Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 68 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

Quelques Autres

 

Si des anarchistes peuvent être rangés à droite, cela ne

veut pas dire qu’ils sympathisent avec la droite politique et

ses doctrines. Individualistes farouches, ils se tiennent à

distance de toutes les idéologies, de droite comme de

gauche. S’ils sont droitiers, c’est dans la mesure où ils

prennent pour cible la gauche bien pensante et ses

impératifs moraux et esthétiques.

Non conformistes avant tout, ils réagissent bien plus

contre l’ambiance culturelle de la société, le snobisme,

l’esprit moutonnier et le parisianisme des chapelles

littéraires que contre l’État, au sujet duquel ils professent

un désintérêt goguenard. La critique de la machine de

l’État leur paraissant un piège dangereux, ils préfèrent ne

pas se risquer sur le terrain glissant de la politique. Ce

n’est pas là que se situe leur territoire de chasse.

Avant la guerre, Henri Béraud, déjà, s’en était pris à Gide

et au magistère intellectuel de la NRF, raillant « la croisade

des longues figures » et l’esprit de sérieux des maîtres à

penser de son temps. Les anarchistes de droite mènent un

peu le même combat contre l’endoctrinement et la

mobilisation générale des esprits, leurs armes favorites

étant l’humour noir, l’ironie, le pastiche, la dérision et la

caricature extrême. Dans ses films, un Jean Yanne tirera

des effets en poussant à l’absurde ce qu’il considère comme

la règle du jeu de la société capitaliste.

Un Michel Audiard, un Alphonse Boudard ont repris de

Céline, en plus d’un certain style d’écriture, la verve

bouffonne, la rigolade énorme et l’art sacrilège de

dégonfler les mythes dans une seule petite phrase, avec

cependant davantage de détachement et moins de

douloureuse cruauté que l’auteur du Voyage. Céline n’aimait guère le populo et, parfois moralisateur, il lui

arrivait de rugir contre les coutumes débilitantes des

prolétaires français : l’apéro, la TSF, etc.

Les anarchistes de droite, au contraire, savent exploiter

avec maestria la veine du populisme, en toute sympathie et

complicité. Au-delà des prétentions doctrinales et des mises

en demeure pour nous obliger à entrer dans le rang,

répercutées par tous ceux qui monopolisent la littérature et

la presse, disposant des médias, et contre la mise en

condition de l’opinion publique, ces quelques écrivains et

cinéastes réputés de droite cherchent à nous restituer tout

un monde pittoresque de personnages hauts en couleur, de

truands et de filles.

Pour ses dialogues de film, Michel Audiard avait su

trouver une riche matière dans les conversations et les

répliques entendues dans les bistrots, autour du zinc, ou

dans la rue, sa seule université. D’ailleurs, chez les

libertaires de droite transparaît parfois une sorte d’élitisme

à rebours. En effet, dans leur petit cénacle, on aime se

prévaloir d’une culture primaire et de la qualité d’ancien

élève de la communale. Cela avec la même fierté qu’un

universitaire peut éprouver en déclinant son titre d’ancien

élève de la rue d’Ulm.

À la liste de cette catégorie de libertaires, on pourrait

joindre encore l’impassible Marcel Aymé : Travelingue, Le

Chemin des Écoliers, Uranus, La Tête des autres et La

Traversée de Paris, dont Claude Autant-Lara a tiré un film

(avec Jean Gabin, André Bourvil et Louis de Funès), et Léo

Malet des Nouveaux Mystères de Paris qui, lui, a beaucoup

fréquenté dans sa jeunesse les milieux anarchistes (de

gauche !), mais qui considère finalement le capitalisme

comme la société la plus propice au développement de

l’individu, se définissant assez curieusement lui-même

comme « anarchiste conservateur ». Pour les nombreux

amateurs de San-Antonio, Les clés du pouvoir sont dans la boîte à gants est un livre qui nous ouvre, non sans une

certaine profondeur, toutes les perspectives hilarantes

propres à cette fameuse collection.

Cinquième partie

 

VIOLENCE ET ANARCHIE