La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 27 sur 62

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La petite fille sous la neige

27 - 27 novembre 2010 Douze ans après la disparition de Kiera

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27 novembre 2010

 

Douze ans après la disparition de Kiera

Quelquefois, se raccrocher à un mauvais souvenir

est la seule manière de provoquer quelque chose de bien.

Après que le policier fut parti avec la quatrième cassette vidéo, Aaron

resta dans le nouvel appartement de Grace sans savoir quoi dire. Le bruit de

la neige du téléviseur était constant et perturbant, mais avec le temps, tous

deux y avaient trouvé une espèce de consolation et de compagnie. Aaron fit

les cent pas dans le salon et observa toutes les photos sur la table où on les

voyait tous les deux, heureux, ou avec Kiera dans les bras.

— Qu’est-ce qu’on était jeunes ! s’exclama-t-il en se saisissant d’un des

cadres pour détailler la photo.

Grace respira profondément pour se donner du courage. Ensuite, elle

lança le rituel qu’elle suivait chaque année pour l’anniversaire de sa fille.

Elle s’approcha de la table, l’air triste, ramassa les cadres puis les

rangea dans un petit coffre posé sur le vieux meuble du salon.

— Pourquoi tu continues à faire ça, Grace ? Tous les ans, tu les sors

comme si rien n’avait changé, mais regarde-nous. Regarde mes cheveux

blancs, mes rides. Et toi… toi aussi, tu as changé, Grace. Nous ne sommes

plus les jeunes débordant d’espoir de ces photos. Cesse de nier ce qui est

arrivé. Arrête de faire comme si Kiera était encore là.

— Aaron, tais-toi. Je ne peux pas…

— Regarde cette photo. Tous les trois en train de sourire. Ça fait

combien de temps que tu ne souris plus, Grace ? Ça fait combien de temps

que je n’entends plus ton rire ?

— Et toi, ça t’arrive encore ?

Aaron secoua la tête en silence.

— Mais… ça n’a aucun sens que tu fasses ça tous les ans, que tu fêtes

son anniversaire comme si de rien n’était. Je viens te voir et toi, tu agis

comme si Kiera était toujours là. Le gâteau, les photos et même cet

appartement que tu as loué avec une chambre de plus pour Kiera. Mais

Kiera n’est pas là. Tu comprends ? Rien de cette époque-là n’existe plus. Ni

toi, ni moi, ni le bonheur de ces photos. Elles te rendent juste malheureuse.

Si Kiera te voyait… et tu le sais, Grace. Peut-être… peut-être que le fait

qu’elle ne soit pas sur cette dernière cassette est la meilleure chose qui nous

soit arrivée. Tu comprends ?

— Comment oses-tu dire un truc pareil ?

— Peut-être que si on ne recevait plus ces vidéos, on arrêterait de

penser à elle. Cessons d’imaginer ce que l’on n’a pas vécu, toutes ces

choses que l’on n’a pas eues, et profitons de ce que l’on a. Tu te rappelles

quand tu lui lisais des contes ? Tu te rappelles ce que tu éprouvais quand tu

lui caressais la main avant qu’elle s’endorme ? Nous devons penser à ça et

pas à ce qu’on n’a pas. Il faut avancer et tourner la page.

— Tu t’entends, là ? Arrêter de penser à Kiera ? Faire comme si elle

n’avait jamais existé ?

— Grace, beaucoup de gens perdent un enfant et avec le temps… avec

le temps, ils réapprennent à vivre.

— Ils réapprennent à vivre ? Personne ne peut réapprendre à vivre après

ça. Personne. Et encore moins une mère. Je l’ai portée dans mon ventre

pendant neuf mois, elle a grandi en moi, Aaron. Mais ça, tu ne le

comprendras jamais. C’est impossible. Tu travaillais du matin au soir et tu

ne rentrais que pour la coucher. Elle passait toute la journée avec moi. Toute la journée, répéta-t-elle en haussant le ton. Alors peut-être que toi, tu peux

réapprendre à vivre, mais moi non, Aaron. J’ai besoin de savoir qu’elle va

bien. J’ai besoin de savoir qu’elle ne souffre pas. La voir sur ces vidéos me

soulageait, au moins. Peut-être que pour toi, les cassettes sont une torture,

mais pour moi c’est le seul moment que je passe chaque année près de ma

fille.

Grace commença à pleurer. Elle sentait un tel nœud dans sa poitrine,

une telle douleur, que c’était inévitable. Elle avait tu tout cela pendant

toutes ces années mais elle avait besoin aujourd’hui d’exploser devant

Aaron, qui se comportait comme si la peine n’était qu’accessoire dans leur

vie. C’était le cas, lorsque la douleur était liée à une situation précise, à une

rupture, à une tragédie inattendue. Mais rien de tout cela n’était comparable

à perdre un enfant et, encore moins, à le perdre plusieurs fois en douze ans.

— Kiera est aussi ma fille, Grace ! Je ne fais pas comme si de rien

n’était. Je l’aime plus que tout. C’est injuste que tu dises un truc pareil. Je

dis juste que… ne pas la voir sur les vidéos nous aidera à tourner la page et

à arrêter de la chercher.

— Je ne cesserai jamais de chercher ma fille, Aaron, jusqu’à ce que je

découvre où elle est et qui l’a enlevée. Tu comprends ? Jamais ! hurla-t-elle

de toutes ses forces.

Aaron se demanda s’ils ne devaient pas clore cette conversation. Il

réalisa qu’il était impossible de sortir son ex-femme de cet endroit obscur

dans lequel elle semblait enchaînée. Pourquoi ne se sentait-il pas aussi

malheureux qu’elle ? Il en vint à douter de son amour pour sa fille et sa

femme. À ce moment-là, il doutait de tout, et même de lui. Ces incertitudes

n’avaient rien de nouveau. Il y avait quelques années déjà qu’il les

ressentait et qu’il tentait de les noyer dans l’alcool lorsque la date du défilé

de Thanksgiving approchait.

D’ailleurs, la veille, il avait bu chez lui, comme chaque année, jusqu’à

ce qu’il s’endorme à 16 heures sur le divan devant la retransmission d’un match de basket des années 90 au cours duquel Jordan mettait un panier les

yeux fermés. Tel était son rituel depuis 1999 durant les semaines qui

précédaient Thanksgiving. Il prenait quelques jours de congé, puis il

s’enfermait chez lui pour boire et oublier. Un jour de 2003, il avait perdu les

pédales et avait été arrêté. C’était l’année de la première vidéo. Après ce

triste épisode, il avait essayé de contrôler ses pulsions entre les quatre murs

de son appartement. Ainsi, les jours précédant Thanksgiving, il se rendait

au supermarché et achetait de l’alcool bon marché, comme s’il se préparait

au passage d’une tornade, et il s’asseyait pour pleurer des larmes de vodka.

Son corps avait appris à métaboliser l’alcool progressivement au point que

le lendemain matin il ne se réveillait qu’avec une légère gueule de bois qui

ne durait que jusqu’à ce qu’il boive son café. Cela durait jusqu’à

l’anniversaire de Kiera, moment où il arrêtait de boire pour aller retrouver

Grace et se comporter, pour quelques heures seulement, comme le père de

famille qu’il avait un jour été.

— Qu’est-ce que tu crois qu’il va arriver, maintenant ? demanda Grace.

— Je ne sais pas, murmura-t-il. J’espère juste que Kiera va bien.

 

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