Histoire de l'Anarchisme
Le Procès des Trente
À l’occasion de tous ces attentats, le gouvernement
chercha à porter un grand coup. Afin d’ancrer dans
l’opinion l’idée d’un véritable complot, trente anarchistes
allaient être traduits en justice.
Sur les trente inculpés, vingt-six comparaîtront devant
les assises de la Seine, quatre ayant réussi à échapper aux
poursuites. Ils auront à répondre du délit « d’association de
malfaiteurs », alors que, de toute évidence, tous ces gens
très différents ne s’étaient jamais trouvés en relation les
uns avec les autres. La plupart d’entre eux ne se
connaissaient même pas. Pourtant, l’acte d’accusation était
formel :
Les accusés appartiennent à une secte qui établit entre tous ses adeptes
des liens de compagnonnage, qui a pour but la destruction de toute
société et pour moyens d’action le vol, le pillage, l’incendie et l’assassinat.
Dans cette secte chacun concourt au but suivant son tempérament et ses
facultés, l’un en commettant le crime, les autres en amenant à le
commettre par l’excitation et par l’assistance {640}.
Au banc des accusés, Jean Grave et Sébastien Faure,
Charles Châtel, de la Revue anarchiste, Matha, qui fut
gérant de la feuille de Zo d’Axa L’En-Dehors, Philippe Ortiz,
fondateur avec Malato de La Révolution cosmopolite, en
compagnie de deux jeunes Italiens qui auraient été ses
complices, Félix Fénéon, employé au ministère de la
Guerre, collaborateur de La Revue blanche, à qui l’on
reprochait ses articles de L’En-Dehors, poursuivi pour
détention d’explosifs (Mallarmé viendra témoigner en sa
faveur).
L’avocat général Bulot (toujours lui !) demanda
l’application de l’article 5 de la loi du 28 juillet, permettant
d’interdire la publication de l’interrogatoire de J. Grave et
de S. Faure. Donnant lecture d’une brochure écrite en 1883 par Jean Grave, il pensa y trouver un plan d’action
terroriste. Les conférences de Sébastien Faure lui
paraissaient remplies d’appels à la violence. L’avocat de
Jean Grave soulignera que le procès ne visait pas des actes,
mais des idées. « Précédent redoutable ! »
Contre toute attente, à l’exception d’Ortiz, condamné à
quinze ans de travaux forcés, et des jeunes Italiens, les
accusés devaient tous être acquittés. Le Temps affirmera
que « jamais ne s’était manifesté avec une force plus
écrasante le lien logique et moral qui rattache la
spéculation philosophique et littéraire et l’abominable
propagande par le fait {641} ». Autre son de cloche à
L’Écho de Paris, sous la plume d’Henri Bauer :
Ce procès aura démontré en quel désarroi s’agitent les pasteurs de ce
siècle finissant. Incapables de réformes et d’améliorations matérielles, ils
ne savent même pas défendre le vieux monde contre ses terribles
assaillants… Ils ont compromis la répression dans une aventure dont le
ridicule n’aura pas atténué l’iniquité {642}.
Dans le courant du procès il avait été question d’un
document d’après lequel Charles Dupuy, le président du
Conseil en personne – et l’un des promoteurs des lois
scélérates – aurait acheté La Cocarde et proposé de
l’argent à Édouard Drumont, au temps du scandale de
Panama, pour essayer de sauver les parlementaires
compromis dans cette affaire. L’association de malfaiteurs
n’était peut-être pas là où on la cherchait, comme le
soulignera le polémiste Henri Rochefort dans
L’Intransigeant :
Ils sont tout à fait exquis ces professeurs de morale et ces défenseurs de
la société. Comme incarnation de la fripouille gouvernementale, on n’avait
encore rien imaginé de comparable à l’association de malfaiteurs
composée de Dupuy et de Lépine {643}.
En tout cas, ceux qui croyaient être venus à bout du
terrorisme se trompaient.