La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 55 sur 62

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La petite fille sous la neige

55 - Quelque part - 26 novembre 2003 Un jour avant la première cassette vidéo

55

 

 

Quelque part

 

26 novembre 2003

 

Un jour avant la première cassette vidéo

La compassion a toujours besoin d’amour

et de douleur pour s’épanouir.

La veille de Thanksgiving, Iris passa toute la matinée chez elle avec

Mila.

— Et celle-là, comment elle me va, maman ? demanda la fillette drapée

dans une nappe orange en guise de robe.

— Il te manque l’essentiel, ma chérie, répondit Iris en lui nouant un

ruban de la même couleur à la taille.

Elle adorait jouer à la princesse avec elle et, bien qu’elle ne lui ait pas

acheté beaucoup de robes pour ne pas éveiller les soupçons, Iris s’arrangeait

toujours pour en improviser quelques-unes avec des nappes qu’elle

arrangeait autour de ses hanches de guêpe. Cela leur permettait de jouer à se

déguiser de mille manières, à développer l’imagination de la petite en

créant des vêtements à partir d’à peu près n’importe quoi. La plupart du

temps, tout se passait bien sauf les fois où Mila se faisait un sceptre avec la

balayette des toilettes.

— Il me manque quelque chose. Je reviens, dit Mila en repartant vers sa

chambre en sautillant.

Une heure plus tard, après que Iris eut vérifié par deux fois la chaîne 8

pour s’assurer que tout allait bien, la petite sortit de sa chambre avec un

serre-tête fait de nouilles collées sur un morceau de carton.

— Et maintenant ? Je suis belle ?

Sa mère sourit.

— Tu es magnifique, ma chérie, dit-elle sur un ton où perçait la fierté de

voir qu’elle l’élevait comme il fallait.

Elles passaient la plus grande partie du temps ainsi, à jouer ensemble, à

lire de vieux livres et à regarder des films de la collection de Will sur

cassettes VHS, vautrées sur le divan.

Elles avaient oublié que Will n’était plus là. Après la mort de son mari,

Iris avait traversé une période difficile. Elle avait eu besoin de sortir de

temps en temps pour les papiers du décès et, chaque fois, elle suppliait Mila

de n’ouvrir la porte à personne et de ne pas aller dehors car elle tomberait à

coup sûr malade comme la dernière fois. Elle espaçait les rendez-vous pour

ne pas avoir à tout faire le même jour et rester trop de temps dehors. Elle ne

s’occupait que d’un seul papier à la fois, revenait rapidement à la maison et

n’était soulagée que lorsqu’elle constatait que Mila allait bien et qu’elle lui

avait obéi. Durant cette période, Iris fut on ne peut plus inquiète, se

demandant quelle serait leur vie à présent. La petite ne pouvait pas rester

seule toute la journée pendant qu’Iris irait travailler pour gagner un salaire.

Elle maudissait Will. Elle en vint à le haïr à tel point qu’elle n’alla même

pas à son enterrement et ne prévint pas sa famille éloignée de sa mort.

Pendant ses dernières semaines, Will n’avait été qu’un lâche qui avait

abandonné le navire dès que la situation s’était un peu compliquée.

Elle découvrit bientôt que l’accident de son mari lui vaudrait une

indemnisation de près d’un million de dollars. Sans le lui dire, Will avait

contracté une assurance-décès. À cela s’ajouta la somme que la mairie accepta de payer pour ne pas avoir dument signalisé le passage à niveau.

Ainsi, lorsqu’elle consulta ses comptes et qu’elle vit le montant total, elle

pleura pendant des heures. La mort de Will n’avait finalement pas été une

catastrophe pour sa fille et elle, mais un soulagement. Elle garda donc de

son époux le souvenir d’un homme bien. En définitive, il lui avait donné

Mila et la chance de pouvoir passer tout son temps avec elle.

La mort de Will renforça en Mila l’idée que le monde extérieur était

dangereux, non seulement pour ces mystérieuses ondes invisibles qui

semblaient lui provoquer des spasmes mais aussi parce qu’il pouvait la tuer,

comme il avait tué son père.

Il arriva un moment où Mila fut si convaincue que l’extérieur était plein

de dangers qu’elle suppliait sa mère, quand celle-ci s’apprêtait à sortir, de

bien faire attention. Petit à petit, Iris prit son courage à deux mains pour

prolonger ses sorties et en profiter pour faire les courses. Elle laissait la

petite seule à la maison et, lorsqu’elle rentrait, s’étonnait toujours que sa

Mila courre vers elle et la prenne dans ses bras, heureuse qu’elle soit

revenue saine et sauve de sa périlleuse excursion. La fillette avait aussi peur

de sortir que de voir sortir sa mère, et ce sentiment les unit dans une lutte

contre un ennemi commun, bien qu’imaginaire.

Un jour, Iris oublia de fermer la porte derrière elle en rentrant des

courses, les bras chargés de sacs. À sa grande surprise, Mila accourut, la

ferma et sermonna sa mère :

— Maman, s’il te plaît, fais attention, je n’ai pas envie de tomber

malade.

Sa captivité, même si Iris n’en avait pas eu l’intention, avait été comme

le dressage d’un éléphant, que l’on attache d’abord à un poteau pour qu’il

ne puisse pas bouger, tout en le rouant de coups si jamais il essaie de

s’enfuir. Ensuite, lorsque les coups s’arrêtent, l’animal cesse de vouloir

s’échapper et commence à se sentir bien, protégé par son maître qui, à ses

yeux, passe alors pour un protecteur. Désormais, Mila ne voulait plus s’éloigner de cet environnement sécurisé, le faire l’aurait exposée à

d’horribles conséquences, comme les spasmes. Elle était devenue un

éléphant apprivoisé.

Cet après-midi-là, après avoir joué avec les robes, Mila essaya de

coiffer sa mère, mais elle lui tira les cheveux avec le peigne, ce qui fit rire

Iris de douleur. Elles échangèrent ensuite les rôles, même si Iris prodigua à

sa fille de meilleurs soins. Les cheveux de Mila étaient longs et bruns, et la

brosse glissait dessus comme sur un mouchoir de soie. Ses caresses

apaisaient la petite fille, qui regardait Matilda à la télévision.

À la fin du film, elle regagna sa chambre en fredonnant une chanson de

Noël qu’elle avait entendue dans Maman, j’ai raté l’avion ! et, lorsqu’elle

revint au salon, elle trouva sa mère en train de pleurer, la télécommande du

téléviseur dans la main.

— Maman, qu’est-ce qui t’arrive ? demanda-t-elle, effrayée.

— Rien, ma chérie… c’est juste… des mauvais souvenirs qui me

reviennent à l’esprit.

— Papa ?

— Oui, ma puce, mentit Iris. C’est papa.

— Y a pas de problème, hein ? dit Mila, caressant le visage de sa mère.

On est toutes les deux. Papa va bien, il est au ciel. Comme dans le film

Charlie, mon héros.

Iris éclata de rire. Sa fille avait le chic pour tourner en dérision les

situations les plus dramatiques.

— Tu es train de comparer papa à un chien ? demanda Iris dans un

sourire, cependant qu’elle séchait ses larmes du revers de la main.

— Non ! répondit l’enfant en riant. C’est juste que… j’aime pas que tu

pleures. Tu veux que je te lise un conte ?

— Oh oui, ma chérie, j’adorerais. Mais tu pourrais me laisser dix

minutes toute seule avant ? Il faut que je fasse quelque chose, là, dans le

salon.

— Tu veux que j’aille dans ma chambre ?

— Pourquoi tu jouerais pas un peu avec ta maison de poupée, et je te

rejoins, d’accord ?

— T’es sûre que tu vas bien ?

— Oui, Mila, vraiment, affirma Iris une dernière fois.

La petite partit dans sa chambre et referma la porte derrière elle. Elle se

demanda ce qui arrivait à sa mère. Elle était encore jeune mais déjà d’un

tempérament inquiet, et elle ne souhaitait qu’une chose, que sa mère soit

heureuse.

Pendant ce temps-là, dans le salon, Iris alluma à nouveau la télévision,

connecta l’antenne qui permettait de capter les chaînes et laissa tomber la

télécommande par terre aussitôt que les images apparurent. On pouvait voir

deux parents en train de pleurer, serrés l’un contre l’autre, la photo d’une

fillette de trois ans devant eux. Elle reconnut immédiatement Kiera. Il

s’agissait d’une cérémonie d’hommage qui s’était déroulée la veille à

Herald Square, et à laquelle avaient participé deux cents personnes, une

foule composée d’amis et de gens qui n’avaient pas oublié. Grace se tenait

derrière un micro, les yeux rougis par les pleurs, le visage déformé par la

douleur. À ses côtés, Aaron Templeton, le regard perdu et la mine défaite.

Ils n’étaient plus que l’ombre d’eux-mêmes. Iris monta le volume et, pour

la première fois, entendit la voix cassée de la mère à laquelle elle avait volé

son enfant.

— Aujourd’hui, ma puce, tu aurais presque huit ans, disait Grace à

l’assemblée.

La photo de Kiera semblait rappeler que sa fille avait été heureuse avec

elle. L’image était différente de celle qui avait circulé dans le Press et dans

les annonces diffusées à la télévision les années précédentes. Sur celle-ci,

Kiera riait à gorge déployée, on pouvait voir ses fossettes et ses dents du

bonheur. Ses yeux irradiaient de bonheur.

— J’aurais aimé te voir grandir, te mettre des pansements sur tes

genoux, j’aurais aimé continuer de te chanter cette chanson douce avec

laquelle je te bordais chaque soir et qui disait qu’il ne t’arriverait jamais

rien. (Elle fit une pause pour retrouver sa voix, qui tremblait.) J’aurais aimé

t’élever en te donnant de bonnes valeurs, ma chérie. Si seulement j’avais pu

t’embrasser sur le front plus que je ne l’ai fait, si seulement tu pouvais être

là, maintenant, devant moi, si je pouvais savoir que tu vas bien, mon petit

ange. Je demande clémence à la personne qui me l’a enlevée. Si, en

revanche, elle a commis l’irréparable et que ma petite fille est morte,

quelque part, je ne demande qu’une seule chose : qu’elle nous dise où elle

se trouve pour que nous puissions…

Elle éclata en sanglots et Aaron la prit dans ses bras. Sur l’écran,

alternèrent des images de l’ancienne maison des Templeton décorée de

lumières de Noël, pendant que le présentateur du journal télévisé rappelait,

en voix off, que les parents avaient monté un centre d’appel durant les

premiers jours mais que cela n’avait rien donné.

Iris avait regardé ces images en pleurant, inconsolable. Elle n’avait

jamais réfléchi au mal qu’elle avait causé. Même si elle savait que la petite

avait une famille qui continuait de la chercher, elle ne s’était jamais posé de

questions sur la douleur qu’elle leur infligeait. À présent qu’elle aimait Mila

de tout son cœur, elle comprenait à quel point les Templeton devaient

l’aimer eux aussi. Sa lèvre inférieure tremblait, comme celle de Grace

Templeton pendant qu’elle parlait à sa fille. Elle pensa à elle, à ce qu’ils

avaient dû endurer. Elle se demanda ce qu’elle devait faire.

Elle entreprit de sécher ses larmes mais ne put apaiser son sentiment de

culpabilité. Elle changea de chaîne pour ne plus voir Grace Templeton et,

sans le vouloir, appuya sur la 8. Mila jouait tranquillement avec sa maison

de poupée dans sa robe orange improvisée.

Elle rit.

Un rire nerveux et entrecoupé de sanglots. Soudain, une idée ridicule lui

traversa l’esprit. Une de ces idées aux conséquences néfastes.

Elle fouilla dans les films de Will et trouva une boîte de plusieurs

cassettes vierges de la marque TDK. Elle les essuya un long moment avec

un chiffon, vérifia qu’il n’y avait plus d’empreintes digitales dessus, puis en

introduisit une dans la fente du magnétoscope et, sans le vouloir, sans le

savoir, sans aucune intention de faire du mal à qui que ce soit, elle appuya

sur le bouton REC et observa Mila se déplacer dans la chambre. Elle arrêta

l’enregistrement une minute plus tard et, après avoir écrit KIERA au feutre

sur l’étiquette, elle examina à nouveau la cassette pour s’assurer qu’elle n’y

avait laissé aucune trace. Elle la mit dans une enveloppe à bulles et frappa à

la porte de Mila, le cœur battant la chamade.

— Qu’est-ce qu’il y a, maman ? demanda la fillette lorsqu’elle vit sa

mère. Ça va ?

— Oui, ma chérie, c’est juste que… ce soir, il faut que je sorte donner

ce paquet à des amis et… j’ai peur qu’il m’arrive quelque chose, dit Iris

sans vouloir trop donner de détails.

— N’y va pas, maman ! s’exclama Mila, en proie à la panique. Dis-leur

de venir. C’est dangereux et je veux pas qu’il t’arrive quelque chose.

— Je dois le faire, chérie. Ils vont pas bien et… je suis sûre que ça va

les aider. Ça ira, toi ?

Mila la prit dans ses bras et lui murmura :

— Oui, maman. J’ouvrirai à personne et j’éteindrai les lumières, mais

promets-moi que tu reviendras.

— Je te le promets, mon ange.

 

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