La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 51 sur 62

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La petite fille sous la neige

51 - Miren Triggs - 1999-2001

51

 

Miren Triggs

 

1999-2001

Le monde entier semblait être happé par les égouts

et personne ne faisait rien pour empêcher cela.

La mort de mon grand-père fut un choc pour ma mère. Elle pleura en

apprenant que son cœur avait lâché et que les médecins l’avaient appris trop

tard pour pouvoir le sauver. Bien qu’il fût le plus grand des salauds, c’était

son père, et la mort, bien souvent, suscitait le plus sincère des pardons chez

ceux qui étaient encore en vie.

Je revins à New York et essayai d’oublier tout cela, happée par le

tourbillon. Le monde de la presse me passionnait, mais en même temps, il

exigeait chaque jour un peu plus de moi. Il dévorait mon temps et mon

énergie et, même si je me sentais pleine de vie, il ouvrait les portes et les

méandres d’histoires dont il était difficile de se remettre. Une entreprise qui

exploitait des petites filles en Asie dans des ateliers illégaux le matin, dans

des bordels la nuit venue. Une société protectrice des animaux qui vendait

leur chair à des restaurants de Manhattan. Un père qui brûlait vif son fils

pour se venger de sa mère. Plus on passait de temps dans ce monde-là, et

plus il vous changeait. Lorsque je parlais à mes collègues, je me rendais

compte que les jeunes étaient enthousiastes et que les vétérans étaient des cyniques ayant l’humanité en horreur. Ils n’étaient pas tous comme ça, mais

chez chacun d’eux il était possible de débusquer, dans leurs phrases, le désir

de tomber enfin sur de bonnes nouvelles.

Bob avait insisté pour que je donne le maximum et il me confiait des

tâches de plus en plus ardues. Examen des comptes d’entreprises, des

budgets fédéraux, des inventaires d’usines. Je me levais avant l’aube et,

quand je n’étais pas en train d’enquêter sur un dossier ou d’interviewer

quelqu’un, je repartais du journal à la nuit tombée, après avoir retranscrit

tout le matériel que j’avais recueilli pendant la journée.

Un soir de 2001, en arrivant chez moi, je me rendis compte que la porte

d’entrée de Mme Amber était entrouverte, ce qui n’était pas dans ses

habitudes. Elle était si discrète que les volets de son appartement qui

donnaient sur la rue principale étaient toujours fermés.

— Madame Amber ? demandai-je en poussant doucement la porte et en

jetant un coup d’œil à l’intérieur.

Son appartement était presque deux fois plus grand que le mien. Je n’y

étais jamais entrée, car elle ne m’avait jamais invitée à boire un thé ou pour

me raconter de vieilles histoires. J’avais quelquefois vu la lumière d’une

lampe qu’elle allumait en entrant chez elle, lorsque nous nous croisions sur

le palier. Cette fois-ci, l’habitation était plongée dans l’obscurité.

— Madame Amber ? Vous allez bien ? demandai-je en haussant la voix.

Je n’aimais pas ça du tout. Il y a différents types de silence. On les

distingue dans l’air, dans les notes insonores qu’émettent les pas sur le sol,

dans la quiétude de rideaux au loin, que j’entendis glisser sur leur tringle à

l’autre bout du salon.

Je me précipitai à l’intérieur et essayai d’allumer la lampe de l’entrée,

mais l’ampoule avait grillé. J’avançai dans la pénombre, je distinguais

néanmoins les photos accrochées au mur. Sur l’une d’elles, je reconnus

Mme Amber, trente ou quarante ans en moins, bien coiffée et radieuse,

arborant un sourire d’une oreille à l’autre tel un collier de perles. Sur une autre, elle était vêtue d’un maillot de bain et sautait dans l’eau, sur une

plage, aux côtés d’un beau jeune homme de son âge. Sur une autre encore,

elle courait sur un chemin de terre entre les arbres, accompagnée du même

garçon, riant aux éclats. On l’imaginait heureuse. Il était indéniable qu’elle

l’était, du moins à l’époque.

Soudain, j’aperçus un pied nu dépasser de derrière le divan, près des

rideaux.

— Madame Amber ! hurlai-je.

Même dans la demi-obscurité, je pus voir qu’elle avait du sang sur le

front.

— Vous allez bien ? murmurai-je en m’agenouillant près d’elle afin

d’estimer la gravité de la blessure.

Elle paraissait légère, mais je composai tout de même le numéro des

urgences et leur donnai notre adresse. La seule chose que je connaissais des

premiers soins était plus à même d’obtenir l’effet contraire de celui désiré.

Je me relevai et cherchai à tâtons l’interrupteur de la lampe du salon.

J’allumai et, au moment où je me retournais, je le vis.

Un homme m’observait depuis le couloir qui semblait mener à la

chambre. Il était immobile, un coffret à bijoux dans les mains. Je ne pouvais

voir son visage, donc impossible de deviner ce qu’il s’apprêtait à faire.

— Si vous cherchez de l’argent, je ne sais pas où il se trouve, annonçai-

je avec fermeté.

— Ton téléphone ! cria-t-il d’une voix cassée.

Je réalisai alors qu’il s’agissait d’un petit voyou désespéré à la

recherche d’objets facilement monnayables. On était à la fin du mois. Noël

approchait à grands pas. Les délinquants aussi avaient des cadeaux à offrir.

Je jetai mon portable et la silhouette se baissa pour le ramasser. Mon

cœur battait à mille à l’heure, même si je faisais tout pour que cela ne se

voie pas.

Avec le temps, j’avais découvert qu’une partie de moi revenait toujours

au parc, cette nuit-là. Cet épisode s’était ancré dans mon esprit pour

toujours et je devrais vivre avec cela, que je le veuille ou non.

— Je suis armée, mentis-je, car mon pistolet se trouvait chez moi.

Prends le téléphone et on n’en parle plus. Mais si tu tentes quoi que ce soit,

je te flingue.

Je notai aussitôt un changement dans son attitude, une légère altération

de sa respiration. Il remarqua peut-être dans ma voix la rage que j’avais

engrangée à cause de toutes les injustices. Mme Amber émit un petit

gémissement de douleur et je tournai mon regard vers elle. Le coup n’avait

pas dû être aussi fort que je le pensais. Alors, comme s’il n’eût été qu’une

brise venue pour semer le doute et la peur dans ma vie, l’homme détala.

Pendant une heure, j’attendis l’ambulance en consolant Mme Amber,

pendant que je pensais à tout ce qui arrivait autour de moi. Le monde entier

semblait être happé par les égouts et personne ne faisait rien pour empêcher

cela. La violence, les agressions, la corruption, la peur de marcher seule, les

violeurs. Je pensais aussi à Kiera, que j’avais arrêté de chercher depuis un

petit bout de temps, complètement absorbée par la vie, et je me promis de

m’y remettre. Tous les soirs, jusque très tard. Il n’y avait pas d’autre moyen.

Mme Amber pleurait à mes côtés et je la pris dans mes bras, pensant

que cela pourrait la réconforter.

— Merci, Miren. Tu es une gentille fille, dit-elle avec difficulté.

Le coup n’avait pas été si fort, même si elle saignait et avait besoin de

points de suture.

— Vous ne diriez pas ça si vous étiez dans ma tête, rétorquai-je, pour

une fois sincère.

Elle me regarda, l’air grave. Et sans que je le lui demande, elle

commença à parler :

— Tu sais, Miren. Une fois, j’ai été seule comme toi et… je suis tombée

amoureuse sans le vouloir. C’était un homme formidable. De ceux qui débarquent dans ta vie et te laissent être comme tu es, sans vouloir te

changer, qui aiment même tes défauts et remplissent ta vie de feux

d’artifice.

— Reposez-vous, madame Amber, la coupai-je. L’ambulance va arriver.

— Non, je veux que tu le saches. Je crois que tu es une bonne personne

et je ne veux pas que la vie te malmène. Je veux que tu sois prête.

— D’accord, soupirai-je.

— Comme je t’ai dit… nous étions heureux. Très. Cette maison est

pleine de photos de cette période. Nous avons été fiancés pendant deux

merveilleuses années. Un soir, en sortant d’un excellent restaurant au bord

de l’eau, à Brooklyn, entourés de guirlandes d’ampoules accrochées aux

branches des arbres, il s’est agenouillé et m’a demandé ma main.

— Et qu’est-ce que vous avez dit ?

— J’ai hurlé oui, bien sûr ! J’étais si heureuse à ses côtés, tu sais. (Elle

fit une brève pause pour regarder une des photos.) Il s’appelait Ryan.

— Il est mort ?

— Dix minutes après m’avoir demandée en mariage.

Je retins ma respiration, la douleur semblait être partout, à l’affût,

attendant le moment propice pour causer le plus de dégâts possible.

— Quelques mètres plus loin, alors qu’on attendait un taxi, un type a

braqué une arme sur nous et a voulu que nous lui donnions tout ce que nous

avions. Portefeuille, montre, bague de fiançailles. Moi, j’ai tout donné, mais

Ryan était un homme courageux. Courageux ou fou. Le courage est

dangereux quand on n’est pas capable de mesurer les conséquences de nos

actes. Il est mort dans mes bras d’une balle dans le cou.

— Je… je suis désolée, madame Amber.

— Je n’aurais pas voulu que tu risques ta vie pour quelques bijoux. Ça

n’en vaut pas la peine. Si le monde s’écroule, c’est parce que les bonnes

personnes s’en vont avant l’heure.

Je hochai la tête, laissant l’idée faire son chemin dans mon esprit, mais

je ne parvins qu’à la conclusion que la vie était misérable, que la violence

était misérable, mais que tout cela était inévitable.

Lorsque l’ambulance emporta Mme Amber, j’entrai chez moi et sortis la

boîte avec le dossier de Kiera. Je savais que j’y trouverais ce que je

cherchais.

Une idée absurde me vint à l’esprit. D’une des chemises cartonnées,

glissa une photographie qui tomba à mes pieds. Dans la pénombre, je ne vis

pas de laquelle il s’agissait, alors que j’avais fouillé dans ces cartons des

centaines de fois. Ce ne fut que lorsque je me baissai et que j’en attrapai un

coin avec deux doigts que je vis son visage. À cet instant précis, après ce

qui venait d’arriver à Mme Amber, je décidai de surveiller de près le type

qui m’avait violée.

 

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