Histoire de l'Anarchisme
La Renaissance
Une fois sortis du giron de l’Église romaine, les
mouvements réformés contribueront grandement au
renforcement du pouvoir de l’État, du fait de la séparation,
invoquée par les théologiens protestants, entre le domaine
de la foi et celui des œuvres terrestres, confié par Dieu au
souverain.
Suite à l’intériorisation de la foi, le monde extérieur,
décroché de l’Absolu et de plus en plus désacralisé,
n’obéira bientôt plus qu’à ses propres lois, celles qui,
comme dira un jour Montesquieu, dérivent purement et
simplement de la nature des choses, selon une logique
positive relevant d’un type de rationalité sans référence
aucune (ou alors, si on y tient, de façon très indirecte) à la
transcendance.
La Réforme a entamé le long processus de la profanation
du monde dont quelques signes avant-coureurs
commençaient déjà d’apparaître au Moyen Âge. L’homme
disposera alors, sans scrupule moral ni préjugé religieux,
des ressources offertes à son industrie par l’univers,
considéré comme une source inépuisable de richesses et de
profit. La réussite deviendra le critère du bien et du mal.
On connaît la thèse de Max Weber sur les liens étroits
entre l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme {12}.
Il faut noter d’ailleurs que le siècle de la Réforme
protestante fut également une grande époque de la
philosophie politique, avec Machiavel, Erasme, Thomas
More, Jean Bodin, Althusius, Suarez, pour s’en tenir à
quelques grands noms {13}.
Les Réformateurs ne tardèrent pas à se laisser gagner à
leur tour par l’esprit d’orthodoxie. En 1525, on put voir
Luther faire appel aux autorités politiques, pour une répression féroce de la révolte des paysans, dans sa
proclamation : Contre les hordes pillardes et meurtrières
des paysans.
Plus tard, en 1553, à Genève, la Nouvelle Rome, c’est le
bûcher de Michel Servet qui sera allumé. Encore une fois,
l’esprit de liberté dut se réfugier dans les nombreuses
petites communautés socioreligieuses qui continuèrent les
luttes menées au Moyen Âge par les mouvements
hétérodoxes dont les doctrines avaient préparé la Réforme.
Le XVe siècle vit apparaître en Bohême le mouvement des
Taborites, dont le programme comportait la suppression de
l’organisation politique. Les Taborites prêchaient la lutte
armée. Vaincus en 1434 à la bataille de Lipany, ils furent
condamnés par la Diète de Prague dix ans après {14}.
Contrairement aux Taborites, les Frères de l’Unité ou
Frères bohèmes professaient la non-violence et la
fraternité, refusaient le serment de fidélité aux autorités
séculières. Ils s’interdisaient toute activité politique et
refusaient le service militaire.
Mais le mouvement qui prit le plus d’ampleur fut
l’anabaptisme. En Allemagne, Thomas Münzer, enflammé
par la mystique millénariste, souleva les paysans avant
d’être décapité en 1525. Ernst Bloch marque de la façon
suivante ce qui, selon lui, fait l’originalité des anabaptistes
par rapport à l’Eglise établie :
La secte se fonde sur une réalité qui est hors de discussion : la bonté
originelle de l’homme. […] L’Église, au contraire, comme l’État, repose sur
la corruption originaire des hommes, sur la nécessité de porter
progressivement remède à cette corruption, en reconnaissant très
largement le pouvoir disciplinaire des autorités établies… {15}
La croyance millénariste en l’imminence du règne du
Christ sur la terre et de la fin des temps fanatisait les
foules. En Alsace, le prédicateur Melchior Hoffman
annonçait l’avènement futur du Royaume de Dieu dans la
ville de Strasbourg. Aux Pays-Bas, c’était le boulanger Jean
Matthys qui entraînait les fidèles. Accompagné de son disciple Jean de Leyde, il vint s’installer à Münster. En
1534, cette ville devient la Nouvelle Jérusalem. Un
communisme avant la lettre y est mis en pratique : prise au
tas de l’argent, les riches pourvoient à la nourriture et à
l’habillement de la collectivité.
Les repas sont pris en commun. Jean Matthys ayant
trouvé la mort au cours d’une tentative de sortie, Jean de
Leyde prend le pouvoir. Avec ce dernier, le communisme
tourne au despotisme, tempéré par une licence effrénée.
Finalement, la ville est investie en 1535 par les troupes du
Prince-Evêque.
Jean de Leyde et ses compagnons sont torturés et
massacrés. Après avoir été exhibés à la foule, dans tout le
pays, pendant six mois, leurs cadavres seront placés dans
des cages que l’on installera dans le clocher de la plus
haute église de Münster. Le macabre appareillage s’y
trouvait, paraît-il, encore en 1914 {16}.
La tentative des extrémistes de Münster ayant tourné
court, la secte des anabaptistes retrouva une certaine
modération. Un regroupement des adeptes eut lieu en
Frise, sous l’égide de Menno Simons. Les Mennonites
mirent alors en pratique une doctrine fondée sur la charité,
la tolérance et le pacifisme. Le mennonisme connut un
développement considérable en Hollande, où il fut reconnu
légalement en 1672. Rappelons en passant que plusieurs
amis de Spinoza étaient des Mennonites.
D’autres Anabaptistes fondèrent une communauté à
Nikolsburg, en Moravie : les Frères moraves. Ils vécurent
leur communisme évangélique en complète autonomie,
refusant de servir dans l’armée, n’acceptant ni la justice ni
le fisc. Aux yeux de ces insoumis, le pouvoir de l’État
résumait tout le mal du monde. Persécutés, les Frères
moraves gagnèrent la Pologne.
Si le luthéranisme continuait à faire sa part aux droits de
l’État, l’anabaptisme extrême refusait farouchement de reconnaître ce droit, quelle qu’en fût la forme.
« Protestation qui prend en temps de paix la figure de
l’anarchie, en tant de guerre celle de la désertion »,
souligne Pierre Mesnard {17}, qui fait remarquer que
l’objection de conscience a eu comme point de départ le
radicalisme des anabaptistes, qui les a entraînés à refuser
catégoriquement toute participation à l’ordre instauré par
l’État, considéré par eux comme « le mal en soi » {18}.
Refus du service militaire, « cet esclavage sanguinaire
qui n’a pour but que la survie d’un État indifférent… Plus
de devoir fiscal, pour le même motif {19} ». Ce refus de
l’État ira jusqu’à l’interdiction chez eux d’occuper une
fonction publique quelconque. « Le chrétien ne saurait être
fonctionnaire, il ne saurait même être roi {20}. »
*
Toutefois, à s’en tenir à l’évocation des luttes religieuses
et sociales qui ont bouleversé l’Europe de cette époque, on
risquerait d’oublier que le XVIe siècle fut aussi le moment
de la Renaissance, avec le culte de la Nature, une nature
« magique » peut-être, une nature de convention sans
doute, mais conçue comme une source de vie et un
réservoir inépuisable de puissances bénéfiques pour
l’homme {21}.
Un siècle plus tard, le mécanisme cartésien s’emploiera
précisément à réagir contre le dynamisme de la
Renaissance et l’image trop chatoyante d’un monde animé
par des forces mystérieuses. C’est dire que si des
convulsions religieuses ont agité cette période, en dépit des
misères de ce temps, le rire, « le propre de l’homme », a
été – et demeure encore, aujourd’hui plus que jamais – un
irremplaçable moyen de libération.
Dès lors, comment ne pas penser à Rabelais, dissipant,
par la truculence d’une œuvre respirant la joie de vivre et
le plaisir de s’amuser en toute liberté, le pessimisme des esprits chagrins et les discours des pédants. Il suffit de voir,
en lisant Gargantua, la manière dont on vivait heureux et
sans contraintes à l’abbaye de Thélème, offerte à frère Jean
des Entommeures « qui ne vouloit charge ny
gouvernement, car comment (disoit-il) pourroy je
gouverner aultruy, qui moi mesmes gouverner ne
sçaurois ? » (ch. LII). Toute la vie des Thélémites « estoit
employée non par loix, statuz ou reigles, mais selon leur
vouloir et franc arbitre […]. En leur reigle n’estoit que
ceste clause : fay ce que vouldras » (ch. LVII).
Pas de révolte chez Rabelais. L’affranchissement de
l’esprit s’accomplit simplement, et sans drame par
l’exercice même de la liberté. La nature humaine est
foncièrement bonne, il suffit de la laisser se manifester
librement. La contraindre, c’est la pervertir.