La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 18 sur 62

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La petite fille sous la neige

18 - 27 novembre 2010 Douze ans après la disparition de Kiera

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27 novembre 2010

 

Douze ans après la disparition de Kiera

La seule chose que j’aie trouvée

en fouillant mes ruines,

ce sont les débris de mon âme.

La sonnette stridente résonna dans le couloir, brisant le silence qui avait

éteint la vie dans cette maison. Une fine couche de poussière avait pris

possession des lieux et l’atmosphère était si grise qu’on aurait dit qu’on y

avait fait le ménage juste après un incendie. Mais il n’en était rien. Seules

les photographies sous verre qui reposaient sur la table en acajou du salon

brillaient comme si on les avait lustrées chaque jour. Sur les images, on

pouvait voir un couple heureux et jeune. Lui n’avait pas plus de trente ans.

Elle, un peu moins. Sur d’autres, apparaissait le même couple en compagnie

d’une joyeuse fillette de trois ans, les cheveux couleur miel et les yeux

verts. Elle souriait, révélant ses dents du bonheur.

La sonnette retentit à nouveau, cette fois-ci plus longuement, et Grace

Templeton se leva de la table de la cuisine pour aller ouvrir. Laisser-aller ou

désespoir, ses pas n’étaient pas aussi rapides que les premières années.

Nous étions le 27 novembre et l’appel de son mari venait de réveiller à

nouveau ses peurs les plus primaires.

Grace s’était levée ce jour-là en proie à un obscur mélange de

sentiments. Enthousiasme, espoir, dégoût, tristesse et désespoir. Chacune de ces émotions était causée par la parade qui lui rappelait le drame chaque

année. Grace Templeton posa sa main amaigrie sur la poignée et ouvrit,

tremblante. Elle tomba sur un homme barbu, la cinquantaine, le visage

ravagé par l’inquiétude.

Ils se regardèrent en silence, puis elle vit que l’homme tenait une

enveloppe à bulles.

— Elle était où, cette fois-ci ? demanda Grace d’une voix fatiguée.

— Dans la boîte aux lettres de notre ancienne maison, comme la

première fois. Les Swaghat m’ont appelé. J’ai prévenu l’inspecteur Miller.

Il arrive. Il m’a demandé d’attendre la police scientifique qui l’accompagne.

— Encore une fois le jour de son anniversaire, Aaron. Comme pour la

première vidéo. Qu’est-ce qu’ils nous veulent ? Pourquoi ils nous font ça !

Aaron demeura immobile, sans rien dire. Sa douleur était si intense qu’il

ne ressentait plus rien.

— J’ai sorti le gâteau du frigo avant de… savoir qu’une autre vidéo était

arrivée. Je l’ai commandé dans cette pâtisserie que l’on a vue lorsqu’on se

promenait à l’ouest de Central Park. Ils l’ont décoré avec de petites fleurs

orangées en sucre. Il faut que tu voies ça.

— Grace, s’il te plaît, arrête de faire de l’anniversaire de Kiera une fête

! Aujourd’hui, il y a un nouvel enregistrement. S’il te plaît, cette fois, non.

Je sais que chaque année je viens ici pour que nous soyons ensemble le jour

de son anniversaire mais… il y a une nouvelle vidéo, je te dis. C’est trop

d’émotions d’un coup. Je préfère… la visionner et c’est tout, tu ne penses

pas ? C’est la quatrième de notre fille. J’ai besoin de la voir et de pleurer

tranquillement.

— Le gâteau, c’est la seule chose qui fasse que je ne suis pas encore

devenue folle, Aaron. Ne m’enlève pas ça aussi. Tu m’as déjà fait assez de

mal, tu ne crois pas ?

Il répondit avec un soupir et Grace se retourna pour aller dans la

cuisine. Quelques minutes plus tard, elle revint avec une boîte blanche et se dirigea vers le petit salon. Aaron la suivit et la vit ouvrir la boîte. Elle

contenait un gâteau.

— Il est beau, pas vrai ? Kiera va adorer.

— J’en suis sûr, Grace, répondit-il dans un murmure.

— Qu’est-ce que tu attends ? demanda-t-elle, alors qu’elle cherchait des

allumettes dans un tiroir. Aujourd’hui, c’est 15.

Grace alla chercher deux bougies en forme de chiffre et Aaron fut

certain qu’elle les avait préparées depuis un bon bout de temps déjà. Il

demeura immobile, observant son ex-femme qui allait d’un côté et de

l’autre avec des gestes énergiques, et il dut retenir ses larmes pour ne pas

s’écrouler devant elle.

— Tu veux un milk-shake au chocolat ? demanda Grace en se dirigeant

vers la cuisine.

— J’ai également prévenu Miren. Je pense que c’est important qu’elle

soit là. Il y a peut-être du nouveau dans la vidéo, elle devrait la voir.

Grace réapparut presque aussitôt.

— Au chocolat ou à la vanille ? Le biscuit est à la carotte et fourré de

crème.

— Tu m’as entendu ? J’ai appelé Miren. Elle devrait arriver d’une

minute à l’autre.

— À la vanille, donc, continua Grace, ignorant les paroles de son ex-

mari et commençant à verser un liquide jaunâtre dans un verre.

— Grace, s’il te plaît. Elle verra peut-être quelque chose dans la vidéo.

Il faut y croire. Moi, j’en suis convaincu. Elle est de loin celle qui…

Soudain, le verre s’écrasa contre le mur, juste derrière Aaron, qui

n’avait même pas eu le temps de faire un mouvement pour l’esquiver.

— Jamais, Aaron ! Tu as compris ? Tu vas l’appeler et lui dire qu’elle

n’a pas intérêt à venir. J’en ai marre de la presse et de leur

sensationnalisme.

Aaron soupira, encore une fois. Année après année, cette journée

devenait de plus en plus dure pour tous les deux. Cela aurait été une charge

émotionnelle insupportable pour n’importe qui, mais pour eux, la douleur se

trouvait maintenant au-dessus de leur seuil de tolérance. Apparemment,

Grace semblait agir avec tranquillité et ne parlait de Kiera que de temps en

temps. Pour Aaron, cependant, c’était le seul sujet de conversation possible.

Cela faisait des années qu’il avait arrêté de parler de quoi que ce soit

d’autre. Lorsqu’ils se retrouvaient, la seule chose qui existait pour eux était

celle qu’ils n’avaient plus près d’eux : Kiera.

— D’accord. Je vais lui dire que c’était une fausse alerte. Je la lui

montrerai plus tard.

Grace hocha la tête, apaisée, les yeux inondés de larmes.

Aaron déposa le paquet sur la table et envoya un message à Miren : «

Ne viens pas. Grace ne veut pas te voir. »

Mais Miren ne réagit pas. Elle semblait ne pas avoir lu ce message, ni

les précédents où il l’avertissait de cette quatrième vidéo en douze ans.

— Allez, on commence ? demanda Grace en allumant la télé posée sur

un meuble de métal face à la table de la cuisine.

Sur la partie inférieure se trouvait un magnétoscope Sony couleur

aluminium, une relique qui continuait de fonctionner grâce à la

persévérance de Grace et Aaron. Ils l’avaient acheté en 1997, lorsque Kiera

avait seulement deux ans, dans le but de lui passer des films qu’ils lui

avaient offerts pour Noël. Son préféré était Mary Poppins, que Aaron avait

maintenant fini par détester, avec ses chansons, sa psychorigidité et sa

maudite joie de vivre. Lorsqu’il pensait à Kiera, il revoyait Mary Poppins

en train de lui offrir un ballon. S’il n’y avait pas eu ce ballon, Kiera serait

encore parmi eux.

Aaron ouvrit l’enveloppe à bulles portant le numéro 4 et laissa tomber

sur la table ce qu’elle contenait : une vidéo VHS de la marque TDK de cent vingt minutes avec un autocollant blanc sur lequel était écrit KIERA à la

main.

Grace dut s’asseoir. Le coup de fil de Aaron avec l’annonce d’une

nouvelle vidéo avait balayé l’espoir de mieux supporter l’anniversaire de sa

fille cette année-là.

— Ça va ? demanda Aaron, sur le point de fondre en larmes lui aussi.

Elle acquiesça d’un mouvement de tête, but une gorgée d’eau.

— Allons-y, s’il te plaît.

Aaron sortit des gants en latex de sa poche et les enfila. Ensuite, il

s’empara de la cassette avec délicatesse et l’introduisit dans le

magnétoscope.

Il s’assit à la table à son tour, devant le gâteau et à côté de Grace. Elle

craqua une allumette et alluma les bougies, illuminant de leur douce lueur

les petites fleurs orange qui décoraient le gâteau et leur âme de parents

tristes. Ils se prirent par la main.

C’était le seul moment où ils s’accordaient une trêve. Ils se voyaient

tous les ans pour l’anniversaire de leur fille dans l’unique but de visionner

la dernière cassette en date. Ensuite, s’ils avaient le temps, ils parlaient

pendant des heures, se donnaient des nouvelles, avant de prendre congé l’un

de l’autre pour l’année. Là, c’était différent. Ils s’étaient assis tous les deux

avec une vidéo qu’ils n’avaient pas encore vue, et aucun des deux n’était

prêt pour toutes ces émotions le même jour : l’anniversaire de leur petite et

la revoir après tant d’années.

Ils se regardèrent, abattus, fermèrent les yeux et laissèrent échapper

quelques larmes. Le silence se fit, à peine troublé par leur respiration, puis

ils entonnèrent Joyeux anniversaire.

Le chant terminé, ils s’approchèrent du gâteau et soufflèrent les bougies

à la place de Kiera.

— Qu’as-tu demandé cette fois-ci ? demanda Aaron.

— La même chose que tous les ans. Qu’elle aille bien.

Aaron hocha la tête.

— Et toi ?

— La même chose que tous les ans. Qu’elle revienne à la maison.

Grace laissa échapper un soupir empreint de tristesse et ce fut comme si

une cohorte de fantômes s’était glissée hors de sa bouche. Elle appuya

ensuite sa tête sur l’épaule de Aaron. Celui-ci prit la télécommande sur la

table et alluma le téléviseur, révélant la neige noir et blanc qui dansait sur

l’écran. Il augmenta le volume et ils commencèrent à entendre le bruit

qu’émettait l’image. Cette vieille télé était une relique qui continuait de

fonctionner malgré les années et les coups que Aaron lui avait donnés le

soir de la première vidéo. Dans le coin supérieur droit, on pouvait voir deux

fissures résultat d’une chute depuis la même table sur laquelle elle était

posée maintenant. Aaron changea de télécommande et alluma le

magnétoscope. L’écran passa au noir absolu. Peu après, dans le coin droit

apparut un compteur de secondes figé sur 00.00.

Grace serra la main de son ex-mari en le voyant bouger. Quelques

instants plus tard, qui leur parurent une éternité, alors que le compteur

affichait 00.02, l’écran noir fut remplacé par une chambre identique à celle

que Grace attendait mais avec une différence qui leur glaça le sang.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? hurla-t-elle.

Sur l’image, filmée depuis l’un des coins supérieurs de la pièce, on

pouvait voir une chambre aux murs couverts de papier peint avec un motif

de fleurs orange sur un fond bleu marine. Sur un côté, il y avait un petit lit

avec une couette orange assortie aux fleurs des murs. Dans l’autre, un tas de

feuilles et de carnets reposaient sur un bureau en bois, face auquel se

trouvait une chaise qui ressemblait plus à une chaise de cuisine que de

bureau. Les rideaux de gaze blanche d’une fenêtre, au centre de l’image,

demeuraient immobiles.

— Où est Kiera ? demanda Grace.

Aaron était pétrifié.

Ils s’attendaient à la voir d’une seconde à l’autre, comme chaque fois.

Dans chacune des trois cassettes vidéo précédentes, il y avait toujours eu

Kiera, plus grande à chacune de ses apparitions. Le compteur continuait

d’avancer, implacable, devant l’incrédulité des deux parents.

— Non ! Ça doit être une erreur ! cria Grace. Où est ma fille ?

Quelqu’un sonna à la porte, mais ils étaient si absorbés par l’image de

cette chambre vide, sans Kiera, qu’ils ne l’entendirent pas.

Lorsque le compteur afficha 00.59, l’image se figea et le magnétoscope

expulsa la cassette. L’écran se teinta en bleu pour ensuite passer à la neige,

ces points noirs et blancs qui sautillaient d’un côté à l’autre.

— Non ! crièrent-ils en chœur en voyant Kiera disparaître de leur vie

pour la deuxième fois.

 

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