Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 78 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

Rupture avec Bakounine

 

Très inquiet devant le comportement de son jeune

compagnon, qui commençait à lui paraître un homme

dangereux à force d’intrigues et d’impostures, Bakounine

finit par rompre avec Netchaev. Quittant la Suisse, ce

dernier partit alors pour Londres.

Redoutant soudain que son inquiétant protégé puisse

faire un usage abusif de tout ce qu’il lui avait appris

imprudemment, redoutant surtout que celui-ci cherche à se

recommander de lui pour pénétrer dans les milieux

révolutionnaires de l’émigration londonienne, qu’il risquait

fort de compromettre par sa présence et ses agissements,

Bakounine mit aussitôt en garde ses amis de Londres.

Une de ses lettres, en date du 24 juillet 1870, adressée

au Français Alfred Talandier, socialiste indépendant {616},

avec qui Netchaev avait déjà eu des contacts depuis son

arrivée dans la capitale britannique, ne laisse aucun doute

sur le revirement complet de l’anarchiste à l’égard de son

ex disciple, en même temps qu’elle nous renseigne sur le

personnage de Netchaev. En voici quelques extraits

particulièrement significatifs :

Je viens d’apprendre que Netchaev s’est présenté chez vous, et que vous

vous êtes empressé de lui faire connaître l’adresse de nos amis […]. Il peut

vous paraître étrange que nous vous conseillions de repousser un homme,

auquel nous avons donné des lettres de recommandation pour vous,

écrites dans les termes les plus chaleureux. Mais ces lettres datent du

mois de mai, et depuis nous avons découvert et avons dû nous convaincre

de l’existence de choses tellement graves qu’elles nous ont forcé de

rompre tous nos rapports avec Netchaev, et au risque de passer à vos yeux

pour des hommes inconséquents et légers, nous avons pensé que c’était

un devoir sacré de vous en prévenir et de vous prémunir contre lui […]

Netchaev est l’homme le plus cruellement persécuté par le gouvernement

russe, et […] ce dernier a couvert tout le continent de l’Europe d’une nuée

d’espions pour le chercher dans tous les pays […] il n’hésite et ne s’arrête

devant rien, et se montre aussi impitoyable pour lui-même que pour tous

les autres.

Voici la qualité principale qui m’a attiré et qui m’a fait rechercher

longtemps son alliance. […] C’est un fanatique dévoué mais en même

temps un fanatique très dangereux et dont l’alliance ne saurait être que

funeste pour tout le monde […] Il est arrivé peu à peu à se convaincre que

pour fonder une société sérieuse et indestructible il fallait prendre pour

base la politique de Machiavel et adopter pleinement le système des

Jésuites : pour corps la seule violence, pour âme le mensonge. […] Il a

trahi la confiance de nous tous, il a volé nos lettres, il nous a horriblement

compromis, en un mot il s’est conduit comme un misérable. Sa seule

excuse, c’est son fanatisme, […] il a fini par identifier complètement la

cause de la révolution avec sa propre personne. […] C’est avec une grande

peine que je m’en suis séparé, parce que le service de notre cause

demande beaucoup d’énergie et qu’on en rencontre rarement une,

développé à ce point. Mais après avoir épuisé tous les moyens de m’en

convaincre, j’ai dû m’en séparer, et une fois séparé, j’ai dû le combattre à

outrance {617}.