La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 50 sur 62

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La petite fille sous la neige

50 - Quelque part - 21 décembre 2000

50

 

Quelque part

 

21 décembre 2000

Même chez les plus coupables,

quelqu’un d’attentif est capable

de trouver un éclat fulgurant d’amour.

Will avait passé les dernières semaines la tête baissée, le verbe rare, une

fois franchi le seuil de la maison. Il ne s’installait dans l’un des fauteuils du

salon que pour s’adonner à la boisson, cependant qu’Iris et la petite fille

jouaient avec la maison de poupée ou se faisaient des câlins sur le divan.

Chaque fois que sa femme lui demandait quelque chose, il émettait un

grognement et, lorsqu’elle lui reprochait de boire trop, il l’écoutait d’un air

indifférent, avant de se lever et de se servir un autre verre. En son for

intérieur, Will savait qu’il était de trop. Son mariage était un échec cuisant,

sa paternité, une mascarade. S’il avait bien pensé à un moment donné que

tout se passerait bien, il cherchait à présent dans son esprit tous les

moments où le contraire s’était imposé à lui. Ils ne pouvaient pas aller au

parc pour que Mila joue avec les autres enfants, ils redoutaient le jour où la

petite tomberait gravement malade et qu’ils n’auraient d’autre choix que de

l’emmener à l’hôpital, ils priaient pour que jamais personne ne la voie.

Ces nuits où il s’asseyait sur son fauteuil jusqu’à ce que l’alcool

l’abrutisse, sans même allumer la télévision, il se souvenait du moment où Iris et lui avaient emménagé à Clifton, dans cette maison du comté de

Passaic, New Jersey. C’était une construction en bois d’à peine quatre-

vingt-dix mètres carrés sur un terrain de deux cent cinquante, peinte en

blanc et avec un toit en V inversé. Elle se trouvait dans un voisinage

paisible, assez bon marché à cause de la station électrique qui s’élevait entre

les bâtisses et, même si les riverains n’étaient pas les plus agréables du

monde, Will et Iris avaient jugé l’endroit parfait pour former une famille.

Will se souvint du matin où il était entré dans la maison, portant son épouse

dans les bras – ils avaient à peine dix-neuf ans –, après s’être mariés dans

une chapelle de Garfield, à quelques kilomètres de là, ville dont ils étaient

tous deux originaires. Ils avaient grandi dans des environnements

compliqués. C’est même grâce à cela qu’ils s’étaient liés, en voulant se

secourir l’un l’autre. Le père de Will s’était pendu dans la salle de bains

alors qu’il n’était qu’un enfant, sa mère avait fait une overdose quand il

avait quinze ans. Will s’était retrouvé dans une famille d’accueil avec des

parents qui s’étaient toujours efforcés de le comprendre mais qu’il avait

toujours rejetés. À ses dix-huit ans, il avait fini par les quitter. Il avait trouvé

du travail dans un atelier et avait vécu un certain temps dans un studio

jusqu’à ce que le destin mette Iris sur son chemin, une jeune fille blonde

aux cheveux frisés dont la mobylette était tombée en panne. Et eux ils

tombèrent amoureux comme seuls tombent amoureux les idiots. Mais ils

étaient si cabossés tous les deux qu’ils ne pouvaient que s’assembler, ne fût-

ce que par erreur. Iris avait été élevée comme Will par une mère absente et

un père mort trop tôt, remplacé par une succession d’hommes vulgaires

dont elle avait essayé d’oublier les noms. Elle avait commencé à travailler

dans un fast-food et, avec ses premières économies, s’était acheté une

mobylette d’occasion qui la lierait à Will pour toujours.

Les fiançailles avaient été plus rapides qu’ils l’avaient prévu, Iris était

tombée enceinte à dix-neuf ans. Will s’était agenouillé devant elle sous une

tonnelle près du lac Dahnert’s, un après-midi où le soleil doré baignait les tables du pont qui reliait la berge au restaurant. Ils s’étaient mariés sans rien

dire à personne, seul un collègue de l’atelier de Will était présent comme

témoin. Avec les maigres économies dont ils disposaient, ils purent tout de

même envisager d’acheter cette petite maison. Lorsque la mère d’Iris

découvrit que sa fille ne l’avait pas invitée à son mariage, elle en fut si

blessée qu’elle ne lui rendit jamais visite. Mais ce bonheur, qui pas après

pas et avec beaucoup d’efforts leur avait permis de sortir du trou, s’était

heurté à une terrible nouvelle : Iris s’était réveillée une nuit, au cinquième

mois de grossesse, dans des draps trempés de sang, son entrejambe

transpercé par mille poignards.

Ce fut là le premier bébé qu’ils perdirent, mais qui ancra en eux un

besoin qu’ils n’avaient jamais ressenti jusque-là. Ils voulaient être parents.

Ils avaient tant aimé ce petit morceau d’eux auquel ils avaient déjà donné

un nom qu’il était impensable pour eux de continuer de vivre entre ces

quatre murs sans être père et mère. Cependant, les années passèrent, les

fausses couches et les factures médicales exorbitantes s’accumulèrent, et

une tristesse indicible finit par s’emparer de ce foyer.

Ce soir-là, après avoir entendu les rires de Mila pendant qu’Iris lui

racontait une histoire de sorcières et de voleurs, Will était sorti sans rien

dire.

Inquiète, Iris fit plusieurs fois le tour de la maison, puis jeta un œil au

jardin chaque fois qu’elle passait devant la fenêtre pour voir s’il

n’apparaissait pas au loin dans la rue. Elle se coucha sans avoir eu aucune

nouvelle de lui. Elle était persuadée qu’il finirait par rentrer. En temps

normal, Will sortait la poubelle. Quelquefois, il se rendait à la station-

service pour faire le plein et ne pas perdre de temps le lendemain matin, il

allait aussi au supermarché 24/7 pour quelques courses, mais il prévenait

toujours. Cette fois-là, en revanche, il était monté dans la voiture et il était

parti vers le sud sans un mot. Il s’était simplement approché d’Iris pendant qu’elle racontait l’histoire à Mila et avait déposé un baiser sur ses cheveux

avant de sortir en silence.

Vers 2 heures du matin, des phares balayèrent la façade de la maison et

Iris, qui n’avait pas fermé l’œil, bondit du lit pour vérifier que Will allait

bien. Elle se faisait du souci pour lui. Depuis l’histoire du voisin, il avait

changé. Il était devenu plus taciturne, il ne lui adressait quasiment plus la

parole. Elle lui avait plusieurs fois demandé s’il allait bien mais il n’avait

répondu que par un grognement désespéré.

Elle courut jusqu’au salon et attendit que la porte s’ouvre pour lui

demander comment il allait, mais on sonna et une voix d’homme inconnue

lui parvint :

— Madame Noakes ?

Iris demeura pétrifiée. Qui cela pouvait-il être ? Elle alla allumer le

téléviseur et mit la neuvième chaîne, celle reliée à la caméra de l’entrée.

Deux policiers en uniforme attendaient sur le pas de sa porte.

Qu’est-ce que tu as encore fait, Will ? pensa-t-elle, horrifiée. Et un

million de possibilités lui traversèrent l’esprit. Avait-il tout avoué à la police

? se demanda-t-elle, au bord de l’évanouissement. Elle se rendit jusqu’à la

chambre afin de vérifier que Mila dormait profondément. Rassurée, elle

referma la porte.

On sonna à nouveau et elle alla ouvrir, feignant d’être encore endormie,

tout en boutonnant sa robe de chambre.

— Oui ?

— Vous êtes madame Noakes ?

— Oui, dit-elle d’une voix éraillée, les yeux mi-clos. Il est arrivé

quelque chose ?

Les deux agents se regardèrent comme pour se demander lequel des

deux annoncerait la nouvelle. L’un d’eux, brun et mal attifé, se lança enfin :

— Ce n’est pas facile… mais…

— Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Votre mari… est décédé.

Iris prit sa tête entre ses mains, sous le choc.

— Sa voiture s’est fait emboutir par un train sur le passage à niveau de

Bloomfield Avenue. Il est mort sur le coup, je suis désolé.

— C’est… c’est pas possible, gémit Iris.

 

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