La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 16 sur 62

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La petite fille sous la neige

16 - New York - 12 octobre 1997 Un an avant la disparition de Kiera

16

 

New York

 

12 octobre 1997

 

Un an avant la disparition de Kiera

Parler de la douleur est un symbole de force,

mais ne pas le faire est aussi un symbole de courage,

car lorsque l’on se tait,

ce qui est en nous y demeure et nous dévore.

Miren n’avait plus aucun souvenir de comment elle avait atterri dans les

bras de Robert, nauséeuse, sur un banc du parc Morningside, près d’un

réverbère dont l’ampoule incandescente clignotait, sur le point de lâcher.

— Arrête, s’il te plaît, murmura-t-elle, comme étourdie.

— Allez… fais pas ta mijaurée.

Robert continua de l’embrasser et elle ferma les yeux pour ne pas vomir.

Tout tournait autour d’elle et elle avait du mal à se repérer avec le réverbère

qui éclairait de manière intermittente l’homme qui était sur elle. Elle ne se

rappelait pas avoir bu autant pour finir dans cet état. C’était peut-être parce

qu’elle n’avait pas l’habitude de l’alcool, mais cette sensation était très

angoissante.

— S’il te plaît, ARRÊTE ! cria-t-elle en le repoussant. Je ne peux pas… Je

ne me sens pas bien.

Soudain, elle prit conscience de l’air glacial de New York sur ses

cuisses et, en regardant vers le bas, elle découvrit, horrifiée, que sa robe

était remontée jusqu’à son nombril et que sa culotte, déchirée, pendait à

l’une de ses chevilles.

— S’il te plaît, arrête, répéta-t-elle.

Mais Robert ne l’écouta pas et glissa sa grosse main entre ses cuisses.

Elle essaya de l’en empêcher avec le peu de forces qui lui restaient mais n’y

parvint pas.

Au loin, Miren entendit une voix masculine. En réalité il n’y en avait

pas qu’une mais plusieurs, qui se juxtaposaient. Elle hurla pour qu’on

l’entende avec ce qui lui restait de voix et de conscience. À ce moment-là,

elle ignorait que c’était là la pire chose à faire.

Il y eut ensuite des rires, les ombres d’hommes qui s’intercalèrent dans

la lumière que projetait le réverbère toutes les deux secondes à la manière

d’un stroboscope. Elle entendit ensuite Robert se disputer. Un instant plus

tard, il était par terre, inconscient, le visage en sang. Elle distingua trois

types devant elle. Elle vit une braguette s’ouvrir. Puis une autre. Et puis une

dernière.

Elle ferma les yeux, pleurant et priant pour que le temps passe le plus

vite possible. Elle comprit alors ce qu’elle avait lu un jour : le temps est

relatif, d’après Einstein. Et en effet, il l’est. En fonction de ce que l’on

souffre et combien on souffre.

Quelques heures plus tard, elle ne sut jamais combien exactement, elle

se réveilla dans l’obscurité du parc. Elle avait mal partout et sa robe était

déchirée jusqu’à sa poitrine. Son rouge à lèvres s’était étalé sur ses joues et

le rimmel que Christine lui avait appliqué avait coulé avec ses larmes,

dessinant sur son visage le regard le plus triste de New York. L’ampoule

avait fini par griller et elle ne voyait pas à deux mètres. Elle fouilla le sol et

mit un moment à trouver son sac, dans lequel elle avait fourré les clés de

son appartement. Elle était transie. Un vent glacial soufflait de l’ouest et elle se souvint qu’elle était allée à la fête avec un manteau qu’elle ne voyait

nulle part. Elle croisa les bras et commença à marcher. Elle se rendit compte

qu’elle avait perdu une de ses chaussures à talons et enleva la seconde,

qu’elle serra dans sa main comme s’il s’agissait d’une arme. Elle avait mal

partout. Elle sentait ses hanches craquer chaque fois qu’elle posait son pied

droit sur le sol. Ses genoux étaient couverts d’ecchymoses et son

entrejambe la brûlait. Elle se mit à pleurer.

Elle marcha durant quelques minutes dans l’obscurité la plus absolue

jusqu’à ce qu’enfin, elle sorte du parc par les escaliers de Morningside

Avenue, au carrefour de la 116e. Elle réalisa qu’elle n’était pas loin de chez

elle. Elle jeta un œil à son poignet mais on lui avait volé sa montre. Elle

regarda dans son sac et remarqua que son portefeuille avait disparu

également.

La voix d’un homme surgit de la nuit, lui offrant son aide :

— Ça va ? Qu’est-ce qui vous est arrivé ?

Mais sans pouvoir identifier d’où cette voix venait, Miren jeta la

chaussure par terre et se mit à courir, prise de peur, lançant des regards

partout autour d’elle. Quand elle arriva enfin devant son immeuble, le goût

du sang lui envahit la bouche. En montant les escaliers, la main sur la

rampe, elle sentit un filet chaud couler le long de sa cuisse. Du sang. Elle

continua de pleurer, presque en silence, pour que personne ne puisse la

trouver et se repaître de son corps brisé en mille morceaux.

Il lui fallut plusieurs secondes pour introduire la clé dans la serrure.

Impossible de stopper le tremblement de ses mains, qui faisait tinter le

porte-clés et pouvait alerter un nouvel agresseur. Lorsqu’elle put enfin

entrer chez elle, elle referma d’un coup sec la porte et s’y adossa en criant,

encore et encore, avec toute l’énergie qui lui restait.

Elle vit le téléphone sur la petite table près du divan. Elle rampa au sol,

pleurant et gémissant, et elle porta le combiné à son oreille. Bientôt, elle

entendit une voix endormie à l’autre bout du fil :

— Allô ?

— Aide-moi, maman, murmura-t-elle entre deux sanglots.

 

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