Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 16 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

III Principes Philosophiques

III

 

PRINCIPES PHILOSOPHIQUES

 

« Liberté, couleur d’homme. »

 

André Breton

 

LA LIBERTÉ

 

Dans Faute et liberté {76}, André Vergez remarque à

juste titre que les philosophes révolutionnaires et, d’une

manière générale, ceux qui ont œuvré dans le sens de la

libération de l’homme, ont presque tous nié le libre-arbitre

et adopté la thèse du déterminisme, tandis que, à l’opposé,

les partisans du libre-arbitre se sont bien souvent révélés

conservateurs. Ce paradoxe avait déjà été mis en évidence

par Renouvier {77} et, plus près de nous, par Pierre

Naville qui s’interrogeait :

Comment se fait-il que la revendication libérale semble historiquement

liée à la philosophie déterministe la plus rigoureuse ? Que Calvin, Spinoza,

d’Holbach puissent à bon droit passer pour les adversaires de la Tradition

{78} ?

 

Dans son ouvrage, Vergez cite à ce propos un texte de

Bakounine qui souligne une opposition comparable entre

l’idéalisme et le matérialisme : « Le matérialisme nie le

libre-arbitre et il aboutit à la constitution de la liberté ;

l’idéalisme, au nom de la dignité humaine, proclame le

libre-arbitre, et sur les ruines de toute liberté, il fonde

l’autorité {79}. »

À vrai dire ce paradoxe n’entame en rien la cohérence

des conceptions libertaires. En effet, les philosophes de la

liberté qui ont, pour la plupart, professé le déterminisme ou le matérialisme ne se sont jamais épuisés à combattre le

libre-arbitre métaphysique, rejeté par eux dans le domaine

de l’inconnaissable. Pour ces philosophes, la liberté se situe

à un niveau essentiellement pratique.

Au lieu de se poser la question : « Suis-je libre ou non

d’agir de telle ou telle façon ? », ils se demandent, à la

manière kantienne : « Que dois-je faire pour me conduire

dans l’existence, moi qui suis un homme libre ? » C’est que

la liberté leur paraît surtout une libération. De même qu’on

démontre le mouvement en marchant, il suffit de vivre en

homme libre pour prouver que la liberté existe.

À l’inverse, on s’explique facilement que ceux qui

postulent, d’une manière idéale et abstraite, la présence en

nous d’une faculté de libre-arbitre, se soucient

généralement assez peu de libérer les hommes, puisqu’ils

les considèrent a priori comme des êtres libres, par

définition. Ajoutons que, pour Bakounine et pour beaucoup

de révolutionnaires, le matérialisme a surtout été utilisé

comme une arme critique et polémique, destinée à abattre

l’idéalisme mystificateur, sans avoir vraiment représenté à

leurs yeux une thèse dogmatique.