La petite fille sous la neige
28 - Quelque part - 1998
28
Quelque part
1998
Il y a des gens capables d’avoir en tête
deux pensées contradictoires
et cela les aide à ne pas perdre la raison.
Le blanc du divan sur lequel Iris était assise contrastait avec le bleu et
l’orange du papier peint. Devant elle, de l’autre côté de la table basse en
verre, William faisait les cent pas pour essayer de se calmer.
— Chéri, la petite demande sa mère. C’est pas bien ce qu’on a fait. Ça
fait deux heures qu’elle pleure et on dirait qu’elle va pas s’arrêter. Annulons
tout, William. Il est encore temps, supplia Iris qui ne lâchait pas son mari du
regard.
— Tu pourrais te taire et me laisser réfléchir ? ordonna-t-il sans même
tourner les yeux vers elle.
— Écoute, William, on peut encore tout arrêter. On retourne dans le
centre-ville et on la laisse là où elle était. Personne s’en apercevra.
— T’es folle ou quoi ? Ils vont nous choper et nous mettre en taule pour
tentative d’enlèvement. On lui a coupé les cheveux et on lui a mis d’autres
fringues pour la voler, Iris ! Tu regrettes maintenant ? Plus possible de faire
marche arrière. T’avais qu’à le dire avant. Pourquoi t’as rien dit quand on
était là-bas ? Ça avait pas l’air de te tourmenter. T’as encore rien dit, comme d’habitude. C’est toujours moi qui prends les décisions. Et toi tu dis
oui. Des fois je me demande si je vis avec une femme ou avec un caillou.
— Comment tu veux que j’imagine une seconde qu’on allait l’enlever ?
s’enquit Iris.
— Arrête de mentir, s’il te plaît.
— Elle était toute seule et je voulais juste la protéger. Elle était perdue,
cette gamine… et… je me suis juste éloignée de la foule. Il aurait pu lui
arriver quelque chose ! ajouta-t-elle.
— Et alors, pourquoi tu lui as acheté ces vêtements de garçon quand je
te l’ai demandé ? Si on retourne là-bas, ce sera la première question qu’ils
te poseront. Et qu’est-ce que tu leur diras, hein ? Tu serais capable
d’expliquer à la police pourquoi tu as coupé les cheveux à une gamine qui
est pas à toi et pourquoi tu lui as mis d’autres habits ? Je vais te dire, moi,
ce qu’ils vont penser : tentative d’enlèvement.
— Je sais pas, William. Je sais pas pourquoi je t’ai rien dit. Et puis,
c’est toi qui lui as coupé les cheveux !
— J’ai fait ce que j’avais à faire, Iris. Je voulais que tu sois heureuse.
C’est pas ce que tu disais tout le temps ? Que tu voulais une famille ? Que
tu voulais raconter des histoires à ton enfant le soir et le rassurer quand il
est triste ?
— Oui, mais pas de cette façon, Will ! On peut pas garder la petite. Elle
est pas à nous. T’as perdu la boule ou quoi ? Je veux être mère mais je suis
pas une voleuse.
— Iris, écoute-moi, c’est ce dont on a toujours rêvé. C’est un cadeau
tombé du ciel. On peut pas dire non. Tu comprends ? C’est le plus beau
cadeau que la vie nous a donné. Ça fait combien de temps qu’on essaie
d’avoir un enfant ? Hein ? Combien ?
— Un cadeau tombé du ciel ? T’es sorti de la maison avec les ciseaux,
Will. T’avais préparé ton coup.
— Oui, et alors ?
— Quoi « oui, et alors » ? Tu m’as dit qu’on allait au défilé pour rêver,
pour voir les autres familles et imaginer comment serait la nôtre si on avait
des enfants. T’avais déjà tout en tête, pas vrai ? Ça a toujours été ton plan
d’aller à la parade et d’en repartir avec une petite fille. Dis-moi la vérité,
Will !
William réfléchit un instant.
— Je pensais pas que ce serait facile, Iris. Je te jure. C’était une idée
absurde. Mais je peux pas supporter d’autres fausses couches. Je peux pas
supporter de te voir souffrir à nouveau, tu comprends ? T’as fait huit fausses
couches !
La main d’Iris trembla. Elle regarda en direction de la pièce au fond du
couloir, d’où venaient les pleurs de Kiera.
— Écoute-moi, Iris. Rappelle-toi ce qu’a dit la docteure Allice. On
pourra jamais avoir d’enfants. C’est un fait. On peut pas. Ton corps… peut
pas.
— Elle a jamais dit ça, Will. Elle a dit qu’on devrait étudier d’autres
options pour avoir des enfants. Que beaucoup de couples adoptent et qu’ils
sont heureux.
— Mon Dieu, Iris, tu t’entends ? Et ça, c’est pas la même chose que te
dire que tu pourras jamais avoir d’enfants ? d’enfants à toi ? J’ai demandé à
la docteure d’édulcorer un peu la chose. Mais je vois que t’es pas capable
de lire entre les lignes.
Les pleurs de Kiera redoublèrent derrière la porte.
— Iris, tu dois comprendre. Tes fichus ovaires fonctionnent pas et ton
utérus a déjà repoussé huit tentatives de fécondation in vitro. On peut pas
avoir d’enfants. Enfin, tu peux pas. Moi oui, je pourrais en avoir avec une
autre femme.
— Quel salaud tu es, William ! T’es un bel enfoiré.
— On est ensemble dans cette épreuve, Iris. J’ai fait ça pour toi.
— Pour moi ? Je t’ai jamais demandé d’enlever une fillette, William.
Moi, je voulais juste… je voulais juste être mère.
Elle se mit à pleurer.
— Eh bien, tu l’es maintenant ! On est enfin parents d’une jolie petite
fille. C’est comme si elle était à nous. On devra apprendre à la connaître
petit à petit, découvrir ce qu’elle aime, ce qui la fait rire, la réconforter
quand elle pleure. On peut l’élever comme notre propre fille, avec beaucoup
d’amour, ici, à la maison, chérie.
Iris se souvenait de chaque tentative. Elles s’étaient toutes terminées par
un échec. Huit échecs cuisants. Chaque fois, son visage s’était illuminé
lorsque les tests s’étaient avérés positifs, mais quelques semaines plus tard,
une toute petite goutte de sang dans la cuvette des toilettes mettait fin à ses
rêves. Elle se souvint de chaque implantation que son corps avait rejetée.
L’assurance avait seulement couvert la première tentative. Ensuite, ç’avait
été l’escalade de l’endettement pour pouvoir faire face aux factures
médicales astronomiques. Elle se rappelait le visage du type de la
compagnie d’assurances. Un type sérieux aux cheveux bruns qui s’était
montré distant et froid et dont elle avait encaissé le refus comme un violent
coup en pleine poitrine.
— William… s’il te plaît… dis-moi qu’on arrête tout et qu’on continue
d’essayer par nous-mêmes. C’est pas notre fille !
— Tu veux continuer à jeter l’argent par les fenêtres ? C’est ça que tu
veux ? Iris… sérieusement, il faut que tu comprennes ça. On peut pas
s’endetter plus. On a fait une deuxième hypothèque sur la maison pour
financer les soins et tout ça pour rien. On peut pas continuer à essayer sans
savoir si ça marchera. À chaque fois, c’est comme si on foutait des dizaines
de milliers de dollars en l’air. Tu comprends ça, Iris ? C’est important. On
peut pas avoir d’enfants. On a pas d’argent pour ça.
— On pourrait vendre la maison…
— Iris…
William s’approcha de son épouse, s’assit à ses côtés et caressa son
visage pour sécher ses larmes.
— Tu comprends pas ? reprit-il. On peut pas vendre la maison avant
d’avoir liquidé les deux hypothèques qu’on a dessus. On est coincés jusqu’à
ce qu’on paye. Y a pas d’autre solution, Iris.
— Peut-être que l’assurance…
— Iris ! s’énerva-t-il. Arrête. Tu sais que j’ai raison et que…
Soudain, la femme leva la main et tourna le regard vers la chambre,
surprise.
— Elle pleure plus, murmura-t-elle, les yeux emplis d’espoir.
Le côté obscur d’Iris semblait s’éveiller sans qu’elle en fût consciente.
Elle commençait à accepter, avec le silence de l’enfant, le sentiment qui
l’avait assaillie lorsqu’elle lui avait pris la main au milieu du tumulte de la
foule. C’était elle qui, pendant que William l’attendait devant un immeuble,
était allée acheter les vêtements de garçon pour que ses parents ne la
reconnaissent pas. C’était elle également qui, alors qu’elle remontait la 35e
Rue, avait répété à Kiera qu’elles allaient rejoindre son papa et sa maman,
qu’ils avaient dû partir sans la prévenir à cause d’un problème avec les
cadeaux de Noël. Et plus ils s’étaient éloignés de l’endroit où ils l’avaient
trouvée, au carrefour de la 36e avec Broadway, plus ils avaient compris
qu’ils étaient en train de franchir un point de non-retour. Lorsqu’ils étaient
montés dans la rame du métro à Penn Station, devant le regard indifférent
d’un vagabond, ils avaient su que ce trajet serait juste un aller.
— Tu vois ? s’exclama William avec un soupir presque imperceptible. Il
faut qu’elle s’habitue à sa nouvelle maison. C’est juste une question de
temps pour que nous soyons une famille heureuse, Iris. Tu comprends ?
Il s’avança vers elle, prit son visage entre ses mains et plongea les yeux
dans les siens.
— La pauvre, elle doit être fatiguée d’avoir autant pleuré, murmura Iris,
appuyant sa tête sur la poitrine de son mari. Elle veut juste revoir ses parents. Elle a peur. Elle comprend pas ce qui se passe.
— Ses parents ? Ils l’ont abandonnée au milieu de la foule, Iris. Tu crois
qu’ils méritent plus d’être ses parents que toi et moi ? Tu le penses vraiment
? Ça te paraît juste ?
Iris se leva et se dirigea vers la porte de la chambre, au cas où il serait
arrivé quelque chose à la fillette. C’était la première fois qu’elle éprouvait
cette peur pour quelqu’un d’autre et elle aima ce sentiment protecteur à
l’égard d’une personne vulnérable. Elle ouvrit et elle ne put s’empêcher de
sourire de bonheur.
Kiera s’était endormie, recroquevillée sur la moquette. Elle portait les
habits qu’Iris lui avait achetés en vitesse. Un pantalon blanc et un manteau
bleu marine mal boutonné. Elle avait le visage humide à cause des larmes et
la femme s’accroupit à ses côtés pour suivre le sillon que l’une d’elles avait
laissé sur sa joue gauche.
— Tu peux pas t’imaginer comme ça me faisait mal de l’entendre
pleurer, William. Je sais pas si j’en serai capable. C’est… trop pour moi.
— Chérie, maintenant c’est notre fille. C’est normal que tu aies mal. Ça
ira mieux petit à petit. Il faut qu’on soit forts. Pour elle. Pour la protéger de
ce monde horrible et sans pitié qui l’attend dehors.
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