Histoire de l'Anarchisme
Quelques Autres
Si des anarchistes peuvent être rangés à droite, cela ne
veut pas dire qu’ils sympathisent avec la droite politique et
ses doctrines. Individualistes farouches, ils se tiennent à
distance de toutes les idéologies, de droite comme de
gauche. S’ils sont droitiers, c’est dans la mesure où ils
prennent pour cible la gauche bien pensante et ses
impératifs moraux et esthétiques.
Non conformistes avant tout, ils réagissent bien plus
contre l’ambiance culturelle de la société, le snobisme,
l’esprit moutonnier et le parisianisme des chapelles
littéraires que contre l’État, au sujet duquel ils professent
un désintérêt goguenard. La critique de la machine de
l’État leur paraissant un piège dangereux, ils préfèrent ne
pas se risquer sur le terrain glissant de la politique. Ce
n’est pas là que se situe leur territoire de chasse.
Avant la guerre, Henri Béraud, déjà, s’en était pris à Gide
et au magistère intellectuel de la NRF, raillant « la croisade
des longues figures » et l’esprit de sérieux des maîtres à
penser de son temps. Les anarchistes de droite mènent un
peu le même combat contre l’endoctrinement et la
mobilisation générale des esprits, leurs armes favorites
étant l’humour noir, l’ironie, le pastiche, la dérision et la
caricature extrême. Dans ses films, un Jean Yanne tirera
des effets en poussant à l’absurde ce qu’il considère comme
la règle du jeu de la société capitaliste.
Un Michel Audiard, un Alphonse Boudard ont repris de
Céline, en plus d’un certain style d’écriture, la verve
bouffonne, la rigolade énorme et l’art sacrilège de
dégonfler les mythes dans une seule petite phrase, avec
cependant davantage de détachement et moins de
douloureuse cruauté que l’auteur du Voyage. Céline n’aimait guère le populo et, parfois moralisateur, il lui
arrivait de rugir contre les coutumes débilitantes des
prolétaires français : l’apéro, la TSF, etc.
Les anarchistes de droite, au contraire, savent exploiter
avec maestria la veine du populisme, en toute sympathie et
complicité. Au-delà des prétentions doctrinales et des mises
en demeure pour nous obliger à entrer dans le rang,
répercutées par tous ceux qui monopolisent la littérature et
la presse, disposant des médias, et contre la mise en
condition de l’opinion publique, ces quelques écrivains et
cinéastes réputés de droite cherchent à nous restituer tout
un monde pittoresque de personnages hauts en couleur, de
truands et de filles.
Pour ses dialogues de film, Michel Audiard avait su
trouver une riche matière dans les conversations et les
répliques entendues dans les bistrots, autour du zinc, ou
dans la rue, sa seule université. D’ailleurs, chez les
libertaires de droite transparaît parfois une sorte d’élitisme
à rebours. En effet, dans leur petit cénacle, on aime se
prévaloir d’une culture primaire et de la qualité d’ancien
élève de la communale. Cela avec la même fierté qu’un
universitaire peut éprouver en déclinant son titre d’ancien
élève de la rue d’Ulm.
À la liste de cette catégorie de libertaires, on pourrait
joindre encore l’impassible Marcel Aymé : Travelingue, Le
Chemin des Écoliers, Uranus, La Tête des autres et La
Traversée de Paris, dont Claude Autant-Lara a tiré un film
(avec Jean Gabin, André Bourvil et Louis de Funès), et Léo
Malet des Nouveaux Mystères de Paris qui, lui, a beaucoup
fréquenté dans sa jeunesse les milieux anarchistes (de
gauche !), mais qui considère finalement le capitalisme
comme la société la plus propice au développement de
l’individu, se définissant assez curieusement lui-même
comme « anarchiste conservateur ». Pour les nombreux
amateurs de San-Antonio, Les clés du pouvoir sont dans la boîte à gants est un livre qui nous ouvre, non sans une
certaine profondeur, toutes les perspectives hilarantes
propres à cette fameuse collection.
Cinquième partie
VIOLENCE ET ANARCHIE