La petite fille sous la neige
55 - Quelque part - 26 novembre 2003 Un jour avant la première cassette vidéo
55
Quelque part
26 novembre 2003
Un jour avant la première cassette vidéo
La compassion a toujours besoin d’amour
et de douleur pour s’épanouir.
La veille de Thanksgiving, Iris passa toute la matinée chez elle avec
Mila.
— Et celle-là, comment elle me va, maman ? demanda la fillette drapée
dans une nappe orange en guise de robe.
— Il te manque l’essentiel, ma chérie, répondit Iris en lui nouant un
ruban de la même couleur à la taille.
Elle adorait jouer à la princesse avec elle et, bien qu’elle ne lui ait pas
acheté beaucoup de robes pour ne pas éveiller les soupçons, Iris s’arrangeait
toujours pour en improviser quelques-unes avec des nappes qu’elle
arrangeait autour de ses hanches de guêpe. Cela leur permettait de jouer à se
déguiser de mille manières, à développer l’imagination de la petite en
créant des vêtements à partir d’à peu près n’importe quoi. La plupart du
temps, tout se passait bien sauf les fois où Mila se faisait un sceptre avec la
balayette des toilettes.
— Il me manque quelque chose. Je reviens, dit Mila en repartant vers sa
chambre en sautillant.
Une heure plus tard, après que Iris eut vérifié par deux fois la chaîne 8
pour s’assurer que tout allait bien, la petite sortit de sa chambre avec un
serre-tête fait de nouilles collées sur un morceau de carton.
— Et maintenant ? Je suis belle ?
Sa mère sourit.
— Tu es magnifique, ma chérie, dit-elle sur un ton où perçait la fierté de
voir qu’elle l’élevait comme il fallait.
Elles passaient la plus grande partie du temps ainsi, à jouer ensemble, à
lire de vieux livres et à regarder des films de la collection de Will sur
cassettes VHS, vautrées sur le divan.
Elles avaient oublié que Will n’était plus là. Après la mort de son mari,
Iris avait traversé une période difficile. Elle avait eu besoin de sortir de
temps en temps pour les papiers du décès et, chaque fois, elle suppliait Mila
de n’ouvrir la porte à personne et de ne pas aller dehors car elle tomberait à
coup sûr malade comme la dernière fois. Elle espaçait les rendez-vous pour
ne pas avoir à tout faire le même jour et rester trop de temps dehors. Elle ne
s’occupait que d’un seul papier à la fois, revenait rapidement à la maison et
n’était soulagée que lorsqu’elle constatait que Mila allait bien et qu’elle lui
avait obéi. Durant cette période, Iris fut on ne peut plus inquiète, se
demandant quelle serait leur vie à présent. La petite ne pouvait pas rester
seule toute la journée pendant qu’Iris irait travailler pour gagner un salaire.
Elle maudissait Will. Elle en vint à le haïr à tel point qu’elle n’alla même
pas à son enterrement et ne prévint pas sa famille éloignée de sa mort.
Pendant ses dernières semaines, Will n’avait été qu’un lâche qui avait
abandonné le navire dès que la situation s’était un peu compliquée.
Elle découvrit bientôt que l’accident de son mari lui vaudrait une
indemnisation de près d’un million de dollars. Sans le lui dire, Will avait
contracté une assurance-décès. À cela s’ajouta la somme que la mairie accepta de payer pour ne pas avoir dument signalisé le passage à niveau.
Ainsi, lorsqu’elle consulta ses comptes et qu’elle vit le montant total, elle
pleura pendant des heures. La mort de Will n’avait finalement pas été une
catastrophe pour sa fille et elle, mais un soulagement. Elle garda donc de
son époux le souvenir d’un homme bien. En définitive, il lui avait donné
Mila et la chance de pouvoir passer tout son temps avec elle.
La mort de Will renforça en Mila l’idée que le monde extérieur était
dangereux, non seulement pour ces mystérieuses ondes invisibles qui
semblaient lui provoquer des spasmes mais aussi parce qu’il pouvait la tuer,
comme il avait tué son père.
Il arriva un moment où Mila fut si convaincue que l’extérieur était plein
de dangers qu’elle suppliait sa mère, quand celle-ci s’apprêtait à sortir, de
bien faire attention. Petit à petit, Iris prit son courage à deux mains pour
prolonger ses sorties et en profiter pour faire les courses. Elle laissait la
petite seule à la maison et, lorsqu’elle rentrait, s’étonnait toujours que sa
Mila courre vers elle et la prenne dans ses bras, heureuse qu’elle soit
revenue saine et sauve de sa périlleuse excursion. La fillette avait aussi peur
de sortir que de voir sortir sa mère, et ce sentiment les unit dans une lutte
contre un ennemi commun, bien qu’imaginaire.
Un jour, Iris oublia de fermer la porte derrière elle en rentrant des
courses, les bras chargés de sacs. À sa grande surprise, Mila accourut, la
ferma et sermonna sa mère :
— Maman, s’il te plaît, fais attention, je n’ai pas envie de tomber
malade.
Sa captivité, même si Iris n’en avait pas eu l’intention, avait été comme
le dressage d’un éléphant, que l’on attache d’abord à un poteau pour qu’il
ne puisse pas bouger, tout en le rouant de coups si jamais il essaie de
s’enfuir. Ensuite, lorsque les coups s’arrêtent, l’animal cesse de vouloir
s’échapper et commence à se sentir bien, protégé par son maître qui, à ses
yeux, passe alors pour un protecteur. Désormais, Mila ne voulait plus s’éloigner de cet environnement sécurisé, le faire l’aurait exposée à
d’horribles conséquences, comme les spasmes. Elle était devenue un
éléphant apprivoisé.
Cet après-midi-là, après avoir joué avec les robes, Mila essaya de
coiffer sa mère, mais elle lui tira les cheveux avec le peigne, ce qui fit rire
Iris de douleur. Elles échangèrent ensuite les rôles, même si Iris prodigua à
sa fille de meilleurs soins. Les cheveux de Mila étaient longs et bruns, et la
brosse glissait dessus comme sur un mouchoir de soie. Ses caresses
apaisaient la petite fille, qui regardait Matilda à la télévision.
À la fin du film, elle regagna sa chambre en fredonnant une chanson de
Noël qu’elle avait entendue dans Maman, j’ai raté l’avion ! et, lorsqu’elle
revint au salon, elle trouva sa mère en train de pleurer, la télécommande du
téléviseur dans la main.
— Maman, qu’est-ce qui t’arrive ? demanda-t-elle, effrayée.
— Rien, ma chérie… c’est juste… des mauvais souvenirs qui me
reviennent à l’esprit.
— Papa ?
— Oui, ma puce, mentit Iris. C’est papa.
— Y a pas de problème, hein ? dit Mila, caressant le visage de sa mère.
On est toutes les deux. Papa va bien, il est au ciel. Comme dans le film
Charlie, mon héros.
Iris éclata de rire. Sa fille avait le chic pour tourner en dérision les
situations les plus dramatiques.
— Tu es train de comparer papa à un chien ? demanda Iris dans un
sourire, cependant qu’elle séchait ses larmes du revers de la main.
— Non ! répondit l’enfant en riant. C’est juste que… j’aime pas que tu
pleures. Tu veux que je te lise un conte ?
— Oh oui, ma chérie, j’adorerais. Mais tu pourrais me laisser dix
minutes toute seule avant ? Il faut que je fasse quelque chose, là, dans le
salon.
— Tu veux que j’aille dans ma chambre ?
— Pourquoi tu jouerais pas un peu avec ta maison de poupée, et je te
rejoins, d’accord ?
— T’es sûre que tu vas bien ?
— Oui, Mila, vraiment, affirma Iris une dernière fois.
La petite partit dans sa chambre et referma la porte derrière elle. Elle se
demanda ce qui arrivait à sa mère. Elle était encore jeune mais déjà d’un
tempérament inquiet, et elle ne souhaitait qu’une chose, que sa mère soit
heureuse.
Pendant ce temps-là, dans le salon, Iris alluma à nouveau la télévision,
connecta l’antenne qui permettait de capter les chaînes et laissa tomber la
télécommande par terre aussitôt que les images apparurent. On pouvait voir
deux parents en train de pleurer, serrés l’un contre l’autre, la photo d’une
fillette de trois ans devant eux. Elle reconnut immédiatement Kiera. Il
s’agissait d’une cérémonie d’hommage qui s’était déroulée la veille à
Herald Square, et à laquelle avaient participé deux cents personnes, une
foule composée d’amis et de gens qui n’avaient pas oublié. Grace se tenait
derrière un micro, les yeux rougis par les pleurs, le visage déformé par la
douleur. À ses côtés, Aaron Templeton, le regard perdu et la mine défaite.
Ils n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. Iris monta le volume et, pour
la première fois, entendit la voix cassée de la mère à laquelle elle avait volé
son enfant.
— Aujourd’hui, ma puce, tu aurais presque huit ans, disait Grace à
l’assemblée.
La photo de Kiera semblait rappeler que sa fille avait été heureuse avec
elle. L’image était différente de celle qui avait circulé dans le Press et dans
les annonces diffusées à la télévision les années précédentes. Sur celle-ci,
Kiera riait à gorge déployée, on pouvait voir ses fossettes et ses dents du
bonheur. Ses yeux irradiaient de bonheur.
— J’aurais aimé te voir grandir, te mettre des pansements sur tes
genoux, j’aurais aimé continuer de te chanter cette chanson douce avec
laquelle je te bordais chaque soir et qui disait qu’il ne t’arriverait jamais
rien. (Elle fit une pause pour retrouver sa voix, qui tremblait.) J’aurais aimé
t’élever en te donnant de bonnes valeurs, ma chérie. Si seulement j’avais pu
t’embrasser sur le front plus que je ne l’ai fait, si seulement tu pouvais être
là, maintenant, devant moi, si je pouvais savoir que tu vas bien, mon petit
ange. Je demande clémence à la personne qui me l’a enlevée. Si, en
revanche, elle a commis l’irréparable et que ma petite fille est morte,
quelque part, je ne demande qu’une seule chose : qu’elle nous dise où elle
se trouve pour que nous puissions…
Elle éclata en sanglots et Aaron la prit dans ses bras. Sur l’écran,
alternèrent des images de l’ancienne maison des Templeton décorée de
lumières de Noël, pendant que le présentateur du journal télévisé rappelait,
en voix off, que les parents avaient monté un centre d’appel durant les
premiers jours mais que cela n’avait rien donné.
Iris avait regardé ces images en pleurant, inconsolable. Elle n’avait
jamais réfléchi au mal qu’elle avait causé. Même si elle savait que la petite
avait une famille qui continuait de la chercher, elle ne s’était jamais posé de
questions sur la douleur qu’elle leur infligeait. À présent qu’elle aimait Mila
de tout son cœur, elle comprenait à quel point les Templeton devaient
l’aimer eux aussi. Sa lèvre inférieure tremblait, comme celle de Grace
Templeton pendant qu’elle parlait à sa fille. Elle pensa à elle, à ce qu’ils
avaient dû endurer. Elle se demanda ce qu’elle devait faire.
Elle entreprit de sécher ses larmes mais ne put apaiser son sentiment de
culpabilité. Elle changea de chaîne pour ne plus voir Grace Templeton et,
sans le vouloir, appuya sur la 8. Mila jouait tranquillement avec sa maison
de poupée dans sa robe orange improvisée.
Elle rit.
Un rire nerveux et entrecoupé de sanglots. Soudain, une idée ridicule lui
traversa l’esprit. Une de ces idées aux conséquences néfastes.
Elle fouilla dans les films de Will et trouva une boîte de plusieurs
cassettes vierges de la marque TDK. Elle les essuya un long moment avec
un chiffon, vérifia qu’il n’y avait plus d’empreintes digitales dessus, puis en
introduisit une dans la fente du magnétoscope et, sans le vouloir, sans le
savoir, sans aucune intention de faire du mal à qui que ce soit, elle appuya
sur le bouton REC et observa Mila se déplacer dans la chambre. Elle arrêta
l’enregistrement une minute plus tard et, après avoir écrit KIERA au feutre
sur l’étiquette, elle examina à nouveau la cassette pour s’assurer qu’elle n’y
avait laissé aucune trace. Elle la mit dans une enveloppe à bulles et frappa à
la porte de Mila, le cœur battant la chamade.
— Qu’est-ce qu’il y a, maman ? demanda la fillette lorsqu’elle vit sa
mère. Ça va ?
— Oui, ma chérie, c’est juste que… ce soir, il faut que je sorte donner
ce paquet à des amis et… j’ai peur qu’il m’arrive quelque chose, dit Iris
sans vouloir trop donner de détails.
— N’y va pas, maman ! s’exclama Mila, en proie à la panique. Dis-leur
de venir. C’est dangereux et je veux pas qu’il t’arrive quelque chose.
— Je dois le faire, chérie. Ils vont pas bien et… je suis sûre que ça va
les aider. Ça ira, toi ?
Mila la prit dans ses bras et lui murmura :
— Oui, maman. J’ouvrirai à personne et j’éteindrai les lumières, mais
promets-moi que tu reviendras.
— Je te le promets, mon ange.
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