaine/jeune homme/c’est de la guerre dont vous parliez/mais vous ne
nous ferez plus le coup du père Français/non mon capitaine/non monsieur
un tel/non papa/non maman/nous ne descendrons pas à la prochaine/ ou
nous vous descendrons avant {557}…
Dans la France actuelle, l’antimilitarisme a trouvé un
support nouveau chez les dessinateurs. Au moment de la
guerre d’Algérie, Siné avait pris les paras pour têtes de
turc habituelles. Cabu appartient à la génération nouvelle.
Parmi les chansons pacifistes de qualité, on peut citer Le
Déserteur de Boris Vian et Quand un soldat de Francis
Lemarque. Elles viennent s’ajouter à celles du folklore
(Giroflé, Girofla, J’avions reçu commandement, Je me suis
t’engagé, Le Soldat mécontent, etc.).
*
Les temps ont changé et l’armée s’est modernisée,
américanisée. Certes, la caserne n’a pas disparu, mais les
jeunes recrues ont des allures plus… civiles. Au musée
l’adjudant Flick. On peut se déclarer objecteur de
conscience (merci Lecoin), partir en coopération et même
se faire réformer assez facilement, sans être montré du
doigt dans son quartier.
Dans la Cosmopolis européenne, où personne ne croit
plus sérieusement à la guerre, les patries éclatent. Un
patriotisme régional prend le relais. On ne crie plus Vive la
France, mais Viure au Païs. C’est beaucoup moins
redoutable, les régions n’ayant pas d’armée !
Aussi, l’antimilitarisme d’autrefois ne trouve plus ses
vieux adversaires. Les traîneurs de sabre se sont recyclés
dans les missiles. Le danger est beaucoup plus lointain et
pour cette raison bien plus grave. Il ne s’agit plus de lutter
contre de vieilles culottes de peau. L’arme atomique fait
peser une menace sur la vie tout entière. À tel point que le
militarisme de papa paraît presque un innocent passe-
temps en comparaison de la thanatocratie universelle qui
s’installe sur la planète.