Histoire de l'Anarchisme
Henry Thoreau (1817-1862)
HENRY THOREAU
(1817-1862)
Henry David Thoreau est né à Concord, un bourg proche
de Boston, dans la Nouvelle-Angleterre, qui vit débarquer
un jour les pèlerins réfugiés du Mayflower et d’où partit le
mouvement des Insurgents. Son grand-père, un flibustier
normand de Guernesey venu échouer, on ne sait ni
pourquoi ni comment, sur les côtes du Massachusetts, lui
légua un nom de consonance bien française.
Thoreau fit de solides études à Harvard College. Il se lia
d’amitié avec Ralph Waldo Emerson (1803-1882) qui, après
avoir renoncé à ses fonctions de pasteur, était venu
s’installer à Concord, animant un petit cercle de disciples
choisis partageant le même idéal philosophico-religieux
orienté vers la recherche concrète en réaction contre le
rationalisme abstrait, doctrine connue sous le nom de
transcendantalisme. Le Transcendantal Club, auquel
appartenait Thoreau, marqua d’ailleurs le point de départ
d’une renaissance intellectuelle dans le Nouveau Monde.
En bon Américain, Thoreau exerça les métiers les plus
divers : maître d’école avec son frère John, précepteur,
maçon, arpenteur, charpentier, bûcheron, conférencier,
fabricant de crayons, etc., se contentant avec sagesse d’un
mode d’existence simple et frugal.
Sa courte vie (il mourut à l’âge de 44 ans, victime de la
tuberculose) de même que ses écrits font de Thoreau le
modèle accompli de l’homme libre. Nous retiendrons deux
aspects de cette forte personnalité.
On pensera d’abord évidemment à l’amoureux passionné
de la Nature, à celui qui a cherché à retrouver et à nous
faire reconnaître le lien vital biologique et affectif qui nous
rattache à l’environnement naturel. Au moment où des signes avant-coureurs de l’industrialisation moderne
commençaient à se manifester sur le continent américain
comme en Europe, et que des péripéties politiques
accaparaient l’attention de ses concitoyens, Thoreau, lui,
voyait dans la naissance du printemps à Concord un
événement infiniment plus important que l’élection
présidentielle qui se préparait.
Son chef-d’œuvre littéraire : Walden ou la vie dans les
bois (1854) est le récit de son expérience de la vie en pleine
nature, près d’un étang aux environs de Concord, endroit
où il vécut en solitaire pendant deux ans, avec pour abri
une cabane construite de ses propres mains, observant
patiemment et minutieusement la faune et la flore de ce
petit monde qu’il connaissait et comprenait à merveille.
Assurément voilà un aspect du personnage qui permet de
considérer Thoreau comme un authentique pionnier en
matière d’écologie, et les défenseurs et protecteurs de la
nature peuvent se recommander aujourd’hui de son
exemple. Toutefois, parallèlement à la lutte qu’il a menée
pour le respect et la conservation d’un milieu naturel déjà
gravement menacé à cette époque par l’imprévoyance des
hommes, il a aussi combattu, avec courage et
détermination, pour la liberté individuelle face aux
préjugés et aux excès du pouvoir de l’État. C’est le côté
subversif de cet homme tranquille qui fera sa renommée
dans le monde.
Dans un esprit libertaire, il faisait sienne une devise
favorite de Thomas Jefferson (1743-1826), l’auteur de la
Déclaration d’indépendance, disant que le gouvernement le
meilleur était celui qui « gouvernait le moins ». Thoreau
pensait pouvoir ajouter, avec une pointe d’humour, qu’un
gouvernement serait encore bien meilleur en ne
gouvernant pas du tout. D’ailleurs, croyait-il, une fois
suffisamment préparés, les hommes finiront par adopter un
gouvernement de ce genre.
En signe de protestation contre la guerre du Mexique il
refusa de payer l’impôt, ce qui lui valut d’être mis en
prison. Ce geste incivique parut des plus choquants à son
entourage et même à ses amis transcendantalistes. On
raconte qu’Emerson, venu le visiter dans sa prison pour lui
faire part de sa désapprobation, lui ayant dit : « Henry !
Pourquoi êtes-vous là ? » s’attira cette réplique : « Et vous,
Ralph ! Pourquoi n’y êtes-vous pas ? »
Cependant, pour faire cesser cette situation scandaleuse,
l’une des très honorables tantes de Thoreau régla l’impôt à
la place de son neveu. Libéré immédiatement, ce dernier se
montra furieux de se voir ainsi frustré d’une manifestation
publique qu’il aurait voulue aussi retentissante que
possible, et on put voir avec étonnement un détenu
protester énergiquement contre sa propre relaxation !
En 1848, un an après l’épisode de la prison, Thoreau
donna une conférence dont le texte paraîtra ensuite dans
une revue transcendantaliste. Titre de l’article :
« Résistance au gouvernement civil en 1849 ». Quatre ans
après la mort de son auteur, le pamphlet recevra l’intitulé
sous lequel on le connaît aujourd’hui : Du devoir de
désobéissance civile.
Henry Thoreau ne s’en laissait guère imposer par les
promesses de la démocratie politique. Quantitatif, le
pouvoir majoritaire ne concède jamais qu’une apparence
d’équité à la fraction minoritaire. En fait, une autorité
gouvernementale fondée sur le plus grand nombre,
s’arrogeant le droit exclusif de légiférer sur ce qu’elle
considère comme le bien ou le mal, équivaut pratiquement
à donner la prééminence au plus fort sur le plus faible.
Or Thoreau estime qu’un respect inconditionné et une
confiance aveugle dans les institutions et les règles
édictées par les autorités en place entraînent les citoyens à
se faire les complices objectifs des crimes d’un État
(injustices, guerres, persécutions, etc.) par leur passivité. Aussi les actes de l’État doivent-ils demeurer justiciables de
la conscience des individus les plus clairvoyants. En tout
cas, chacun possède le droit – et même le devoir moral – de
désobéir aux ordres jugés injustes ou criminels. On voit
qu’avec Thoreau le droit d’insoumission politique va de pair
avec la désobéissance militaire reconnue par lui aux
objecteurs de conscience et aux pacifistes radicaux.
Précisons que « l’homme de Concord » ne s’est pas
contenté de mener un combat purement idéologique. On l’a
vu prendre une part active aux luttes de son époque en
faveur de l’émancipation des Noirs et des Indiens. Il fit
partie d’un réseau clandestin d’aide aux esclaves noirs
fugitifs qui cherchaient à gagner le Canada. Il se posa en
défenseur du capitaine John Brown, farouche anti-
esclavagiste, chef d’un petit groupe de partisans,
condamné à mort et exécuté pour l’attaque de l’arsenal
fédéral de Harper’s Ferry, en Virginie.
Brown voulait se procurer des armes destinées aux
esclaves noirs, en préparation de leur soulèvement dans les
États du Sud. Le jour de l’exécution de Brown, Thoreau
organisa à Concord une manifestation en l’honneur du
rebelle. À noter que Victor Hugo lui-même envoya – sans
succès – une lettre demandant la grâce du condamné,
adressée à la presse américaine, pour qu’on ne puisse voir
« Washington tuant Spartacus ».
Le petit livre de Thoreau, que Romain Rolland
considérait comme « la Bible du grand individualisme »,
devait inspirer les actions libératrices non violentes,
fondées sur la désobéissance et le boycott généralisés, de
Gandhi (1869-1948) et du pasteur Martin Luther King
(1929-1968).