Histoire de l'Anarchisme

Jean Préposiet · Chapitre 6 sur 100

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Histoire de l'Anarchisme

La Renaissance

 

 

Une fois sortis du giron de l’Église romaine, les

mouvements réformés contribueront grandement au

renforcement du pouvoir de l’État, du fait de la séparation,

invoquée par les théologiens protestants, entre le domaine

de la foi et celui des œuvres terrestres, confié par Dieu au

souverain.

Suite à l’intériorisation de la foi, le monde extérieur,

décroché de l’Absolu et de plus en plus désacralisé,

n’obéira bientôt plus qu’à ses propres lois, celles qui,

comme dira un jour Montesquieu, dérivent purement et

simplement de la nature des choses, selon une logique

positive relevant d’un type de rationalité sans référence

aucune (ou alors, si on y tient, de façon très indirecte) à la

transcendance.

La Réforme a entamé le long processus de la profanation

du monde dont quelques signes avant-coureurs

commençaient déjà d’apparaître au Moyen Âge. L’homme

disposera alors, sans scrupule moral ni préjugé religieux,

des ressources offertes à son industrie par l’univers,

considéré comme une source inépuisable de richesses et de

profit. La réussite deviendra le critère du bien et du mal.

On connaît la thèse de Max Weber sur les liens étroits

entre l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme {12}.

Il faut noter d’ailleurs que le siècle de la Réforme

protestante fut également une grande époque de la

philosophie politique, avec Machiavel, Erasme, Thomas

More, Jean Bodin, Althusius, Suarez, pour s’en tenir à

quelques grands noms {13}.

Les Réformateurs ne tardèrent pas à se laisser gagner à

leur tour par l’esprit d’orthodoxie. En 1525, on put voir

Luther faire appel aux autorités politiques, pour une répression féroce de la révolte des paysans, dans sa

proclamation : Contre les hordes pillardes et meurtrières

des paysans.

Plus tard, en 1553, à Genève, la Nouvelle Rome, c’est le

bûcher de Michel Servet qui sera allumé. Encore une fois,

l’esprit de liberté dut se réfugier dans les nombreuses

petites communautés socioreligieuses qui continuèrent les

luttes menées au Moyen Âge par les mouvements

hétérodoxes dont les doctrines avaient préparé la Réforme.

Le XVe siècle vit apparaître en Bohême le mouvement des

Taborites, dont le programme comportait la suppression de

l’organisation politique. Les Taborites prêchaient la lutte

armée. Vaincus en 1434 à la bataille de Lipany, ils furent

condamnés par la Diète de Prague dix ans après {14}.

Contrairement aux Taborites, les Frères de l’Unité ou

Frères bohèmes professaient la non-violence et la

fraternité, refusaient le serment de fidélité aux autorités

séculières. Ils s’interdisaient toute activité politique et

refusaient le service militaire.

Mais le mouvement qui prit le plus d’ampleur fut

l’anabaptisme. En Allemagne, Thomas Münzer, enflammé

par la mystique millénariste, souleva les paysans avant

d’être décapité en 1525. Ernst Bloch marque de la façon

suivante ce qui, selon lui, fait l’originalité des anabaptistes

par rapport à l’Eglise établie :

La secte se fonde sur une réalité qui est hors de discussion : la bonté

originelle de l’homme. […] L’Église, au contraire, comme l’État, repose sur

la corruption originaire des hommes, sur la nécessité de porter

progressivement remède à cette corruption, en reconnaissant très

largement le pouvoir disciplinaire des autorités établies… {15}

 

La croyance millénariste en l’imminence du règne du

Christ sur la terre et de la fin des temps fanatisait les

foules. En Alsace, le prédicateur Melchior Hoffman

annonçait l’avènement futur du Royaume de Dieu dans la

ville de Strasbourg. Aux Pays-Bas, c’était le boulanger Jean

Matthys qui entraînait les fidèles. Accompagné de son disciple Jean de Leyde, il vint s’installer à Münster. En

1534, cette ville devient la Nouvelle Jérusalem. Un

communisme avant la lettre y est mis en pratique : prise au

tas de l’argent, les riches pourvoient à la nourriture et à

l’habillement de la collectivité.

Les repas sont pris en commun. Jean Matthys ayant

trouvé la mort au cours d’une tentative de sortie, Jean de

Leyde prend le pouvoir. Avec ce dernier, le communisme

tourne au despotisme, tempéré par une licence effrénée.

Finalement, la ville est investie en 1535 par les troupes du

Prince-Evêque.

Jean de Leyde et ses compagnons sont torturés et

massacrés. Après avoir été exhibés à la foule, dans tout le

pays, pendant six mois, leurs cadavres seront placés dans

des cages que l’on installera dans le clocher de la plus

haute église de Münster. Le macabre appareillage s’y

trouvait, paraît-il, encore en 1914 {16}.

La tentative des extrémistes de Münster ayant tourné

court, la secte des anabaptistes retrouva une certaine

modération. Un regroupement des adeptes eut lieu en

Frise, sous l’égide de Menno Simons. Les Mennonites

mirent alors en pratique une doctrine fondée sur la charité,

la tolérance et le pacifisme. Le mennonisme connut un

développement considérable en Hollande, où il fut reconnu

légalement en 1672. Rappelons en passant que plusieurs

amis de Spinoza étaient des Mennonites.

D’autres Anabaptistes fondèrent une communauté à

Nikolsburg, en Moravie : les Frères moraves. Ils vécurent

leur communisme évangélique en complète autonomie,

refusant de servir dans l’armée, n’acceptant ni la justice ni

le fisc. Aux yeux de ces insoumis, le pouvoir de l’État

résumait tout le mal du monde. Persécutés, les Frères

moraves gagnèrent la Pologne.

Si le luthéranisme continuait à faire sa part aux droits de

l’État, l’anabaptisme extrême refusait farouchement de reconnaître ce droit, quelle qu’en fût la forme.

« Protestation qui prend en temps de paix la figure de

l’anarchie, en tant de guerre celle de la désertion »,

souligne Pierre Mesnard {17}, qui fait remarquer que

l’objection de conscience a eu comme point de départ le

radicalisme des anabaptistes, qui les a entraînés à refuser

catégoriquement toute participation à l’ordre instauré par

l’État, considéré par eux comme « le mal en soi » {18}.

Refus du service militaire, « cet esclavage sanguinaire

qui n’a pour but que la survie d’un État indifférent… Plus

de devoir fiscal, pour le même motif {19} ». Ce refus de

l’État ira jusqu’à l’interdiction chez eux d’occuper une

fonction publique quelconque. « Le chrétien ne saurait être

fonctionnaire, il ne saurait même être roi {20}. »

 

*

 

Toutefois, à s’en tenir à l’évocation des luttes religieuses

et sociales qui ont bouleversé l’Europe de cette époque, on

risquerait d’oublier que le XVIe siècle fut aussi le moment

de la Renaissance, avec le culte de la Nature, une nature

« magique » peut-être, une nature de convention sans

doute, mais conçue comme une source de vie et un

réservoir inépuisable de puissances bénéfiques pour

l’homme {21}.

Un siècle plus tard, le mécanisme cartésien s’emploiera

précisément à réagir contre le dynamisme de la

Renaissance et l’image trop chatoyante d’un monde animé

par des forces mystérieuses. C’est dire que si des

convulsions religieuses ont agité cette période, en dépit des

misères de ce temps, le rire, « le propre de l’homme », a

été – et demeure encore, aujourd’hui plus que jamais – un

irremplaçable moyen de libération.

Dès lors, comment ne pas penser à Rabelais, dissipant,

par la truculence d’une œuvre respirant la joie de vivre et

le plaisir de s’amuser en toute liberté, le pessimisme des esprits chagrins et les discours des pédants. Il suffit de voir,

en lisant Gargantua, la manière dont on vivait heureux et

sans contraintes à l’abbaye de Thélème, offerte à frère Jean

des Entommeures « qui ne vouloit charge ny

gouvernement, car comment (disoit-il) pourroy je

gouverner aultruy, qui moi mesmes gouverner ne

sçaurois ? » (ch. LII). Toute la vie des Thélémites « estoit

employée non par loix, statuz ou reigles, mais selon leur

vouloir et franc arbitre […]. En leur reigle n’estoit que

ceste clause : fay ce que vouldras » (ch. LVII).

Pas de révolte chez Rabelais. L’affranchissement de

l’esprit s’accomplit simplement, et sans drame par

l’exercice même de la liberté. La nature humaine est

foncièrement bonne, il suffit de la laisser se manifester

librement. La contraindre, c’est la pervertir.