La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 23 sur 62

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La petite fille sous la neige

23 - Miren Triggs - 1998

23

 

Miren Triggs

 

1998

Que fuit-on toujours,

si ce n’est les monstres du passé ?

Lorsque je sortis des archives du tribunal, la nuit était tombée et je me

sentis vulnérable dès que je foulai le trottoir. Après avoir mis un pied dans

la rue Beaver, au sud de Manhattan, je me demandai si je devais appeler

Jim, qui était toujours prêt à me raccompagner chez moi, mais je m’abstins.

Une partie de moi lui avait pardonné son rejet, mais l’autre ne souhaitait pas

le revoir. J’étais trop loin de mon appartement pour rentrer à pied, et le

métro était la seule option valable. La station la plus proche était Wall Street

et le trajet durait quarante-cinq minutes, jusqu’à la 116e. Une fois là-bas,

j’aurais juste à longer une rue et je serais chez moi. Cela semble peut-être

simple mais cela ne l’était pas pour moi.

Je me dirigeai vers la bouche de métro, luttant contre le vent glacé qui

soufflait sur Manhattan. À peine avais-je descendu les escaliers que la peur

m’assaillit. Deux jeunes étaient appuyés de chaque côté de la porte, se

protégeant du froid pendant qu’ils parlaient de base-ball ou de basket. Je

m’armai de courage et, lorsque je passai à leur niveau (car il n’y avait pas

d’autre entrée), ils se turent. Je les sentis me fixer, passant la langue sur leurs lèvres, prêts à se jeter sur leur proie, et j’accélérai le pas. Ils furent

bientôt derrière moi.

Je profitai qu’un couple de jeunes gens passait les tourniquets pour les

rejoindre. Je ralentis et marchai à leurs côtés. Comme si le fait qu’il y eût

des témoins m’empêcherait d’avoir peur. Les deux types me suivirent et

j’accélérai à nouveau jusqu’au quai de la ligne 3 en direction de Harlem. Je

vis qu’ils étaient juste derrière moi et me montraient du doigt. Je remarquai

un regard complice entre eux et je tournai la tête dans toutes les directions

pour chercher de l’aide.

Personne.

Je fus pris d’une furieuse envie de courir. Il fallait que je sorte d’ici.

Pendant un moment je pensai sauter sur les voies et courir dans l’obscurité

du tunnel, mais je savais que la mort m’attendait au bout.

Je regardai en l’air et tombai sur une caméra de surveillance dirigée vers

moi. Si je restais là, je savais qu’un vigile verrait ce qui était sur le point de

m’arriver et viendrait m’aider.

Je respirai profondément.

Des colonnes bleues étaient plantées tous les trois mètres sur le quai et

je m’appuyai contre l’une d’elles, tournant le dos aux deux jeunes, pensant

que s’ils me perdaient de vue, ils renonceraient peut-être.

— Hé, toi ! cria l’un d’eux.

— Mademoiselle, pourquoi vous êtes partie en courant ? demanda

l’autre.

J’entendis clairement leurs voix à moins de dix mètres. Je vérifiai à

nouveau que la caméra filmait tout. Si tu peux la voir, elle peut te voir aussi,

me dis-je. J’articulai « Au secours » plusieurs fois, priant pour que le vigile

qui était devant son écran accoure. Ces secondes me parurent durer une

éternité. Je me sentais seule et désemparée.

Encore une fois.

Je fermai les yeux en gémissant, et je vis la lumière du réverbère du

parc clignoter, puis le visage que je venais de reconnaître dans un dossier

me sourire, et le filet de sang qui coulait le long de ma cuisse quand j’étais

arrivée chez moi.

Le bruit de la rame qui entrait en gare parvint à mes oreilles, ainsi que le

crissement des roues freinant sur les rails. Les deux types s’arrêtèrent à côté

de moi, l’air intrigué.

— Vous allez bien ? demanda l’un d’eux.

— Vous avez fait tomber ça, dit l’autre en me tendant le dossier avec le

nom de mon violeur que je venais de voler au tribunal.

Je mis quelques secondes à comprendre et je hochai la tête.

— Vous allez bien ? insista le premier, confus.

— Euh… oui, c’est rien, répondis-je en séchant une larme d’une main et

en attrapant la chemise cartonnée de l’autre. Je viens de me disputer avec

mon… chef.

Il soupira. L’autre sourit et dit sur un ton qui se voulait rassurant :

— Vous trouverez un autre boulot, ne vous inquiétez pas. On vit dans la

ville des opportunités. Il ne peut nous arriver que des trucs bien ici !

Je ne répondis pas. Le wagon venait de s’arrêter devant moi et les portes

s’étaient ouvertes.

Pendant le trajet, je relus le dossier de ce type. Jeremy Allen, divorcé.

Accusé et condamné pour abus sexuel sur une jeune fille en état d’ébriété

près d’une discothèque du Bronx. Âge de la victime : 21. Race : noire. Il

semblait aimer les filles vulnérables. Il avait purgé une peine de quatre mois

de prison et fait un an de travaux d’intérêt général. Adresse actuelle : 176

sur la 124e Ouest, 4e étage, New York.

Ce sale type vivait à peine à dix rues de chez moi.

Je descendis à l’arrêt de la 116e et, avant de sortir de la bouche de métro,

composai le numéro de mes parents. C’est ma mère qui décrocha au bout de

quelques instants.

— Maman ? Il était temps ! Je t’ai appelée je ne sais combien de fois.

— Oh, Miren, je suis désolée, ma chérie. Mamie a eu un petit accident

en descendant les escaliers et on a passé toute la journée à l’hôpital.

— Mamie ? Elle va bien ?

— Elle a quelques bleus sur le visage et le dos, et elle s’est cassé le

radius. Papi l’a trouvée inconsciente dans le hall de l’immeuble.

Apparemment, un de ses sacs de courses s’est déchiré et elle a perdu

l’équilibre. Elle est tombée depuis le haut de l’escalier. Tu sais comme elle

est. Il faut toujours qu’elle utilise ces sacs en papier, pour cette histoire

d’environnement qu’elle s’est mise dans la tête.

— Mais pourquoi continue-t-elle à faire les courses ? Pourquoi ne

l’aidez-vous pas ? Vous pourriez embaucher quelqu’un.

— Une assistante ? Papi n’aimerait sûrement pas avoir une inconnue

chez lui. Tu le sais.

— On s’en fiche de ce qu’il veut, papi ! Il dit ça parce qu’il ne fout rien

!

— Miren, ne parle pas comme ça de ton grand-père.

— C’est un sacré macho ! assenai-je, sans pitié.

— Il est né à une autre époque, Miren. Ses parents l’ont éduqué comme

ça. Les hommes de ce temps-là, on leur apprenait à être… des hommes.

— Des hommes ? Depuis quand se comporter comme ça fait de toi un

homme ? Il a grandi sans télévision et pourtant, il en a bien une maintenant

! En fait, il s’est adapté à ce qui l’arrangeait !

Ma mère soupira. Elle n’aimait pas que je parle ainsi de son père mais

moi, tout cela me révoltait. Et depuis toute petite. Quand j’étais chez eux, je

devais débarrasser la table pendant que mes cousins pouvaient aller jouer.

Un jour, même, j’avais osé protester, et sa réponse avait été : « Les garçons

ne font pas la vaisselle, Miren. »

Ma grand-mère acceptait tout ça et, j’avais beau les admirer tous les

deux, j’enrageais intérieurement de cette situation qui me semblait injuste.

— J’entends du bruit autour de toi, Miren. Tu as acheté ton portable ?

— Oui, ça y est.

— Donne-moi le numéro.

— Mmm… je ne l’ai pas encore appris par cœur. Je te rappelle dès que

je suis à la maison.

— Tu es dehors à cette heure-ci ! s’exclama-t-elle.

— C’est encore l’après-midi, maman.

— Oui, mais la nuit est tombée. Tu m’as appelée pour ça, pas vrai ?

Le son de mes pas dans la rue se glissait dans le combiné. Plusieurs

voitures circulaient et tous les deux ou trois immeubles des jeunes

bavardaient sur les escaliers. Chaque fois que je passais devant eux, je

posais une question à ma mère, pour qu’ils voient que j’étais au téléphone.

— Oui, admis-je. Ça y est, je rentre à la maison. Je ne voulais pas… être

toute seule.

— Tu peux m’appeler toutes les fois que tu veux, chérie, d’accord ?

— Je sais. Et papa, ça va ?

— Tu es encore loin ?

— Deux petites minutes.

— Très bien. Il est là, il regarde la télé. Tu as acheté ton billet d’avion

pour ce week-end ? Mamie sera très contente de te voir.

— J’ai eu beaucoup de boulot. Je m’en occupe demain.

— D’accord. Il y a du monde dans la rue ?

— Un peu. Mais je préfère parler avec toi, si ça ne te dérange pas.

— Bien sûr que non, chérie. Attends deux secondes, j’ai quelque chose

sur le feu.

— Qu’est-ce que tu cuisines ? demandai-je, alors que je passais devant

le dernier groupe de jeunes avant ma porte.

— J’avais mis des saucisses à cuire mais ton père me fait des signes

pour me dire qu’il ne veut pas dîner. Tu veux lui parler ?

— Pas la peine, je suis en train d’arriver.

— Parfait.

— Ça y est.

— Sûr ?

— Oui. Je suis en train d’ouvrir.

Je sentis ma mère soulagée.

— Je t’aime, ma chérie.

— Moi aussi, maman. Si tu t’achètes un portable demain, appelle-moi

pour me donner ton numéro.

— Parfait. Je te promets que je l’achète demain. Bonne nuit, ma grande.

— Dis bonsoir à papa.

— C’est fait.

Je raccrochai et j’entrai dans l’obscurité. Je me retournai pour fermer à

clé mais juste à ce moment-là, une voix masculine jaillit des ténèbres de

l’escalier du dessus et me dit :

— Miren, attends, c’est moi.

 

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