Histoire de l'Anarchisme
Rupture avec Bakounine
Très inquiet devant le comportement de son jeune
compagnon, qui commençait à lui paraître un homme
dangereux à force d’intrigues et d’impostures, Bakounine
finit par rompre avec Netchaev. Quittant la Suisse, ce
dernier partit alors pour Londres.
Redoutant soudain que son inquiétant protégé puisse
faire un usage abusif de tout ce qu’il lui avait appris
imprudemment, redoutant surtout que celui-ci cherche à se
recommander de lui pour pénétrer dans les milieux
révolutionnaires de l’émigration londonienne, qu’il risquait
fort de compromettre par sa présence et ses agissements,
Bakounine mit aussitôt en garde ses amis de Londres.
Une de ses lettres, en date du 24 juillet 1870, adressée
au Français Alfred Talandier, socialiste indépendant {616},
avec qui Netchaev avait déjà eu des contacts depuis son
arrivée dans la capitale britannique, ne laisse aucun doute
sur le revirement complet de l’anarchiste à l’égard de son
ex disciple, en même temps qu’elle nous renseigne sur le
personnage de Netchaev. En voici quelques extraits
particulièrement significatifs :
Je viens d’apprendre que Netchaev s’est présenté chez vous, et que vous
vous êtes empressé de lui faire connaître l’adresse de nos amis […]. Il peut
vous paraître étrange que nous vous conseillions de repousser un homme,
auquel nous avons donné des lettres de recommandation pour vous,
écrites dans les termes les plus chaleureux. Mais ces lettres datent du
mois de mai, et depuis nous avons découvert et avons dû nous convaincre
de l’existence de choses tellement graves qu’elles nous ont forcé de
rompre tous nos rapports avec Netchaev, et au risque de passer à vos yeux
pour des hommes inconséquents et légers, nous avons pensé que c’était
un devoir sacré de vous en prévenir et de vous prémunir contre lui […]
Netchaev est l’homme le plus cruellement persécuté par le gouvernement
russe, et […] ce dernier a couvert tout le continent de l’Europe d’une nuée
d’espions pour le chercher dans tous les pays […] il n’hésite et ne s’arrête
devant rien, et se montre aussi impitoyable pour lui-même que pour tous
les autres.
Voici la qualité principale qui m’a attiré et qui m’a fait rechercher
longtemps son alliance. […] C’est un fanatique dévoué mais en même
temps un fanatique très dangereux et dont l’alliance ne saurait être que
funeste pour tout le monde […] Il est arrivé peu à peu à se convaincre que
pour fonder une société sérieuse et indestructible il fallait prendre pour
base la politique de Machiavel et adopter pleinement le système des
Jésuites : pour corps la seule violence, pour âme le mensonge. […] Il a
trahi la confiance de nous tous, il a volé nos lettres, il nous a horriblement
compromis, en un mot il s’est conduit comme un misérable. Sa seule
excuse, c’est son fanatisme, […] il a fini par identifier complètement la
cause de la révolution avec sa propre personne. […] C’est avec une grande
peine que je m’en suis séparé, parce que le service de notre cause
demande beaucoup d’énergie et qu’on en rencontre rarement une,
développé à ce point. Mais après avoir épuisé tous les moyens de m’en
convaincre, j’ai dû m’en séparer, et une fois séparé, j’ai dû le combattre à
outrance {617}.