La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 39 sur 62

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La petite fille sous la neige

39 - 27 novembre 2010 Douze ans après la disparition de Kiera

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27 novembre 2010

 

Douze ans après la disparition de Kiera

Il est envisageable de rechercher la douleur

si c’est la seule chose

qui puisse nous donner de l’espoir.

Lorsque l’inspecteur Miller arriva au bureau du FBI avec la cassette

vidéo, il jeta sa gabardine sur la table où était posée une photo de la remise

du diplôme de fin de scolarité de sa fille et se dirigea vers l’Unité de la

police scientifique afin de vérifier, comme il l’avait fait pour les

précédentes, si elle ne portait pas d’empreintes autres que celles de Grace,

de Aaron ou de la personne qui l’avait trouvée. La première année, les

empreintes les avaient engagés sur une fausse piste et n’avaient servi qu’à

perturber un enfant et à obtenir le gribouillis du portrait-robot d’une femme

blanche aux cheveux frisés. Le dessin était punaisé au mur de son espace de

travail, à côté de l’écran de son ordinateur, mais on ne voyait qu’une partie

du visage tant l’endroit était rempli de chemises cartonnées débordantes de

feuilles.

Les deux vidéos suivantes apparues depuis 2003 étaient tellement

passées de main en main, pour terminer leur course dans les bureaux du

FBI, que les empreintes avaient été inexploitables. À première vue, cette

vidéo était semblable aux autres. Une TDK de cent vingt minutes, sans

boîtier, remise dans une enveloppe à bulles qui pouvait s’acheter à tous les coins de rue du pays. Il n’y avait pas de timbre, ni de marques particulières,

ni de griffures, juste le chiffre 4 écrit dessus.

— John, tu pourrais y jeter un coup d’œil ? demanda Miller au

responsable de la police scientifique.

— Une nouvelle cassette de Kiera ? Elle est passée par beaucoup de

mains ?

— En théorie, juste par celles des Templeton et, peut-être, par celles de

la personne qui habite dans leur ancienne maison, où elle a été découverte.

Si tu trouves quelque chose, préviens-moi aussitôt.

— Tu es pressé ?

— Qu’est-ce que tu imagines ? Bien sûr que je suis pressé !

— Ok. Je t’appelle dans une heure ou deux.

— Si tu pouvais me la digitaliser tout de suite et m’envoyer le

document, ce serait formidable. Et qu’elle ne sorte pas d’ici.

— Pas de problème, dit John, y a-t-il quelque chose de nouveau dans

celle-là ? Un meuble nouveau ou n’importe quoi ? Sur la troisième, il y

avait cette robe orange, non ?

— Dans celle-ci, Kiera n’apparaît pas.

John retint sa respiration, puis reprit :

— D’accord, je m’y mets tout de suite.

— Merci, John. Je suis à mon bureau. Appelle-moi dès que tu as

quelque chose.

— Pas de souci.

L’inspecteur Miller revint à son espace de travail sans grand espoir et,

après avoir allumé son ordinateur et tapé son mot de passe, accéda à

l’Intranet pour revoir les trois vidéos précédentes et réfléchir à cette affaire

pour la millième fois. Il avait rangé tout ce qu’il possédait sur l’affaire dans

un document intitulé « Kiera Templeton », après un effort récent du FBI

pour digitaliser les archives dans le but de réduire la quantité astronomique

de papier utilisé pour chaque enquête. Formulaires, fiches, photographies, négatifs, preuves physiques. Chaque disparition dont il s’occupait

demandait chaque fois plus d’espace, les dossiers prenaient la poussière et

cela augmentait le risque de ne rien trouver quand il en avait besoin. Il

cliqua sur « Vidéos ». Les enregistrements originaux se trouvaient dans une

boîte en carton, dans une salle fermée à clé au sous-sol, où il ne se rendait

que pour y déposer le nouvel original reçu. Grace et Aaron recevaient une

copie VHS de chacune des cassettes, à leur demande, dans le but

symbolique de voir leur fille quand ils en avaient besoin. Il trouva dans le

dossier une longue liste de documents correspondant aux enregistrements

des caméras de surveillance de la zone dans laquelle Kiera avait disparu et

qu’ils utilisaient pour essayer de retrouver la personne qui déposait les

vidéos dans les différents lieux.

Chaque fois qu’une cassette apparaissait, il suivait le même protocole :

il visionnait, une par une et dans l’ordre, les anciennes vidéos de Kiera

filmées dans cette même chambre triste. Il ouvrit la première, celle qu’il

avait le plus regardée, et, après une longue minute de réflexion, il prit sa

tête entre ses mains.

Il s’agissait de la vidéo dans laquelle Kiera jouait avec une poupée

devant une maisonnette en bois, avant de se lever et de laisser le jouet sur le

lit. Elle collait ensuite son oreille contre la porte et allait regarder à la

fenêtre. Enfin, elle se tournait, fixait la caméra et l’enregistrement prenait

fin.

Dans la deuxième vidéo que les Templeton avaient reçue, et qui avait

été déposée devant le bureau de Aaron une journée d’août 2007, Kiera avait

déjà douze ans et l’on remarquait sa silhouette svelte et ses jambes fines.

L’inspecteur Miller se força à regarder les images. Dans cette vidéo, Kiera

passait tout son temps à écrire quelque chose sur un carnet, le visage

concentré. Elle ne regardait la caméra à aucun moment. La qualité des

images était la même et les experts du FBI en avaient déduit qu’il s’agissait

toujours du même appareil d’enregistrement, accroché de manière fixe au mur et dont les images étaient diffusées en direct sur un écran proche

connecté à un magnétoscope de la marque Sanyo ; à en juger par les

marques que la tête de lecture laissait sur la bande.

La troisième vidéo, découverte dans un parc en février 2009, avait

toujours été la pire pour la famille Templeton, celle qu’ils regardaient avec

la plus grande douleur. On pouvait y voir Kiera, à quatorze ans, assise à son

bureau, en train d’écrire quelque chose dans un cahier noir, la porte fermée,

en train de pleurer et de gémir. Puis elle se levait et semblait crier en

direction de la porte, mais elle se trouvait de dos et on ne pouvait

comprendre ce qu’elle disait. Les experts en phonétique déduisirent qu’il

s’agissait d’une seule phrase de quatre mots, à en juger par les mouvements

de la mâchoire et de l’os situé en dessous de l’oreille. Ils en conclurent que

Kiera ne se trouvait pas seule et que la personne qui la retenait prisonnière

n’était pas loin d’elle à ce moment-là et qu’elle le savait. On pouvait voir

sur la table quatre cahiers identiques à celui sur lequel elle écrivait quelques

instants auparavant et qui semblaient être des journaux intimes. Grace et

Aaron s’évertuaient toujours à imaginer les pensées que leur fille pouvait

bien coucher sur ces pages vierges.

Une nuit, Grace Templeton avait regardé la vidéo en boucle tout en

pleurant avec sa fille, l’accompagnant dans sa tristesse et lui murmurant de

ne pas s’inquiéter, qu’un jour elle serait avec elle et qu’elle la consolerait,

même si elle ne se souvenait peut-être même plus de l’existence de sa mère.

Sur cette vidéo, Kiera était différente. Elle avait lâché ses cheveux,

délaissant la queue-de-cheval qu’elle portait sur les autres et ils tombaient

jusque sous ses seins, déjà formés.

L’amour que ses parents ressentaient pour elle en la voyant grandir de

vidéo en vidéo augmentait lui aussi. Ils ne partageaient pas seulement les

souvenirs de ses trois premières années de vie, mais aussi des moments des

années suivantes, quand elle pleurait, quand elle riait. Ils la voyaient se développer comme une âme libre, même si elle était un joli oiseau enfermé

dans une cage.

L’agent spécial Spencer sortit de son bureau et alla retrouver Ben.

— Encore la gamine ? Une nouvelle cassette ?

— Oui.

— On est sur l’autre fille, Ben, celle du quai 14. On ne peut pas

mobiliser d’effectifs supplémentaires, tu le sais bien. La recherche de Kiera

a coûté autant que celle de trente disparus. Non, Ben.

— Donne-moi une journée. Empreintes, ADN, examen des caméras de

la zone, la procédure habituelle. Cette fois-ci, on dirait que c’est différent.

— On ne peut pas, Ben. On est sur le point de retrouver la fille du quai

14 et j’ai besoin de toi. Le fiancé a avoué. On a maintenant besoin de

retrouver l’endroit où il a pu la jeter. Je veux que tu ailles là-bas et que tu

participes aux recherches. Une équipe de plongeurs est prête à fouiller la

zone indiquée. C’est bientôt fini, mais il faut limiter le périmètre.

— J’ai promis à la famille Templeton que je m’occuperais d’eux.

— Je ne peux pas me défaire de l’un de mes agents pour continuer de

soulever du sable dans le désert, Ben.

— Je n’ai jamais été ton agent, Spencer. Nous avons toujours été

collègues de bureau.

— Maintenant, tu es l’un de mes agents. Même si tu n’aimes pas cette

idée. Tu as beau répéter que je ne mérite pas ma promotion, j’ai cent

quatorze affaires résolues à mon actif, sur cent vingt ! Et toi, tu continues à

perdre ton temps sur les cas non résolus… Tout le monde mérite d’être

retrouvé. Pas seulement Kiera Templeton.

— Tu n’es qu’un connard, Spencer.

— Ne me pousse pas à te foutre un blâme, Ben. Arrête ça tout de suite.

— Mets-moi un blâme si ça te fait plaisir. Tu as toujours été un connard

et ça le confirmera.

Le visage de l’agent Spencer changea. L’air désolé, il dit en haussant le

ton pour que tout le monde puisse entendre :

— Inspecteur Miller, vous êtes suspendu de vos fonctions pour un mois.

Vous n’aurez plus accès aux locaux ni aux enquêtes en cours. Vos dossiers

passeront automatiquement à l’agent Wacks.

Ben hocha la tête, regarda, incrédule, ses collègues, qui baissèrent les

yeux. Il se leva, attrapa sa gabardine et fit face à Spencer une dernière fois.

— Tu sais ce qui nous différencie toi et moi ? Toi, tu t’es toujours centré

sur tes maudits quotas de réussite, alors que moi je me suis intéressé à

chacune des vies qui disparaissaient.

— Eh bien, tâche de ne pas faire aussi disparaître ta carrière ici !

rétorqua Spencer, tranchant.

Ben tourna les talons et laissa Spencer planté là, sans savoir ce que

serait son avenir en tant qu’agent.

Un instant plus tard, un document intitulé Kiera_4.mp4 apparut dans un

dossier de l’Intranet de l’agent Miller, dans lequel il gardait tous les

éléments de l’affaire Kiera. Mais cela faisait un petit moment déjà qu’il

déambulait dans la rue sans trop savoir quoi faire.

Il composa le numéro de Miren Triggs, cette journaliste du Press qui

avait toujours fourré son nez dans ses affaires, mais elle ne répondit pas. Il

décida alors d’appeler directement le Manhattan Press et demanda qu’on la

lui passe, mais une fille aimable à la voix douce lui annonça qu’elle n’était

pas venue au bureau de la journée.

— Où es-tu, bordel ? s’exclama-t-il après avoir raccroché.

 

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