La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 57 sur 62

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La petite fille sous la neige

57 - Clifton, New Jersey - 26 novembre 2010 Le jour de la dernière cassette vidéo

57

 

Clifton, New Jersey

 

26 novembre 2010

 

Le jour de la dernière cassette vidéo

Les mots que l’on n’a pas dits

en disent bien plus que ceux que l’on a prononcés.

— Bonsoir. Est-ce que je pourrais parler à William ?… William Noakes,

demanda Miren en faisant mine de consulter un dossier.

Il était 22 heures et Mila était déjà au lit, comme à son habitude. Malgré

ses quinze ans, sa mère continuait de la traiter comme une petite fille.

Iris demeura stupéfaite. Cela faisait bien dix ans que plus personne

n’avait demandé à parler à son mari. Elle avait changé le nom de la ligne

téléphonique et des comptes bancaires, et cette question la bouleversa.

— Euh… oui, il vivait ici. C’était… mon mari. Il est décédé il y a dix

ans.

— C’est justement pour cela que je suis là, improvisa Miren. Nous

avons détecté quelques mouvements irréguliers sur les comptes.

— Qu’est-ce qui se passe ? C’est pas un peu tard pour… ce genre de

chose ? demanda Iris, inquiète, même si Mila dormait et qu’elle n’avait rien

à cacher dans le salon.

— Euh… oui. Je sais qu’il est tard mais je n’ai pas pu venir avant, je

suis désolée. En fait, il y a eu un petit souci avec les cartes de votre mari.

Apparemment, quelqu’un a continué de les utiliser après sa mort et… c’est

une erreur que notre compagnie doit réparer.

— Quel petit souci ? Je regarde tous les mois les reçus.

— Oui, oui. En réalité, il n’y a aucun problème. Je me suis mal

expliquée. Il faut juste que vous remplissiez un formulaire et que vous

répondiez à quelques questions liées à des paiements réalisés depuis le

compte bancaire de votre mari afin de vérifier que personne ne vous a volé

les cartes ou que quelqu’un de non autorisé les utilise.

— Quelqu’un de non autorisé ?

— Ça arrive plus souvent que vous ne le pensez. Ils font une copie de

votre carte et, quand vous vous en rendez compte, ils vous ont déjà tout

vidé.

— Quelle horreur ! Je… j’ai pas vu de mouvement suspect sur les

comptes.

— Je peux entrer, s’il vous plaît ? Ça ne prendra qu’une minute. Il fait

un peu froid dehors.

Iris hocha la tête, troublée, mais elle ne pouvait tout de même pas laisser

cette jeune femme dehors. Un vent glacial soufflait ce soir-là. Elle ne

semblait pas présenter une menace. Elle souriait et avait un regard plein de

vie. Elle ressemblait à une vendeuse d’assurances.

Miren balaya l’intérieur d’un seul regard : table, divan, table basse,

téléviseur, magnétoscope Philips. Le papier peint était celui vendu par

Furnitools, bleu avec des fleurs orange.

— Merci beaucoup, madame… Noakes.

— Je vous en prie. Vous travaillez à la banque ? C’est la première fois

que je vous vois, souligna Iris en s’asseyant et en invitant Miren à faire de

même.

— Je travaille pour celle de votre carte bancaire. Je n’en ai que pour

cinq minutes, je vous le garantis.

— Pas de problème, dit Iris.

Miren observa les lieux : le long couloir, le placard vert fermé avec un

cadenas ouvert, la fenêtre, les rideaux de gaze. Au fond, deux portes, toutes

deux closes.

— Quelle est votre profession ? demanda Miren en s’asseyant à son

tour.

Elle sortit un stylo et fit mine de vouloir prendre note de la réponse.

— C’est un peu… compliqué. Je suis femme au foyer. L’assurance nous

a donné une belle somme d’argent quand Will est mort. Si je ne fais pas

trop de folies, je crois que je pourrai… m’en sortir avec ce qu’il y a sur mon

compte.

Une alarme résonna dans l’esprit de Miren. Ce mot normalement sans

importance avait fait tilt : nous.

— Vous avez dit « l’assurance nous a laissé ». Vous avez des enfants ?

Je… je ne vois pas cela dans le dossier.

Un frisson parcourut Iris, depuis la nuque jusqu’au bout de ses orteils.

— Des enfants ?… Non. Mais j’ai toujours aimé les chiens et… ils sont

comme mes enfants, vous savez ?

Miren sourit et accepta la réponse, mais en son for intérieur, elle sut que

quelque chose clochait. Elle n’avait vu aucune niche en arrivant, il n’y avait

pas de gamelle à l’intérieur ni aucune odeur animale. En revanche, l’air

semblait vicié. Elle ne devait jamais ouvrir les portes ni les fenêtres.

— Bien, passons maintenant aux… dépenses. J’ai là une série d’achats

que je voudrais que vous confirmiez.

— Bien sûr, dites-moi.

— Le 18 juin il y a trois ans, vous avez dépensé 12,40 dollars avec la

carte de votre mari chez Hanson Repair. Apparemment, il s’agirait de

l’achat de plusieurs cassettes VHS. Vous les avez achetées vous-même ?

— Hanson Repair ?

— Il s’agit du magasin d’appareils électroniques qui se trouve à une

dizaine de minutes d’ici. Vous connaissez M. Tyler ?

— Euh… je m’en souviens pas… mais si vous le dites, je suppose que

c’est vrai, répondit-elle, gênée.

Miren barra une ligne de la liste écrite sur sa feuille et passa à la

suivante :

— Le 12 janvier 2007, il y a une facture de 64,20 dollars dans le même

magasin, Hanson Repair. Est-ce correct ?

— 2007 ? Euh… c’était il y a longtemps, je m’en souviens pas. J’ai fait

réparer des choses là-bas, mais… je saurais pas vous dire si c’était en 2007.

— En réalité, nous avons juste besoin que vous nous confirmiez qu’il

s’agit bien de vous. J’ai parlé avec le magasin. Ils m’ont confirmé que vous

êtes bien cliente. En particulier pour la réparation d’un magnétoscope

Philips.

— Ah oui ! C’est bien possible !

— C’est celui-là, pas vrai ? demanda Miren en désignant l’appareil de la

pointe de son stylo avec un grand sourire.

— Euh… oui.

— C’est un véritable bijou. Il a quel âge ? Vingt ans ? Trente ?

— Je pourrais pas vous dire. C’est Will qui l’a acheté quand on a

emménagé dans cette maison. On l’a beaucoup utilisé à une époque. Mais

maintenant, avec les DVD, on l’allume plus.

À nouveau le pluriel. Ce on. À nouveau ce silence gênant après ce mot.

Cette fois-ci, Miren se contrôla.

— Parfait. Je crois que c’est tout ce dont j’ai besoin.

— C’est tout ? Je pourrai continuer d’utiliser le compte ?

— Bon, il vous faudra l’annuler en apportant le certificat de décès de

votre mari et virer l’argent sur le vôtre. C’est la procédure habituelle. C’est un peu lent, mais c’est la meilleure chose à faire. Vous vous éviterez des

problèmes, continua Miren en se levant.

Ça y est, elle l’avait. Elle en était convaincue et elle réfléchit à la

meilleure façon de résoudre tout cela. Elle alla à la porte, en proie à mille

questions, Iris lui emboîtant le pas. Elle se souvint alors du conseil du

professeur Schmoer : « Un journaliste d’investigation avance en confirmant

des hypothèses, Miren. Et la tienne a juste besoin du oui ou du non de

Margaret S. Foster. C’est quelque chose que tu peux obtenir rien qu’en le

lui demandant et en observant sa réaction. »

— C’est tout ce dont vous avez besoin ? demanda Iris avec un sourire.

— Oui… je crois que… j’ai tout ce qu’il faut…

La femme ouvrit la porte et Miren sortit. Elle se retourna d’un coup, son

cœur frappant fort dans sa poitrine. Il fallait qu’elle se lance, quitte à

s’écraser contre un mur.

— Une dernière chose…, dit-elle alors.

Iris lui lança un regard à la fois chaleureux et troublé.

— Bien sûr.

— Avez-vous acheté, vous ou votre mari, une maison de poupée

Smaller Home & Garden ?

Le visage d’Iris passa en une seconde de la sympathie à l’horreur. La

maison de poupée se trouvait dans la chambre de Mila et il était impossible

que cette jeune femme le sache. Iris ouvrit les yeux en grand comme si elle

avait cherché quelque chose dans l’obscurité, elle s’agrippa à l’encadrement

de la porte, ses lèvres s’ouvrirent pour inspirer l’air qui commençait à lui

manquer. Elle hésita assez de temps pour que sa réponse ne laisse aucun

doute : — Je sais pas… de quoi vous parlez, articula-t-elle enfin après un

long silence, se retenant à la porte. Maintenant, si vous permettez, j’ai des

choses à faire.

Elle ferma la porte d’un coup sec et Miren marcha jusqu’à sa voiture,

essayant de contenir l’adrénaline qui pulsait dans ses veines. Elle ne savait pas comment réagir. Elle démarra et roula jusqu’au bout de la rue, pendant

qu’Iris l’observait depuis l’intérieur de la maison, à travers les rideaux.

Ensuite, lorsque Miren disparut, elle hurla si fort qu’elle réveilla Mila.

— Qu’est-ce qu’il y a, maman ? demanda celle-ci, à moitié endormie.

— Ma chérie, dit sa mère, en larmes, fais ta valise, on s’en va dans une

heure.

— On s’en va ? Dehors ? De quoi tu parles, maman ? Tu veux que je

tombe malade ?

— On a pas le choix, chérie, répondit Iris entre deux sanglots. On doit

partir. Tout ira bien, tu verras.

— Pourquoi ? Non !

— Ma puce, il faut qu’on parte. On peut rien faire d’autre.

— Et pour aller où, maman ? demanda Mila, paniquée.

— Là où on nous retrouvera jamais, ma chérie, dit Iris à bout de souffle.

 

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