Histoire de l'Anarchisme
L’individualité Stirnérienne
L’égoïsme
« L’égoïsme est la loi fondamentale de l’univers
stirnérien », écrit Henri Arvon {220}, qui remarque en
outre que l’auteur de L’Unique a placé au centre de sa
doctrine une notion combattue par tous les Jeunes
hégéliens. En effet, Feuerbach a opposé, dans l’Essence du
Christianisme, l’amour humain à l’égoïsme et au
particularisme des religions monothéistes. Les socialistes,
eux, ont attaqué l’égoïsme foncier des sociétés
bourgeoises. Quant à Bruno Bauer, il s’en prend à la
« masse », qu’il accuse de se livrer sans cesse à des
activités égoïstes.
Bref, pour les Jeunes hégéliens, l’égoïsme se trouve à la
racine de toutes les aliénations, aussi bien religieuses que
sociales ou politiques. Et malgré cela – ou peut-être à cause
de cela – Stirner a choisi l’égoïsme, universellement décrié,
pour en faire la valeur suprême. Il est vrai qu’à ses yeux, il
n’y a au monde que des égoïstes, conscients ou
inconscients. Il s’agit donc simplement de pratiquer
l’égoïsme ouvertement, lucidement, en pleine connaissance
de cause : En somme, dit-il,
mon but n’étant pas de renverser ce qui est, mais de m’élever au-dessus
de lui, mes intentions et mes actes n’ont rien de politique ni de social :
n’ayant d’autre objet que moi et mon individualité, ils sont égoïstes. […] À
quoi tendent mes relations avec le monde ? Je veux en jouir […] Je ne veux
pas la liberté des hommes, je ne veux pas l’égalité des hommes, je ne veux
que ma puissance sur les hommes ; je veux qu’ils soient ma propriété,
c’est-à-dire qu’ils servent à ma jouissance.
Stirner proclame son refus de tout devoir, qu’il s’agisse
de devoirs envers les autres, envers Dieu, envers
l’Humanité ou même envers lui-même {221}.
À partir de ce principe de l’égoïsme, Stirner va pouvoir
se livrer à un certain nombre de variations sur le thème de la liberté.
La liberté
Stirner aborde la question de la liberté dans la seconde
partie de son livre, intitulée : « Moi ». Jusque-là, le penseur
libertaire avait surtout cherché à dépasser les
déterminations externes reçues par le sujet, de manière à
dévoiler le moi pur, en faisant tomber les aliénations. La
seconde partie de l’ouvrage nous entraîne sur l’autre
versant de L’Unique et sa propriété. La « réappropriation »
du monde par le Moi commence. Si je suis parvenu à me
libérer des choses, à présent, les choses vont devenir
miennes.
À ce point crucial, Stirner commence par poser la liberté
comme une aspiration de tout son être. C’est le moment où
le moi encore vide a soif de jouissance et de plaisir égoïste.
Évidemment, cette quête de la liberté n’est pas de nature
spirituelle. Stirner prend soin de nous en avertir : « L’esprit
n’aspire-t-il pas à la liberté ? Hélas ! Ce n’est pas mon seul
esprit, c’est toute ma chair qui brûle sans cesse du même
plaisir {222}. »
Car ce sont mes sens, mes appétits, mon corps qui me
parlent constamment de liberté. Si bien que ce besoin vital
de liberté, d’après Stirner, traduit en moi plutôt un
manque, un déficit qu’une volonté de délivrance. La liberté
dont je rêve alors, c’est celle qui me donnerait le pouvoir
de posséder. Mais tant qu’elle reste virtuelle, la liberté de
posséder ne saurait me satisfaire. Elle n’est pas encore la
liberté, puisque c’est la possession effective de tel objet
que je désire. À quoi bon la liberté si elle ne te donne pas
ce que tu désires t’approprier ? Ici se situe une première
distinction : celle de la libération et de l’appropriation.
En effet, par définition, la liberté comprise comme une
délivrance fait que je cesse de posséder dès l’instant que je
me libère en me débarrassant de ce qui me gêne. Ce qui veut dire que la libération n’aboutit qu’à une liberté
négative, à une liberté sans contenu. Cette liberté négative
ne représente qu’un moment provisoire. Or, le moi cherche
avant tout à déployer toutes ses possibilités. Il désire leur
donner une réalité effective. C’est ce qui fait dire à Stirner
que la vraie liberté n’est pas tellement le pouvoir virtuel
d’agir, mais plutôt son exercice réel, effectif, de la façon
dont je l’entends.
Et Stirner veut remonter en amont de la liberté. Il nous
renvoie à une réalité jugée par lui plus fondamentale que la
liberté, vers ce qu’il appelle l’individualité, qui seule,
d’après lui, donne un sens à la liberté. Autrement dit, la
liberté stirnérienne n’est pas une fin en soi. Elle est
seconde par rapport à l’individualité. Avant d’agir
librement, j’existe d’abord en tant qu’Unique. De plus,
Stirner fait une différence entre deux aspects de la liberté :
la liberté-affranchissement et la liberté-jouissance.
Disant qu’il « ne trouve rien à redire à la liberté », il
souhaite cependant connaître quelque chose de plus : « Tu
ne devrais pas être tout bonnement quitte de ce que tu ne
veux pas, tu devrais aussi avoir ce que tu veux ; il ne te
suffit pas d’être “libre”, tu dois être plus, tu dois être
“propriétaire” {223}. »
On a souvent compris la liberté comme un
affranchissement. Or, Stirner estime que la poursuite
perpétuelle de « l’affranchissement » restera toujours un
échec, pour la bonne raison que les formes de l’aliénation
sont infinies. Car on peut désirer s’affranchir de n’importe
quoi : de la servitude, de l’autorité, de la domination des
passions pour acquérir l’empire sur soi-même, etc.
L’homme moderne le sait bien. À force de rechercher la
liberté au-dehors, il finit par devenir prisonnier de sa
propre recherche, qui apparaît bientôt comme illusoire.
« Ce sont nos efforts vers la liberté comme vers quelque chose d’absolu, d’un prix infini, qui nous dépouillèrent de
l’individualité en créant l’abnégation. »
Véritable tonneau des Danaïdes, cette liberté que je
cherche fébrilement, ailleurs que dans sa source véritable,
qui n’est autre que ma subjectivité, me fuit
perpétuellement :
Plus je suis libre, plus la contrainte s’élève comme une tour devant mes
yeux et plus je me sens impuissant […] Plus j’acquiers de liberté, plus je
me crée de nouvelles limites et de nouveaux devoirs. Ai-je inventé les
chemins de fer, aussitôt je me sens faible parce que je ne puis encore
fendre les airs comme l’oiseau…
De surcroît, « la liberté est la doctrine du christianisme
{224} ». Le chrétien doit s’affranchir du péché, il lui faut
se délivrer des liens de la chair, de la vie terrestre qui n’est
qu’un passage, il connaîtra la vraie liberté dans le Royaume
de Dieu, etc.
Bien entendu, cela ne veut pas dire qu’il faille refuser la
liberté sous prétexte qu’elle n’est qu’un idéal chrétien :
« Non, s’exclame Stirner, il s’agit de ne rien perdre, pas
plus la liberté qu’autre chose ; seulement elle doit nous
devenir propre, ce qui lui est impossible sous sa forme de
liberté {225}. »
Stirner oppose alors au concept de liberté (Freiheit) celui
de propriété (Eigenheit). Que faut-il entendre par
« propriété » ?
La propriété
À propos des termes Freiheit et Eigenheit, que Stirner
met en opposition, Henri Arvon, germaniste et philologue
en même temps qu’historien de la philosophie, remarque
que dans la langue allemande le mot Freiheit « évoque
beaucoup moins le pouvoir d’agir à sa guise, le droit d’être
soi-même, que l’absence ou la délivrance d’un fardeau
physique ou moral ; c’est un mot chargé d’un contenu
négatif {226} ». Si « l’idée de séparation, d’aliénation est
sous-jacente à toutes les variations que Stirner compose sur le mot Freiheit, le terme de Eigenheit, en revanche,
s’accompagne d’une nuance d’unicité {227} ».
C’est-à-dire que, pour Stirner, la liberté n’existe qu’en
rêve. Au contraire, ce qu’il appelle ma propriété, autrement
dit mon unicité, mon originalité individuelle, est
véritablement mon être. Et le philosophe individualiste
insiste de nouveau sur l’opposition signalée plus haut en la
précisant : « Je suis libre vis-à-vis de ce que je n’ai pas ; je
suis propriétaire de ce qui est en mon pouvoir, ou de ce
dont je suis capable {228}. »
Ainsi, la liberté humaine repose-t-elle, dans l’esprit de
Stirner, sur une visée transcendante, donc aléatoire, jamais
complètement réalisée et surtout ne pouvant dépendre
entièrement de moi (car la liberté intérieure n’est pour lui
qu’un mythe). L’auteur de L’Unique introduit alors ce
concept assez obscur de « propriété », dans le but
d’exprimer l’idée d’une reprise de possession directe et
immédiate, par le sujet, de son individualité concrète, corps
et esprit.
Ce que Stirner appelle individualité n’est autre que
l’existence vécue, le tréfonds de notre être, ce qu’il y a en
nous d’« originellement », d’« essentiellement » libre
{229}. Dans cette optique, on comprend que la liberté ne
soit qu’un des attributs de cette individualité fondamentale
qui la précède et l’instaure.