La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 53 sur 62

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La petite fille sous la neige

53 - Du 15 janvier 2004 à la mi-2005 Sept ans après la disparition de Kiera

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Du 15 janvier 2004 à la mi-2005

 

Sept ans après la disparition de Kiera

La plus grande vertu d’une personne entêtée

est de transformer ses dernières tentatives

en avant-dernières tentatives.

Après leur conversation téléphonique, l’inspecteur Miller avait accepté

de rencontrer Miren Triggs le lendemain. Celle-ci l’avait mis au courant de

toutes les informations qu’elle avait tirées des images de la cassette VHS :

la maison de poupée, une Smaller Home & Garden de la Tomy Corporation,

le modèle de papier peint, un des plus vendus de Furnitools, une chaîne de

bricolage présente dans tout le pays.

L’inspecteur Miller avait, pour sa part, demandé plus d’effectifs pour la

recherche de Kiera, mais il s’était heurté à un mur et Miren ne le savait pas

encore.

Ils s’étaient donné rendez-vous à Central Park, sur le Bow Bridge.

Miren avait choisi cet endroit parce que l’eau et le parc en cette saison

l’aidaient à réfléchir. Après qu’elle eut attendu un quart d’heure, pendant

lequel un couple se demanda en mariage devant une douzaine de personnes,

le policier apparut de l’autre côté du pont et Miren le rejoignit d’un pas

rapide.

— Où en est votre enquête, mademoiselle Triggs ?

— C’est justement pour ça que je vous ai appelé. J’ai… je ne peux pas

continuer toute seule. Je sais que vous aussi vous la recherchez, mais la

prochaine étape demande des moyens considérables dont je ne dispose pas.

— Des moyens considérables ?

— Je me suis renseignée : le modèle de maison de poupée qui apparaît

sur les vidéos a pu être acheté dans plus de deux mille magasins de jouets et

supermarchés de Manhattan. Brooklyn, Queens, New Jersey et Long Island.

J’ai la liste de presque tous ces magasins. Je sais que beaucoup de gens

viennent d’ailleurs pour Thanksgiving, mais j’ai l’intuition que la ou les

personnes qui ont fait le coup vivent dans l’État de New York.

— Et qu’est-ce qui vous fait croire ça ?

— Ce jour-là, il pleuvait. Quand il pleut, en général, on va dans le

centre-ville en prenant les transports en commun. Ça prend une à deux

heures pour arriver depuis le New Jersey ou Long Island. La parade

commence à 9 heures. L’enlèvement a eu lieu à midi. Ma théorie est que le

kidnappeur est arrivé au défilé, au niveau de Herald Square, avec pas mal

d’avance pour être sûr d’avoir de la place. C’est un quartier très encombré

auquel il est impossible d’accéder si on ne s’y prend pas tôt. Il a dû arriver

vers 8 heures. On peut donc délimiter assez facilement un périmètre dans

lequel le kidnappeur pourrait vivre en consultant les horaires des premiers

trains de la journée qui permettent d’être vers 8 heures là où Kiera a

disparu.

— Je comprends.

— Cela limite la situation du domicile de notre délinquant à Manhattan,

Brooklyn et Long Island.

— Vous êtes arrivée toute seule à cette conclusion ?

— C’est une hypothèse. Je peux me tromper, mais cela fait des années

que je relis ce dossier, inspecteur, et que je pense à cette enfant. Un

journaliste d’investigation avance en confirmant des hypothèses, c’est ce

que m’a appris un bon ami, et je pense que cette possibilité est plus plausible que le fait qu’un type soit venu de quelque part dans le monde

pour enlever une petite fille en plein milieu du défilé le plus célèbre de la

planète.

L’inspecteur Miller acquiesça et émit un soupir avant de demander :

— Et en quoi puis-je vous aider ?

— Vous pourriez lancer une recherche dans tous les magasins de jouets

et de modélisme des zones que je vous ai mentionnées. Certains d’entre eux

sont peut-être munis de caméras de surveillance, de registres d’achats par

carte de crédit ou, mieux encore, ils pourraient avoir noté l’adresse de

quelqu’un qui se serait fait livrer une maison de poupée à domicile.

Le policier récapitula tout ce que Miren venait de lui dire.

— Vous savez combien de temps ça peut prendre ?

— Oui. C’est pour ça que j’ai besoin de vous. Au journal, ils m’ont

interdit de travailler sur ce sujet, et toute seule, c’est impossible.

— Vous abandonnez ? demanda l’inspecteur.

— Abandonner ? Non. C’est juste que… je ne peux pas tout faire. C’est

impossible. Vous avez plus de moyens que moi… pour poursuivre les

recherches. Vous, vous êtes des cracks, et moi… je suis toute seule.

— Ne croyez pas ça. J’ai les mains liées. Tout le monde veut retrouver

Kiera Templeton, mais tous les autres gamins aussi. Quand vous vous

focalisez sur une affaire dans la presse, il n’y en a qu’une pour vous, mais

pour la police, il y en a plus d’une centaine. Vous n’avez pas idée du

nombre de gens qui disparaissent et ce nombre augmente tous les jours.

Et vous, vous n’imaginez pas la liste que j’ai, moi, pensa Miren, qui

avait son box plein de dossiers sur des personnes disparues.

— Mais vous avez maintenant du matériel nouveau sur lequel travailler,

dit-elle. Ne laissez pas tomber cette famille, inspecteur. Peut-être que vous

mettrez la main sur quelque chose. J’en suis sûre. Cette vidéo vous mettra

peut-être sur la bonne voie.

— Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour retrouver cette enfant,

mademoiselle Triggs.

— Moi aussi, dit-elle.

Ils arrivèrent bientôt à une bifurcation.

— Je sais que l’information ne circule que dans un sens, inspecteur.

Vous n’avez pas à partager vos progrès avec moi, mais vous savez tout

comme moi que je ne vais pas lâcher cette affaire.

— Vous voulez que je vous dise ce que nous avons ?

Miren ne répondit pas, pour elle, c’était une question rhétorique. Le

policier grogna et leva la tête vers la sculpture métallique d’un puma aux

aguets entre les arbres de Central Park, une parfaite allégorie de ce qu’était

devenue la journaliste.

— En réalité, on ne sait pas grand-chose. Il n’y a pas de portrait-robot

fiable. Nous savons juste qu’il s’agit d’une femme blanche, blonde, avec les

cheveux frisés. Selon la police scientifique, il n’y a aucune empreinte sur la

vidéo ni sur l’enveloppe, en dehors de celles de la famille et du garçon qui a

apporté le paquet, et qui est incapable de se souvenir de la personne qui le

lui a donné. Nous sommes dans une impasse. Nous connaissons le modèle

du magnétoscope, un Sanyo VCR de 1985, grâce aux marques sur la bande

magnétique de la cassette. C’est un peu technique mais infaillible.

Apparemment, chaque modèle de tête arrange à sa manière les particules

magnétiques de la bande et laisse une empreinte unique. Un peu comme une

empreinte digitale qui, si elle ne nous permet pas d’identifier le modèle

exact du magnétoscope, nous renseigne quand même sur la marque. Nous

avons aussi les caméras de surveillance du jour de la disparition, mais rien à

en tirer : des gens partout, Kiera nulle part. Celui qui l’a enlevée lui a coupé

les cheveux, ça on le sait, mais on ne peut pas enquêter sur toutes les

personnes qui marchaient dans la rue en tenant un enfant par la main.

C’était Thanksgiving. La rue était pleine de familles. Comme vous pouvez

le voir, rien n’est véritablement exploitable.

— Je comprends, dit Miren.

— Si vous trouvez quelque chose, vous me le direz ? demanda

l’inspecteur. Moi… j’essaierai de m’occuper des magasins de jouets, mais

ça m’a l’air compliqué.

— Je vous tiendrai au courant de mes découvertes. Je ne cherche pas un

scoop, je veux juste retrouver Kiera Templeton et la ramener chez elle.

— Je peux vous demander pourquoi c’est si important pour vous ? Il y a

beaucoup d’autres affaires similaires. Pourquoi elle ?

— Et qui vous dit que je ne cherche pas les autres aussi ? rétorqua-t-elle

avant de tourner les talons.

 

En arrivant au bureau, l’agent Miller remplit une demande de recherche

et visite des magasins de jouets de la zone délimitée par Miren Triggs. Si

elle disait vrai, le coupable vivait dans un périmètre d’où l’on pouvait

arriver au défilé de Thanksgiving à 8 heures. S’ils pouvaient avoir accès à

une liste de clients ayant acheté une maison de poupée Smaller Home &

Garden, ils pourraient opérer des perquisitions dans des endroits précis. Il

ne s’agissait pas d’obtenir cette liste et d’aller fouiller le domicile de tous

les clients, mais uniquement de ceux ayant un profil d’éventuel kidnappeur.

À sa grande surprise, ses supérieurs de l’Unité des personnes disparues du

FBI accédèrent à sa demande.

On lui assigna douze agents pour qu’ils se rendent dans les magasins de

jouets, mais ils tombèrent rapidement sur un os : presque aucun ne

possédait de trace des clients ayant acheté une maison de poupée. Certaines

boutiques leur donnèrent le nom de clients de 2003, d’autres jusqu’en 2002,

d’autres encore jusqu’à 2001. Mais l’information était si mince qu’elle

n’était d’aucune utilité. Sur un total de deux mille trois cents magasins de

jouets, ils ne purent recueillir les données que de soixante et un d’entre eux,

ce qui ne les renseigna que sur douze acheteurs de ce modèle en particulier.

Ils leur rendirent visite à tous : douze familles idylliques avec des

enfants qui reçurent les agents avec des crêpes et du café, avant de leur faire visiter toutes les pièces de leur maison dans laquelle ne se trouvait, bien

entendu, aucune Kiera.

En 2005, le FBI ferma officiellement l’affaire pour la deuxième fois et

l’inspecteur Miller appela les parents pour leur annoncer la mauvaise

nouvelle.

— Vous avez trouvé quelque chose ? demanda Aaron Templeton en

décrochant.

— Pas encore, monsieur Templeton, mais nous sommes près du but.

Tous nos agents sont dessus. Nous allons retrouver votre fille. Nous

n’abandonnerons pas les recherches, je vous le promets, mentit-il.

 

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