Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 39 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

L’individualité Stirnérienne

 

L’égoïsme

« L’égoïsme est la loi fondamentale de l’univers

stirnérien », écrit Henri Arvon {220}, qui remarque en

outre que l’auteur de L’Unique a placé au centre de sa

doctrine une notion combattue par tous les Jeunes

hégéliens. En effet, Feuerbach a opposé, dans l’Essence du

Christianisme, l’amour humain à l’égoïsme et au

particularisme des religions monothéistes. Les socialistes,

eux, ont attaqué l’égoïsme foncier des sociétés

bourgeoises. Quant à Bruno Bauer, il s’en prend à la

« masse », qu’il accuse de se livrer sans cesse à des

activités égoïstes.

Bref, pour les Jeunes hégéliens, l’égoïsme se trouve à la

racine de toutes les aliénations, aussi bien religieuses que

sociales ou politiques. Et malgré cela – ou peut-être à cause

de cela – Stirner a choisi l’égoïsme, universellement décrié,

pour en faire la valeur suprême. Il est vrai qu’à ses yeux, il

n’y a au monde que des égoïstes, conscients ou

inconscients. Il s’agit donc simplement de pratiquer

l’égoïsme ouvertement, lucidement, en pleine connaissance

de cause : En somme, dit-il,

mon but n’étant pas de renverser ce qui est, mais de m’élever au-dessus

de lui, mes intentions et mes actes n’ont rien de politique ni de social :

n’ayant d’autre objet que moi et mon individualité, ils sont égoïstes. […] À

quoi tendent mes relations avec le monde ? Je veux en jouir […] Je ne veux

pas la liberté des hommes, je ne veux pas l’égalité des hommes, je ne veux

que ma puissance sur les hommes ; je veux qu’ils soient ma propriété,

c’est-à-dire qu’ils servent à ma jouissance.

 

Stirner proclame son refus de tout devoir, qu’il s’agisse

de devoirs envers les autres, envers Dieu, envers

l’Humanité ou même envers lui-même {221}.

À partir de ce principe de l’égoïsme, Stirner va pouvoir

se livrer à un certain nombre de variations sur le thème de la liberté.

 

La liberté

Stirner aborde la question de la liberté dans la seconde

partie de son livre, intitulée : « Moi ». Jusque-là, le penseur

libertaire avait surtout cherché à dépasser les

déterminations externes reçues par le sujet, de manière à

dévoiler le moi pur, en faisant tomber les aliénations. La

seconde partie de l’ouvrage nous entraîne sur l’autre

versant de L’Unique et sa propriété. La « réappropriation »

du monde par le Moi commence. Si je suis parvenu à me

libérer des choses, à présent, les choses vont devenir

miennes.

À ce point crucial, Stirner commence par poser la liberté

comme une aspiration de tout son être. C’est le moment où

le moi encore vide a soif de jouissance et de plaisir égoïste.

Évidemment, cette quête de la liberté n’est pas de nature

spirituelle. Stirner prend soin de nous en avertir : « L’esprit

n’aspire-t-il pas à la liberté ? Hélas ! Ce n’est pas mon seul

esprit, c’est toute ma chair qui brûle sans cesse du même

plaisir {222}. »

Car ce sont mes sens, mes appétits, mon corps qui me

parlent constamment de liberté. Si bien que ce besoin vital

de liberté, d’après Stirner, traduit en moi plutôt un

manque, un déficit qu’une volonté de délivrance. La liberté

dont je rêve alors, c’est celle qui me donnerait le pouvoir

de posséder. Mais tant qu’elle reste virtuelle, la liberté de

posséder ne saurait me satisfaire. Elle n’est pas encore la

liberté, puisque c’est la possession effective de tel objet

que je désire. À quoi bon la liberté si elle ne te donne pas

ce que tu désires t’approprier ? Ici se situe une première

distinction : celle de la libération et de l’appropriation.

En effet, par définition, la liberté comprise comme une

délivrance fait que je cesse de posséder dès l’instant que je

me libère en me débarrassant de ce qui me gêne. Ce qui veut dire que la libération n’aboutit qu’à une liberté

négative, à une liberté sans contenu. Cette liberté négative

ne représente qu’un moment provisoire. Or, le moi cherche

avant tout à déployer toutes ses possibilités. Il désire leur

donner une réalité effective. C’est ce qui fait dire à Stirner

que la vraie liberté n’est pas tellement le pouvoir virtuel

d’agir, mais plutôt son exercice réel, effectif, de la façon

dont je l’entends.

Et Stirner veut remonter en amont de la liberté. Il nous

renvoie à une réalité jugée par lui plus fondamentale que la

liberté, vers ce qu’il appelle l’individualité, qui seule,

d’après lui, donne un sens à la liberté. Autrement dit, la

liberté stirnérienne n’est pas une fin en soi. Elle est

seconde par rapport à l’individualité. Avant d’agir

librement, j’existe d’abord en tant qu’Unique. De plus,

Stirner fait une différence entre deux aspects de la liberté :

la liberté-affranchissement et la liberté-jouissance.

Disant qu’il « ne trouve rien à redire à la liberté », il

souhaite cependant connaître quelque chose de plus : « Tu

ne devrais pas être tout bonnement quitte de ce que tu ne

veux pas, tu devrais aussi avoir ce que tu veux ; il ne te

suffit pas d’être “libre”, tu dois être plus, tu dois être

“propriétaire” {223}. »

On a souvent compris la liberté comme un

affranchissement. Or, Stirner estime que la poursuite

perpétuelle de « l’affranchissement » restera toujours un

échec, pour la bonne raison que les formes de l’aliénation

sont infinies. Car on peut désirer s’affranchir de n’importe

quoi : de la servitude, de l’autorité, de la domination des

passions pour acquérir l’empire sur soi-même, etc.

L’homme moderne le sait bien. À force de rechercher la

liberté au-dehors, il finit par devenir prisonnier de sa

propre recherche, qui apparaît bientôt comme illusoire.

« Ce sont nos efforts vers la liberté comme vers quelque chose d’absolu, d’un prix infini, qui nous dépouillèrent de

l’individualité en créant l’abnégation. »

Véritable tonneau des Danaïdes, cette liberté que je

cherche fébrilement, ailleurs que dans sa source véritable,

qui n’est autre que ma subjectivité, me fuit

perpétuellement :

Plus je suis libre, plus la contrainte s’élève comme une tour devant mes

yeux et plus je me sens impuissant […] Plus j’acquiers de liberté, plus je

me crée de nouvelles limites et de nouveaux devoirs. Ai-je inventé les

chemins de fer, aussitôt je me sens faible parce que je ne puis encore

fendre les airs comme l’oiseau…

 

De surcroît, « la liberté est la doctrine du christianisme

{224} ». Le chrétien doit s’affranchir du péché, il lui faut

se délivrer des liens de la chair, de la vie terrestre qui n’est

qu’un passage, il connaîtra la vraie liberté dans le Royaume

de Dieu, etc.

Bien entendu, cela ne veut pas dire qu’il faille refuser la

liberté sous prétexte qu’elle n’est qu’un idéal chrétien :

« Non, s’exclame Stirner, il s’agit de ne rien perdre, pas

plus la liberté qu’autre chose ; seulement elle doit nous

devenir propre, ce qui lui est impossible sous sa forme de

liberté {225}. »

Stirner oppose alors au concept de liberté (Freiheit) celui

de propriété (Eigenheit). Que faut-il entendre par

« propriété » ?

 

La propriété

À propos des termes Freiheit et Eigenheit, que Stirner

met en opposition, Henri Arvon, germaniste et philologue

en même temps qu’historien de la philosophie, remarque

que dans la langue allemande le mot Freiheit « évoque

beaucoup moins le pouvoir d’agir à sa guise, le droit d’être

soi-même, que l’absence ou la délivrance d’un fardeau

physique ou moral ; c’est un mot chargé d’un contenu

négatif {226} ». Si « l’idée de séparation, d’aliénation est

sous-jacente à toutes les variations que Stirner compose sur le mot Freiheit, le terme de Eigenheit, en revanche,

s’accompagne d’une nuance d’unicité {227} ».

C’est-à-dire que, pour Stirner, la liberté n’existe qu’en

rêve. Au contraire, ce qu’il appelle ma propriété, autrement

dit mon unicité, mon originalité individuelle, est

véritablement mon être. Et le philosophe individualiste

insiste de nouveau sur l’opposition signalée plus haut en la

précisant : « Je suis libre vis-à-vis de ce que je n’ai pas ; je

suis propriétaire de ce qui est en mon pouvoir, ou de ce

dont je suis capable {228}. »

Ainsi, la liberté humaine repose-t-elle, dans l’esprit de

Stirner, sur une visée transcendante, donc aléatoire, jamais

complètement réalisée et surtout ne pouvant dépendre

entièrement de moi (car la liberté intérieure n’est pour lui

qu’un mythe). L’auteur de L’Unique introduit alors ce

concept assez obscur de « propriété », dans le but

d’exprimer l’idée d’une reprise de possession directe et

immédiate, par le sujet, de son individualité concrète, corps

et esprit.

Ce que Stirner appelle individualité n’est autre que

l’existence vécue, le tréfonds de notre être, ce qu’il y a en

nous d’« originellement », d’« essentiellement » libre

{229}. Dans cette optique, on comprend que la liberté ne

soit qu’un des attributs de cette individualité fondamentale

qui la précède et l’instaure.