Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 41 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

VII L’anarchisme Critique de Proudhon (1809-1865)

VII

 

 

L’ANARCHISME CRITIQUE DE PROUDHON

(1809-1865)

 

« J’ai posé quelques jalons.

N’attendez pas de moi que

je vous donne un système. »

 

Proudhon

 

BIOGRAPHIE

 

Un Franc-Comtois

Pierre-Joseph Proudhon est né en 1809 à Battant,

faubourg populaire de Besançon et quartier des vignerons,

comme en témoigne encore aujourd’hui la place Bacchus.

Provincial, avec tout ce que cela pouvait signifier au

XIXe siècle, authentique enfant du peuple, il a grandi dans

une famille d’artisans restés très proches de la vie

paysanne, entre une mère cuisinière et un père qui fut

successivement bûcheron, vigneron, puis tonnelier et

brasseur.

Ces origines campagnardes dont il était très fier (il

rappelait que ses ancêtres paternels et maternels avaient

tous été « laboureurs-francs » c’est-à-dire « exempts de

corvée et de mainmorte », « depuis des temps

immémoriaux ») de même que son enfance passée dans un

milieu de petits artisans l’ont marqué au point de

l’empêcher de bien comprendre toutes les caractéristiques

de la civilisation industrielle naissante et de saisir le sens

profond des relations du capitalisme et du prolétariat qui en découlait. On se souvient que Marx et Engels étaient au

contraire issus de la bourgeoisie urbaine.

Il faut entendre Proudhon nous parler de son enfance de

petit paysan :

Jusqu’à douze ans ma vie s’est passée presque toute aux champs, occupée

tantôt à de petits travaux rustiques, tantôt à garder les vaches. J’ai été

cinq ans bouvier. Je ne connais pas d’existence à la fois plus contemplative

et plus réaliste, plus opposée à cet absurde spiritualisme qui fait le fond

de l’éducation et de la vie chrétienne, que celle de l’homme des champs…

Quel plaisir autrefois de me rouler dans les hautes herbes, que j’aurais

aimé brouter comme mes vaches, de courir pieds nus sur les sentiers unis,

le long des haies, d’enfoncer mes jambes, en rechaussant les verts maïs,

dans la terre profonde et fraîche ! […]

 

Jouissant en poète de la saveur des mots, de ceux qui

laissent dans la bouche le goût sauvage de toutes ces

friandises champêtres :

Tout le jour, je me remplissais de mûres, de raiponces, de salsifis des prés,

de pois verts, de graines de pavot, d’épis de maïs grillés, de baies de

toutes sortes, prunelles, blessons, alises, merises, églantines, lambusques,

fruits sauvages. Je me gorgeais d’une masse de crudités à faire crever un

petit bourgeois élevé gentiment.

 

Puis, soudain nostalgique :

Hélas, je ne pourrais plus aujourd’hui faire de ces superbes picorées. Sous

prétexte de prévenir les dégâts, l’administration a fait détruire tous les

arbres fruitiers des forêts. Un ermite ne trouverait plus sa vie dans nos

bois civilisés. Défense aux pauvres gens de ramasser jusqu’aux glands et

aux faînes ; défense de couper l’herbe des sentiers pour leurs chèvres

{240}.

 

Il donne ensuite libre cours à une sorte de panthéisme

rustique :

Il y a de l’homme à la bête, à tout ce qui existe, des sympathies et des

haines secrètes, dont la civilisation ôte le sentiment. J’aimais mes vaches,

mais d’une affection inégale. J’avais des préférences pour une poule, un

arbre, un rocher. On m’avait dit que le lézard est un ami de l’homme, et je

le croyais sincèrement {241}.

 

Ce furent là ses universités :

C’est ce contraste de la vie réelle suggérée par la nature et de l’éducation

factice donnée par la religion, qui a fait naître en moi le doute

philosophique et m’a mis en garde contre les opinions des sectes et les

institutions des sociétés {242}.

 

Mais la ville s’empara bientôt du petit sauvageon. Avec

l’appui du curé de la paroisse, sa mère put faire admettre

l’enfant au collège de Besançon. Sa pauvreté lui fit

connaître bien des humiliations. Trop démuni pour acheter

ses livres, il fit toute sa scolarité sans posséder de

dictionnaire latin. Son orgueil l’empêchait d’en avouer la

raison : « J’ai subi cent punitions pour avoir oublié un

livre : c’est que je n’en avais point. »

Il ne put se présenter au baccalauréat. Son père ne

parvenant plus à assurer son entretien, le jeune Proudhon

quitta le collège pour gagner son pain. Devenu compagnon

typographe, cela lui permit de ne pas abandonner les livres.

Passé correcteur d’imprimerie, il eut la possibilité de lire

pêle-mêle toutes sortes d’ouvrages, acquérant ainsi une

immense culture autodidactique.

Son métier fit de lui un latiniste de premier ordre,

familier des Pères de l’Église et de la théologie,

connaissant même l’hébreu. Il eut aussi l’occasion de lire le

Nouveau monde industriel et sociétaire de Charles Fourier,

« ce bizarre génie », livre imprimé par son employeur. En

1831, incursion dans l’enseignement. Proudhon est

« maître d’études » à Gray, dans la Haute-Saône.

L’année suivante, il part pour Paris rejoindre Gustave

Fallot, dont il avait gagné l’amitié, grâce à des remarques

jugées pertinentes, que Proudhon avait faites en corrigeant

les épreuves d’une Vie des saints, annotée en latin, publiée

par Fallot. Démuni de ressources, le Bisontin entreprend

son tour de France de compagnon imprimeur. De retour

dans sa ville natale, Proudhon, associé à deux amis, achète

une petite imprimerie à Besançon. Tout comme Balzac, il

ne tardera pas à faire des affaires désastreuses et il

s’endettera.

La pension Suard

Le 31 mai 1838, Proudhon pose sa candidature à la

pension Suard, dotation triennale de 1 500 francs par an,

destinée à permettre à un jeune Franc-Comtois, pauvre,

bachelier, ayant de bonnes dispositions, de poursuivre des

études. Pour concourir, Proudhon, âgé de vingt-neuf ans,

doit passer et obtenir le baccalauréat. La rente, que

l’Académie, de Besançon était chargée d’attribuer, lui sera

accordée le 23 août.

Sa lettre de candidature ne dissimulait rien de ses

sentiments et de ses convictions :

Né et élevé au sein de la classe ouvrière, lui appartenant encore par le

cœur et les affections, et surtout par la communauté des souffrances et

des vœux, ma plus grande joie, si je réunissais vos suffrages, serait, n’en

doutez pas, Messieurs, de pouvoir désormais travailler sans relâche, par la

science et la philosophie, avec toute l’énergie de ma volonté et toutes les

puissances de mon esprit, à l’amélioration morale et intellectuelle de ceux

que je me plais à nommer mes frères et mes compagnons ; de pouvoir

répandre parmi eux les semences d’une doctrine que je regarde comme la

loi du monde moral, et, en attendant le succès de mes efforts, dirigés par

votre prudence, de me trouver déjà en quelque sorte, comme leur

représentant auprès de vous {243}.

 

La rédaction primitive de cette déclaration était paraît-il

plus violente. Sur les conseils d’un de ses protecteurs,

Proudhon aurait accepté de l’adoucir quelque peu {244}.

 

Premiers écrits

Proudhon rejoignit alors Paris, pour y compléter sa

formation. L’Académie de Besançon ayant proposé la

question suivante comme sujet de concours : De l’utilité de

la célébration du dimanche, considérée sous le rapport de

l’hygiène publique, de la morale, des relations de famille et

de cité, Proudhon envoya un mémoire qui obtint la mention

« honorable ». Son texte sera édité à Besançon en 1839

puis à Paris en 1841. On imagine que les idées égalitaires

exposées dans la Célébration eurent de quoi inquiéter les

académiciens !

À Paris, Proudhon regrette « l’atelier ». Il se sent pauvre,

rêve de vivre et de rester berger. La pensée du suicide

vient parfois le hanter. Il se surprend à regarder la Seine

« d’un air sombre {245} », « en passant sur les ponts

{246} ». Il envisage même de se faire voleur {247}. C’est

animé d’une sorte de rage qu’il va alors lancer son brûlot,

« en éprouvant les mêmes palpitations qu’un Fieschi à la

veille de faire partir une machine infernale {248} ». Le

texte incendiaire s’intitule Qu’est-ce que la propriété ? La

réponse qu’il donne à cette question éclate comme une

bombe : « c’est le vol… »

Comble d’ironie, l’ouvrage est dédié à l’Académie de

Besançon. Ce premier mémoire sur la propriété débute en

effet par une adresse à « Messieurs les Membres de

l’Académie de Besançon », dans laquelle Proudhon rappelle

sa qualité de boursier de la fondation Suard et se

recommande de la caution morale des académiciens : « Si

j’anéantis pour jamais la propriété, c’est à vous, Messieurs,

qu’en revient toute la gloire [sic], c’est à votre secours et à

vos inspirations que je le dois. » On imagine le scandale !

Proudhon échappa de peu aux poursuites judiciaires. Il

fallut l’intervention de l’économiste Adolphe Blanqui,

membre de l’Institut, frère d’Auguste Blanqui, le

révolutionnaire, « l’enfermé ». Empêché de comparaître

devant l’Académie de Besançon pour s’expliquer, il se

contenta de rédiger une lettre.

En 1814, il faillit de nouveau être inculpé pour son

second mémoire sur la propriété. Et l’année suivante, un

troisième mémoire : l’Avertissement aux propriétaires, lui

vaudra de passer aux assises du Doubs (3 février 1842). Il

assurera lui-même sa propre défense, avec beaucoup de

brio, et il sera acquitté sous les applaudissements du

public.

 

Dans la mêlée

En 1843, son imprimerie enfin vendue – il n’est d’ailleurs

pas entièrement libéré de ses dettes – Proudhon travaille à

Lyon, comme commis batelier dans une entreprise de

transport fluvial. Voyages à Paris où il fait la connaissance

de Marx et de Bakounine. La publication de son Système

des contradictions économiques, ou Philosophie de la

misère (15 octobre 1846) et la célèbre réplique de Karl

Marx : Misère de la philosophie (15 juin 1847) entraîneront

la brouille entre les deux hommes.

Au moment de la révolution de 1848, Proudhon déplore

le manque d’idées directrices. Candidat aux élections,

après un échec au mois d’avril, il est élu député à

l’Assemblée nationale, le 4 juin. En janvier 1849, il essaye

de mettre sur pied une Banque du Peuple, établissement de

crédit au taux très bas. Malheureusement, la Banque du

Peuple disparaîtra au bout de quelques semaines.

À la suite d’articles contre le prince-président, publiés

dans Le Peuple, Proudhon, condamné à trois ans de prison

et 3 000 francs d’amende, se réfugie en Belgique. Rentré

imprudemment à Paris, il est arrêté et incarcéré à Sainte-

Pélagie et ne retrouvera la liberté qu’en juin 1852. Ses

Confessions d’un révolutionnaire ont été écrites en prison.

Toujours en prison, il épouse, le 31 décembre 1849,

Euphrasie Piégard, une ouvrière passementière beaucoup

plus jeune que lui.

De nouveau inculpé pour ses articles de La Voix du

Peuple, rédigés à Sainte-Pélagie, il est transféré dans

d’autres prisons, au régime plus sévère. La santé de

Proudhon commence à s’altérer, après qu’il eut contracté le

choléra, en 1854. En 1858, il publie les trois volumes de La

Justice dans la Révolution et dans l’Église, ouvrage qu’il

adresse au cardinal Mathieu, archevêque de Besançon.

Poursuites correctionnelles. Condamnation de Proudhon à

trois ans de prison et 4 000 francs d’amende. Son éditeur, Garnier, écope d’un an de prison et de 1 000 francs

d’amende.

Proudhon se réfugie à Bruxelles où sa femme et ses filles

viennent le rejoindre. Il rencontrera Tolstoï de passage

dans la capitale belge. Le 18 septembre 1862, Proudhon

rentre à Paris. Pour les élections de 1863 et 1864, il

recommande l’abstention. Il travaille à son dernier

ouvrage : De la capacité politique des classes ouvrières,

véritable testament politique, qui paraîtra après sa mort,

survenue le 19 janvier 1865.

 

Les œuvres

Proudhon a laissé une œuvre immense, touffue et diffuse.

Des dizaines d’ouvrages, quatorze volumes de

correspondance, six de carnets et trois recueils d’articles.

Sa mort, survenue alors qu’il n’avait que cinquante-six ans,

ne lui a pas permis de mieux organiser son travail. Il faut

dire que la systématisation n’a jamais été son fort :

« J’oublie mes anciens livres, disait-il à la fin de sa vie, et

ne me relis plus. Avec de telles habitudes, il doit se

rencontrer fréquemment chez moi des choses de

conciliation difficile {249}. »

Dans une lettre à Marx, il se montre résolument hostile à

l’esprit de système et surtout à toute forme de

dogmatisme : « Après avoir démoli tous les dogmatismes a

priori, ne songeons point à notre tour à endoctriner le

peuple. Ne nous posons pas en apôtres d’une nouvelle

religion, fût-elle la religion de la raison ! » Il est vrai que,

pour lui, le peuple n’a aucune leçon à recevoir de

quiconque.

Au demeurant, cet homme qui a pu passer en son temps

pour un boutefeu ne s’est jamais départi d’une profonde

modération, faite de bon sens paysan (« le sang rustique

qui coule dans mes veines {250} ») et de solide équilibre

plébéien. Proudhon s’est défendu d’être « un homme d’action », disant que ce sont « les ignorants qui font les

révolutions », envisageant une liquidation de l’injustice

sociale qui ne serait « ni violente, ni spoliatrice ».

Et, n’étant pas, par tempérament, « un bousculeur », il

ne jugeait pas nécessaire, pour arriver à l’égalité, « de

mettre tout sens dessus dessous {251} », parce qu’il ne

croyait guère à quelque changement instantané de l’ordre

social. Une révolution dure des siècles, disait-il {252}.

C’est une longue marche, un lent processus sans fin, plutôt

qu’un cataclysme. Du reste, la révolution a changé d’objet

au cours de l’histoire. Jadis religieuse, puis philosophique,

enfin politique, son but, d’après Proudhon, serait

aujourd’hui économique.

Bien entendu, il n’est pas possible, ici, de faire un

inventaire complet de la pensée proudhonienne. Nous nous

en tiendrons à l’évocation de quelques thèmes

caractéristiques, classés sous trois rubriques : économie,

politique et philosophie, pour essayer de donner une idée

de cette œuvre critique et pourtant, aux yeux de son

auteur, profondément constructive.