La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 35 sur 62

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La petite fille sous la neige

35 - Quelque part - 12 septembre 2000

35

 

 

Quelque part

 

12 septembre 2000

L’amour fleurit

jusque dans les recoins les plus sombres.

William ouvrit la porte et entra chez lui avec un grand sourire. Il portait

un polo bleu et un jean et avait dans les bras un énorme paquet cadeau. Il

était 11 heures du matin et Kiera sortit de sa chambre en courant pour

l’accueillir. Elle se jeta dans ses bras en poussant des cris de joie.

— C’est pour moi ? C’est à moi ? demanda-t-elle.

Iris sortit de la cuisine et sourit à son tour.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je l’ai vue dans une vitrine et j’ai pensé que ça lui plairait.

— C’est quoi ? demanda Kiera.

— Joyeux anniversaire, Mila, dit Will.

— C’est mon anniversaire ?

— Bien sûr, ma chérie, mentit-il. Tu as cinq ans aujourd’hui. Tu es une

grande fille maintenant.

Iris regardait la scène, contrariée, sans vouloir intervenir. L’année

d’avant, ils lui avaient offert un poupon que Mila avait délaissé au bout de

deux jours. Si la taille de ce jouet correspondait à celle du paquet, il devait avoir coûté une petite fortune, et ils ne pouvaient pas se le permettre en ce

moment, surtout si Mila jouait avec ce nouveau joujou autant qu’elle l’avait

fait avec son bébé.

— T’inquiète pas, ok ? C’était en promo, murmura William pendant que

Mila sautillait sur place.

L’homme laissa le paquet sur la table en verre du salon et ils regardèrent

leur fille qui ne cessait de rire devant ce cadeau qui lui arrivait au niveau du

front.

— En réalité, c’est pas si grand. C’est la boîte qu’est comme ça, ajouta

Will, qui cherchait à se justifier.

— Elle est géante ! hurla la fillette. C’est le cadeau le plus grand du

monde !

La petite Mila défit le papier pour déballer une énorme boîte dont la

partie frontale en plastique transparent laissait voir une maison de poupée

avec des meubles et un jardin. L’inscription Smaller Home & Garden était

écrite en grand mais, Mila ne sachant pas encore lire, elle se concentra sur

le contenu.

— C’est une maison ! Une maison de poupée !

Iris ne put s’empêcher de regarder Will avec un petit sourire. La surprise

semblait finalement la rendre heureuse, ce qui la changerait des horribles

semaines qu’elle venait de traverser. La nuit, Mila faisait des cauchemars et,

durant la journée, elle était triste et n’avait envie de rien. Iris avait bien

essayé de lui donner des cours d’anglais et de calcul mais elle s’était

heurtée à un mur et avait eu le sentiment d’échouer en tant que mère. Voir

sa fille heureuse était une consolation et cela la soulagea un peu de la

culpabilité qu’elle avait éprouvée jusque-là.

— Maman, c’est une maison ! Regarde ! Et y a même un petit arbre !

— Oui, ma chérie, c’est une maison de poupée. Joyeux anniversaire !

— Je vous aime ! s’écria Mila.

Devant son euphorie, Iris fut sur le point de pleurer. Will, lui,

s’approcha de la fillette et l’embrassa sur le front. Iris fit de même puis ils

ouvrirent la boîte tous ensemble et en sortirent la maison. Ils placèrent tous

les petits meubles sur la table du salon, où Kiera les rangea par taille avant

de les mettre à l’endroit qui leur correspondait. Les ustensiles de cuisine, les

chaises, les tables, les divans, les armoires et les lits. Ensuite, elle examina à

nouveau la boîte et trouva un petit morceau de bois dont elle ignorait la

fonction. Il s’agissait peut-être de l’accoudoir d’un divan ou d’un barreau

de lit.

Will jeta un regard complice à sa femme avec un demi-sourire et elle lui

fit un signe pour qu’ils aillent parler dans la cuisine.

— Combien ça t’a coûté ?

— Je t’ai dit, presque rien.

— Plus de cent dollars, pas vrai ?

— Quatre cents.

Iris porta la main à sa bouche.

— T’as perdu la tête, ma parole !

— Ça va lui faire de l’usage. C’est un jouet pour toute la vie, Iris. C’est

pas cher. Quand elle sera plus grande, elle pourra encore y jouer.

— Quand elle sera plus grande, elle voudra plus jouer avec. C’est

beaucoup trop d’argent, Will. On peut pas dépenser autant. Ils ont augmenté

le loyer et y a que toi qui travailles.

— Et pourquoi tu travailles pas alors ?

— Je travaille déjà, Will. Je m’occupe de Mila et de la maison. T’es

qu’un gros macho !

— Me parle pas comme ça. Sois pas injuste.

— Tu sais que j’ai raison. Et en plus, c’est toi qu’es injuste. Si je

travaillais, on la laisserait avec qui ? On peut pas la mettre à l’école. Je te

rappelle que tout le monde la cherche, Will. Pourquoi tu réfléchis jamais

avant d’ouvrir la bouche ?

— Tu veux bien baisser d’un ton ? Elle va nous entendre. Quoique…, il

est peut-être temps qu’elle sache d’où elle vient.

— Arrête ça tout de suite. J’ai pas envie de la voir pleurer encore. Tu

crois pas que c’est déjà assez qu’elle nous demande toujours d’aller jouer

dehors et qu’on lui dit non ? Pauvre gamine. Et pauvre de moi, parce que

c’est moi qui dois la supporter quand elle est triste, tu sais ? Toi, t’es pas là

pour la voir quand elle demande et qu’elle me supplie.

— Et qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ? On sort avec elle comme si de

rien n’était ? En moins de dix minutes, tu peux être sûre qu’on se retrouve

en taule, Iris. Y a pas de marche arrière possible.

Iris soupira tout en essayant de dissiper l’angoisse qui lui nouait le

ventre. Will s’approcha d’elle, l’embrassa sur le front, la serra dans ses bras,

puis lui prit le visage entre ses mains.

— C’est notre fille et je suis prêt à tout pour elle. Et si je dois me serrer

la ceinture pour qu’elle puisse avoir un beau jouet, je le ferai. Tu comprends

?

Iris sentit la force de son mari. Quelquefois, elle doutait de lui, mais elle

se souvenait ensuite que c’était grâce à lui que Kiera était ici avec eux,

qu’elle lui avait pris la main au milieu de la foule ce jour de Thanksgiving

et qu’elles s’étaient frayé un chemin jusqu’à la bouche de métro de Penn

Station.

— Je sais, Will… C’est juste que… c’est compliqué. Je passe tout mon

temps avec elle ici. Et… quand je la regarde dans les yeux, j’ai l’impression

qu’elle sait la vérité.

— Elle sait rien, chérie. Ça fait combien de temps qu’elle demande plus

ses parents ?

— Presque un an.

— Tu vois ? Relax. On est ses parents et on le sera toujours. Tu

m’entends ?

Iris eut une expression étrange et Will la regarda, vexé.

— Quoi ?

— Je l’entends plus jouer.

William et Iris sortirent de la cuisine, inquiets, afin de vérifier que Mila

allait bien. Un jour, Iris avait lu quelque part qu’il n’y avait rien de plus

terrifiant pour des parents que le silence de leurs enfants, mais lorsqu’ils

entrèrent dans le salon, ils réalisèrent qu’il y avait bien pire. La porte

d’entrée était ouverte et il n’y avait aucune trace de Mila.

— C’est pas possible ! s’exclama Will.

— Mila ?! hurla Iris de toutes ses forces.

 

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