La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 21 sur 62

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La petite fille sous la neige

21 - 1998

21

 

1998

C’est fou comme le temps passe vite

lorsqu’on ne le souhaite pas

et lentement lorsqu’on veut qu’il accélère.

Les dix heures suivantes passèrent à une allure vertigineuse. Chaque

minute sans trace de Kiera était autant de coups de poignard dans le cœur

de ses parents qui, à midi le jour suivant, s’écroulèrent dans le salon devant

les policiers qui s’y trouvaient dans l’attente d’une demande de rançon.

— En ce moment, nous sommes en train d’interroger tous les locataires

et propriétaires du 225 de la 35e Rue, où l’on a trouvé les vêtements de

Kiera, dit l’inspecteur Miller. Nous faisons de même avec les commerces de

la zone et nous avons demandé les enregistrements des caméras de

surveillance des alentours. Nous avons de la chance. Rien qu’à Manhattan,

il y en a plus de trois mille, avec les magasins, les gares et les bâtiments

publics. Si la personne qui a enlevé votre fille est passée devant l’une

d’elles, on la retrouvera.

Bien que son discours soit rassurant, cela n’allait pas être aussi simple.

La plupart des caméras actives en 1998 consistaient en de petits systèmes

de circuit fermé qui enregistraient en boucle sur la même bande et, dans le

meilleur des cas, n’étaient pourvus que de six à huit heures

d’enregistrement disponible. En définitive, il s’agissait plus de caméras

destinées à la surveillance en temps réel pour dissuader le vol et le

vandalisme qu’autre chose. Ce système ne permettait que rarement de retrouver des coupables d’infraction mais l’inspecteur Miller préféra passer

cela sous silence. Il ne voulait pas admettre qu’ils avançaient à tâtons.

L’enquête se centra également sur la recherche d’une des rares

personnes qui avaient été témoins de la disparition, une actrice embauchée

pour offrir des ballons aux enfants à la fin de la parade. Le FBI contacta le

centre commercial Macy’s, et la direction leur donna accès à toutes ses

archives, caméras de surveillance et contrats, et les aida à retrouver

l’entreprise responsable de l’embauche du personnel, et particulièrement de

la femme déguisée en Mary Poppins.

Vers 16 heures, une jeune femme fragile se présenta au bureau du FBI

de Manhattan afin de faire sa déposition.

Cette audition fut une goutte de plus dans l’océan des déclarations et

n’apporta rien de nouveau. D’après ce qu’elle dit, elle avait vu la fillette,

qu’elle identifia à l’aide de la photographie que les policiers lui montrèrent,

souriante et en compagnie de son père. Elle déclara qu’il y avait ensuite eu

un brusque mouvement de foule et que le père avait hurlé le prénom de sa

fille. Elle avait appelé elle aussi, à l’instar d’autres personnes présentes,

puis elle n’avait plus rien vu. Un agent prit ses empreintes digitales et ils la

laissèrent rentrer chez elle. Sa version correspondait à celle donnée par

Aaron qui, à ce moment-là, se trouvait avec un groupe de volontaires,

voisins et collègues de travail en train de placarder des affiches avec la

photo de sa fille dans tout le centre de New York.

À minuit, le visage de Kiera était partout, collé sur les lampadaires et les

cabines téléphoniques, sur les chariots de hot-dogs, sur les portes des

cafétérias et des restaurants, sur les poubelles, ou volant librement dans

toute la ville comme le souvenir de la petite fille qui était sur le point de

devenir le plus grand mystère du pays. Les jours passèrent rapidement, sans

aucune nouvelle d’elle, face à la douleur croissante et permanente des

parents submergés par l’angoisse. Une semaine plus tard, les États-Unis se réveillèrent avec le visage de Kiera à la une du Manhattan Press avec ce

titre : « Avez-vous vu Kiera Templeton ? »

L’article reprenait en détail tout ce qui était arrivé depuis la disparition

et comprenait plusieurs numéros de téléphone pour aviser sur l’éventuelle

localisation de la fillette. L’un de ces numéros était celui du centre d’appel

que Aaron et Grace avaient créé chez eux de manière rudimentaire, avec

plusieurs terminaux connectés sur une table à laquelle quatre volontaires,

voisins et amis répondaient et notaient toutes les informations qui leur

parvenaient.

Ce jour-là, le centre avait été débordé. Les pistes arrivaient de tout le

pays : une petite fille ressemblant à Kiera jouant dans un parc de Los

Angeles, un type suspect rôdant autour d’un collège à Washington, une liste

interminable de plaques d’immatriculation de fourgonnettes de livraison

blanches garées dans des quartiers ouvriers depuis plusieurs jours, un

couple qui avait adopté une fillette dans le New Jersey. Kiera était partout et

nulle part. Elle était devenue un fantôme qui traversait le pays de bout en

bout en un battement de cils, une petite fille que tout le monde adorait mais

que personne ne connaissait. Ce soir-là, quelques associations d’enfants

disparus organisèrent des marches en signe de protestation pour le manque

d’action manifeste des autorités, qui ne s’étaient toujours pas prononcées

publiquement sur cette affaire. Les appels se succédaient, et chacun

déposait un infime grain de poussière sur le mystère, imperceptible sur le

moment mais dont la portée devenait dramatique avec le passage du temps.

Les premières minutes passèrent, puis les premières heures, puis la

première nuit. Comme tout le monde croyait avoir aperçu Kiera parmi les

ombres, ces minuscules traces de poussière se changèrent, au petit jour, en

une dense couche grise qui semblait ne jamais devoir se lever.

Durant la journée, Aaron et Grace sortirent plusieurs fois pour des

rendez-vous avec la presse, qui avait repris l’affaire dès que la nouvelle

avait fait la une du Press. Mais à minuit, ils étaient abattus, assis sur le divan de leur salon, voyant les illuminations de Noël de tout leur quartier

clignoter à travers leurs rideaux pendant que leurs téléphones ne cessaient

de sonner, enregistrant des messages de plus en plus absurdes : un médium

qui offrait ses services pour qu’ils puissent parler à leur fille dans l’au-delà,

une voyante qui retrouvait les cadavres dans le marc de café, un soi-disant

écrivain espagnol qui affirmait que la fillette avait été victime d’une secte

clandestine.

Une Pontiac grise se gara devant la maison et Aaron et Grace sortirent

accueillir l’inspecteur Miller.

— Que se passe-t-il ? Vous avez des nouvelles ?

— Je crois que nous le tenons, monsieur et madame Templeton,

annonça-t-il.

— Vous l’avez retrouvée ?

— Pas si vite. Pas encore. Nous venons d’interpeller un suspect et nous

sommes en train de l’interroger.

— Il a Kiera ? Où est-elle ?

— Nous ne savons rien pour l’instant. Hier, un homme a essayé

d’enlever une petite fille près de l’endroit où a disparu Kiera et nous

n’écartons aucune piste. Il la retient peut-être prisonnière quelque part.

Nous avons saisi dans son véhicule différents objets et nous voulons savoir

s’ils appartiennent à Kiera.

L’inspecteur sortit un sac en plastique transparent contenant une barrette

à cheveux blanche avec des paillettes et Grace laissa échapper une larme.

— Elle en a des comme ça, dit-elle avec difficulté.

— Vous croyez que celle-ci peut lui appartenir ?

— Je… je ne sais pas. Peut-être, oui.

— Ok.

— Inspecteur, vous pensez avoir retrouvé Kiera ? intervint Aaron.

Le policier ne répondit pas. Un faux espoir aurait tôt fait de tuer ces

pauvres parents.

— Laissez-moi venir avec vous. Il faut que je le voie, dit Aaron.

— Non, monsieur Templeton. C’est impossible. Il est encore trop tôt.

— J’ai besoin de le regarder en face. Ne me refusez pas ça, s’il vous

plaît.

— Nous ne sommes pas encore sûrs qu’il s’agit de la bonne personne.

— S’il vous plaît !

L’inspecteur Miller le contempla. Il avait un aspect pitoyable. Il portait

une barbe négligée, avait de profonds cernes gris et les yeux rouges et

emplis d’espoir. Il n’avait pas changé de vêtements depuis plusieurs jours.

— Je ne peux pas, Aaron, vraiment. Ce n’est pas la meilleure idée, ni

pour vous ni pour l’enquête. Nous faisons tout pour retrouver Kiera. Restez

ici et demain je vous donne des nouvelles. On travaille contre la montre. Je

suis venu vous voir en personne parce que je crois que c’est le minimum

que je puisse faire pour vous. On est près du but.

Aaron prit Grace dans ses bras et elle sentit un instant la chaleur de son

mari. Depuis une semaine, il était devenu froid, comme si ses caresses

n’avaient plus de sens. Mais cette fois-ci, émanait de lui le parfum de

l’espoir.

Quelque peu soulagée, Grace soupira dans les bras de Aaron cependant

que l’inspecteur prenait congé et remontait dans sa voiture. Ils observèrent

les lumières bleues et rouges du véhicule s’éloigner en direction de l’ouest

et pensèrent qu’ils avaient cessé de s’aimer dès l’instant où Kiera avait

disparu. Le sourire de la fillette leur était devenu indispensable depuis le

moment même où elle avait ri pour la première fois.

— On va la retrouver, dit Aaron. Et bientôt, nous serons à nouveau tous

les quatre.

Il caressa le ventre de sa femme. Se rendit compte qu’il y avait une

semaine qu’il ne le faisait plus. Il sentit la légère courbe sous le pull de

Grace.

— Comment va Michael ? demanda-t-il.

— Je ne sais pas. Cela fait plusieurs jours que je ne le sens plus…

 

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