La petite fille sous la neige
58 - Clifton, New Jersey - 27 novembre 2010 Le jour de la dernière cassette vidéo
58
Clifton, New Jersey
27 novembre 2010
Le jour de la dernière cassette vidéo
Quand on entreprend le premier voyage,
ce n’est jamais le dernier.
Mila s’était habillée comme le lui avait demandé sa mère. Elle portait
un foulard sur la tête et des lunettes de soleil, bien qu’il fasse nuit. Ses
habits ne laissaient à découvert que ses mains, ses pommettes et ses lèvres
pulpeuses. Avec ses lunettes, elle voyait mal dans l’obscurité de la nuit, elle
se tenait donc fermement à sa mère, craignant à chaque instant d’être prise
d’une crise d’épilepsie.
Jusqu’à présent, elle n’en avait eu qu’une dizaine. Après une dispute
avec sa mère, après avoir regardé un film trop émouvant à la télé, après
s’être brossé les dents… À chacune de ces crises, sa mère l’avait
convaincue qu’elle souffrait d’une hyper sensibilité aux ondes
électromagnétiques. Elle avait grandi en craignant le monde extérieur
comme s’il eût été un environnement radioactif capable de la réduire en
cendres. Pour cette raison, à la maison, ils ne disposaient pas d’une
télévision par câble, du moins c’était ce que croyait Mila, car Iris la débranchait dès que celle-ci se trouvait dans les parages. Elles ne
regardaient que les films VHS qu’Iris achetait d’occasion.
Pendant que Mila préparait ses affaires, Iris s’était demandé où aller et
quoi faire. Elles ne disposaient pas de beaucoup de temps. Cette jeune
femme avait posé des questions sur la maison de poupée et cela signifiait
qu’on les avait retrouvées. Elle avait fait une valise à la va-vite et l’avait
traînée avec difficulté jusqu’à sa voiture, une petite Ford Fiesta de couleur
blanche, de plus de dix ans, qu’elle avait achetée pour faire les courses
depuis que Will n’était plus là.
Elle aida Mila à rejoindre la voiture. C’était la première fois depuis
longtemps que l’air glacé du dehors caressait le visage de l’adolescente.
Plus elle s’éloignait de la maison, plus elle se sentait mal, et, bien que ce ne
fût que de l’autosuggestion, ses jambes flageolèrent juste avant de monter à
bord.
— Attends ici, lui ordonna Iris, je vais chercher des affaires.
Elle revint à la maison et introduisit dans le magnétoscope l’une des
dernières cassettes vierges TDK qu’elle gardait dans une boîte. Elle filma la
chambre une minute, cette fois-ci vide, comme elle l’avait fait à d’autres
occasions. Elle pensa que les parents de Mila comprendraient qu’ils ne
recevraient plus jamais de nouvelles de leur fille. C’était un adieu, un adieu
sans mots, silencieux, il ne pouvait pas en être autrement. Au fond, elle
compatissait. Elle ne pouvait imaginer une vie sans Mila et souvent elle
avait pensé, avec regret, à leur douleur. C’est ainsi qu’était née l’idée de la
première cassette vidéo.
Elle conduisit toute la nuit d’un endroit à l’autre, indécise, arpentant la
ville pendant que Mila observait par la vitre ce monde qu’elle ne
connaissait pas.
De temps en temps, elle demandait ce qui défilait devant elle : une
station-service, une boulangerie ouverte qui préparait des bretzels pour le
lendemain, un groupe de SDF qui avaient monté une tente près de conteneurs. Iris n’avait aucun plan et, lorsque sa montre afficha 5 heures du
matin, elle se rendit compte qu’elle était en train de se garer à Dyker
Heights, devant l’ancienne maison des Templeton.
Les riverains avaient commencé à décorer leur façade d’illuminations
de Noël qui, à cette heure-là, étaient toutes éteintes. Dans certains jardins,
on pouvait voir des rennes, le père Noël, des soldats aux costumes bigarrés.
Iris était inquiète, comme chaque fois qu’elle avait déposé une des
cassettes. Cependant, tout était différent ce matin-là. À ses côtés, Mila la
regardait sans comprendre.
— Ma chérie, tu pourrais aller mettre ce paquet dans la boîte aux lettres,
s’il te plaît ? demanda-t-elle après s’être armée de courage.
Iris tendit le bras vers la banquette arrière et prit une enveloppe marron.
À l’intérieur se trouvait la cassette qu’elle avait enregistrée pendant que
Mila attendait dans la voiture, effrayée et agitée de sortir de la maison au
milieu de la nuit.
Iris avait allumé le téléviseur, mis la chaîne 8 et attendu que l’image de
cette chambre vide surgisse à l’écran. Elle avait pensé à ces deux parents,
Aaron et Grace Templeton, qui apparaissaient de temps en temps aux
informations, en larmes et suppliant le ravisseur de leur fille de la relâcher.
Elle avait ressenti une peine immense pour eux. Chaque fois qu’elle
entendait parler d’eux, elle avait peur de ne plus pouvoir continuer avec
Mila et de devoir la rendre, pour qu’elle vive la vie qui lui revenait, avec sa
vraie famille, et non celle qu’elle lui offrait entre quatre murs, en lui faisant
croire que si elle sortait, quelque chose de grave lui arriverait.
Mais Iris ne pouvait plus laisser partir Mila. Elle l’aimait trop pour la
perdre. Elle était devenue la seule chose qui existait à ses yeux. Un enfant,
même volé, vous change pour toujours. Un seul sourire après des heures à
pleurer en réclamant ses parents était un vrai bonheur, un rire pendant les
jeux était comme un premier baiser, un « je t’aime, maman » et plus rien
n’existait au monde. Un enfant vous rendait accro à l’amour et il était devenu impensable qu’elle lui dise au revoir. Elle avait passé tant de temps
avec elle, elle avait tissé un tel lien avec cette petite fille, devenue
adolescente, que dans sa tête, il était maintenant inenvisageable qu’elles se
quittent.
Lorsque, la veille au soir, Miren s’était présentée chez elle, Iris n’avait
pas su comment réagir et, pendant toute la nuit, elle n’avait eu qu’une envie
: disparaître.
— Qu’est-ce qu’on fait là, maman ? C’est quoi, cette enveloppe ?
Iris soupira et essaya de contrôler son tremblement en serrant fort le
volant.
— Je te raconterai plus tard, d’accord, ma chérie ? On part pour un long
voyage et… c’est pour dire adieu à des amis.
— D’accord, maman, répondit Mila sans comprendre pour autant.
Elle descendit de la voiture, le foulard sur la tête, mais sans les lunettes
de soleil, l’enveloppe avec le numéro 4 dans la main. Elle s’approcha de la
boîte aux lettres de cette maison aux lumières éteintes avec une sensation
étrange. Il était encore tôt et, derrière la baie vitrée, elle put distinguer un
sapin de Noël illuminé. Cet endroit lui semblait familier, comme si elle
l’avait déjà vu avant mais sans pour autant pouvoir dire quand exactement.
Elle força un peu le couvercle de la boîte. Elle ne savait pas comment
l’ouvrir, elle n’en avait jamais ouvert, et alors qu’elle s’activait, une ombre
surgit à côté d’elle et lui murmura avec douceur : — Laisse-moi t’aider,
Kiera.
Effrayée, Mila lâcha un petit cri et laissa tomber l’enveloppe. Iris, qui
avait vu depuis la voiture cette jeune femme s’approcher rapidement de sa
fille, sentit qu’on était en train de lui enlever ce qu’elle aimait le plus au
monde.
Elle descendit de voiture et courut jusqu’à sa fille.
— Kiera ? demanda Mila, troublée. Je crois que… tu te trompes de
personne.
Miren se baissa et ramassa l’enveloppe avec un tel flegme que Mila ne
se sentit en danger à aucun moment, même si sa mère approchait
rapidement.
— Qui es-tu ? demanda l’adolescente.
— Une… une vieille amie de tes parents.
— Tu connais mes parents ?
— Oui, je crois que… mieux que toi, d’ailleurs.
Mila fronça les sourcils en essayant de comprendre ce qu’elle voulait
dire.
— On se connaît ? s’enquit-elle juste au moment où sa mère arrivait à
sa hauteur et la prenait par le bras avec force.
— Allez, il faut partir, ma chérie. Monte dans la voiture.
— Qu’est-ce qui se passe, maman ? demanda Mila, sidérée.
— On s’en va, monte dans la voiture, je te dis !
— Tu connais cette femme ? Elle dit que c’est ton amie.
— C’est pas vrai ! Allez, monte ! hurla Iris.
Miren glissa l’enveloppe dans la boîte aux lettres. Puis elle regarda Iris
traîner Kiera jusqu’à la voiture et elle se rua sur elles.
— Comment vous avez pu vivre avec ça ? demanda-t-elle, alors qu’Iris
faisait entrer Mila dans l’automobile et en faisait le tour pour y monter à
son tour. Comment vous avez pu voler la vie d’une enfant ?
— Vous parlez sans savoir ! s’exclama Iris en ouvrant la portière.
— Vous n’allez nulle part ! rétorqua Miren, chargeant son arme et la
pointant sur la tête de la femme.
Iris retint sa respiration quelques secondes, la regarda avec tristesse et
finit par dire :
— S’il vous plaît… Non… Mila mérite pas ça. C’est une gentille fille.
Elle mérite pas de perdre sa mère.
— Je sais. Mais elle ne le méritait pas à l’époque non plus.
Iris soupira, impuissante. Une petite ligne rouge se dessina au bord de
ses paupières.
— Prenez le volant, ordonna Miren. (Elle ouvrit la portière arrière et
s’assit derrière le siège de Mila, qui tremblait de peur.) Le moment est venu
que Kiera retrouve ses vrais parents.
OceanofPDF.com