La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 48 sur 62

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La petite fille sous la neige

48 - Miren Triggs - 1998-1999

48

 

Miren Triggs

 

1998-1999

La vie ne peut être juste

que si tu fais ce qu’il faut pour cela.

Mon entrée au Press fut plus dramatique que je l’aurais voulu. À peine

avais-je foulé la rédaction que l’on me mit dans l’équipe de Bob Wexter,

Nora Fox et Samantha Axley comme stagiaire d’investigation. J’étais la

seule qui n’avait pas un nom de famille contenant un X et cela me valut

quelques blagues pendant que nous enquêtions sur des affaires dont je

n’aurais jamais imaginé m’occuper. La vente d’armes par le gouvernement

américain aux pays du Golfe, les scandales sexuels des membres du Sénat,

les fuites gouvernementales qui permirent de mettre au jour de graves

affaires de corruption. Durant les six premiers mois, je fus débordée et

l’affaire Kiera, malgré son importance à mes yeux, et à mon grand regret,

passa au troisième plan. Je passais des examens et rendais des travaux le

matin à la fac, et les après-midi, j’allais au Press voir si je pouvais aider.

Mon contrat avec le journal prévoyait que mon salaire serait augmenté si

j’obtenais le diplôme et que mon stage se transformerait en emploi à temps

plein. Mais avant cela, je devais passer tous les après-midi au bureau, où je restais parfois jusque très tard, lorsque je n’emportais pas de travail à la

maison.

Durant cette période, je ne vis presque pas mes parents, qui étaient

devenus une source lointaine de consolation à l’autre bout du téléphone.

 

Un matin, à l’université, je croisai le professeur Schmoer dans le hall,

qui fit comme s’il ne me connaissait pas, et accrocha sur le tableau

d’affichage les notes finales de sa matière. À côté de mon nom, la note

maximale, avec les félicitations du jury, qui me décernait officiellement le

titre de journaliste obtenu à Columbia. Nous ne nous étions pas revus en

tête à tête après cette nuit-là et je m’approchai de lui avant qu’il s’éloigne,

sans trop savoir quoi lui dire.

— Professeur, lui dis-je.

— Miren, répondit-il. Félicitations !

— Mer… merci.

— Ton travail de fin d’étude était excellent. Je n’en attendais pas moins

de toi.

— Tu as vraiment aimé ? demandai-je.

— La note le montre bien, non ?

— Oui, on dirait. Merci encore.

— Je n’ai… je n’ai rien fait. Tu le sais. C’est la note que tu mérites. Tu

es l’étudiante la plus…

Il chercha un adjectif qui puisse résumer une personnalité aussi

complexe que la mienne mais il renonça lorsque je l’interrompis :

— Si je travaille au Press, c’est grâce à toi.

— Tu fais erreur, Miren. Si tu es au Press, c’est parce que tu le mérites

et parce qu’ils l’ont compris. L’affaire James Foster…

— C’était de la chance. Moi aussi je pensais qu’il était innocent.

— Peu importe ce que tu pensais, du moment que tu recherchais la

vérité. Le problème, c’est quand tu refuses la vérité si elle ne sert pas tes

idées.

— Ce n’est pas ça qui arrive dans la plupart des journaux ?

— Si, et c’est pour ça que tu seras une excellente journaliste, Miren. Ta

place est au Press. Je n’ai pas le moindre doute.

— Tu vas continuer à enseigner ?

— Bien sûr. Je crois que… ça vaut la peine. C’est important pour moi.

— Merci encore, Jim.

— Pas de quoi, répondit-il en tournant les talons et en levant un bras au-

dessus de sa tête alors qu’il s’éloignait.

— À propos, professeur ! m’exclamai-je soudain. Elles sont nouvelles,

ces lunettes ?

— J’ai cassé les autres, dit-il en guise d’adieu complice.

En sortant du campus, j’appelai mes parents. J’étais euphorique. Je

pourrais enfin me consacrer à temps plein au journal et reprendre la

recherche de Kiera. En réalité, elle n’était jamais bien loin de mes pensées,

mais le train-train quotidien et le stress dû au rythme de la rédaction

m’avaient tenue éloignée de la promesse que je m’étais faite, à moi et à son

père.

— Maman ! criai-je lorsqu’elle répondit. Je suis officiellement

journaliste !

Je me souviens encore de cet appel. C’est fou, la facilité avec laquelle

tout votre monde peut s’écrouler. On peut essayer d’être fort, de penser que

les choses arrivent pour une raison que l’on comprendra plus tard, que la

vie vous donne des leçons qu’il vous faut retenir, mais la pure vérité, c’est

que ma mère répondit au téléphone en pleurant, et que moi, durant quelques

secondes, je ne compris rien.

— Qu’est-ce qui se passe, maman ?

— Je voulais t’appeler avant mais… je n’ai pas pu.

— Dis-moi ! Tu m’inquiètes, là.

— C’est papi…

— Quoi, papi ?

— Il a tiré sur mamie.

— Quoi ? m’exclamai-je, sidérée.

— On est à l’hôpital. Elle est dans un état très grave, Miren. Il faut que

tu viennes.

— Mais… pourquoi il a…

Sur le moment, je ne voulus pas y croire.

Je demandai deux jours de congé au journal, je crois bien que ce fut la

seule fois, et, lorsque j’arrivai à l’aéroport de Charlotte, mon père

m’accueillit plutôt froidement. Durant le trajet, il ne pipa mot, ou du moins

c’est ainsi que je m’en souviens, laissant nos silences guider nos émotions.

Ce que je me rappelle bien, en revanche, c’est ce qu’il dit, alors qu’il se

garait sur le parking de l’hôpital : — Il faut que tu le saches, Miren, ton

grand-père, lui aussi, est hospitalisé. Après avoir tiré sur mamie, il a sauté

du balcon pour se suicider. Il n’a réussi aucune des deux choses qu’il se

proposait de faire. Il est dans le coma. Les médecins pensent qu’il s’en

sortira.

— Tu sais pourquoi il a fait ça ?

— Miren… ton grand-père a passé toute sa vie à la frapper. Tu ne t’en

es jamais aperçue ? C’était un vrai bourreau. Tu te souviens quand mamie

vivait avec nous ? C’était pour ça. Et l’accident dans les escaliers ? Ton

grand-père l’avait rouée de coups.

Je demeurai pétrifiée en entendant tout cela.

— Et pourquoi ils étaient encore ensemble, alors ?

— On a essayé d’intervenir mais… ta grand-mère l’aimait.

— Mais mamie n’est pas comme ça !

— Ne me demande pas. Moi non plus, je ne comprends pas, ma chérie.

Et ta mère encore moins. Elle la suppliait de porter plainte. Deux fois, elle

l’a convaincue mais… mamie les a retirées et ils ont continué à vivre

ensemble. Tu savais que papi a aussi braqué son fusil sur ta mère ? Elle me

l’a raconté aujourd’hui. Ta mère est en mille morceaux. Elle s’est toujours évertuée à te le cacher. Elle a toujours voulu te faire croire que tout allait

bien. Tes études, ton éducation, tout ça… mais… la vérité finit toujours par

éclater au grand jour, pas vrai ?

Je hochai la tête. J’étais dévastée et les petites tapes amicales que mon

père me donnait sur la cuisse pour me réconforter étaient plus

qu’insuffisantes.

En entrant dans la salle d’attente, je vis ma mère qui pleurait sur une

chaise en plastique. Elle se leva, marcha avec difficulté et me prit dans ses

bras comme elle ne l’avait jamais fait. Je me demandai à quel moment elle

avait autant vieilli, à moins que ce ne fût de la voir là, effondrée. Elle fut la

première à parler et me murmura à l’oreille, entre les sanglots, un « je suis

désolée » déchirant. Je lui caressai le dos et je ne pus m’empêcher de me

mettre à pleurer à mon tour. C’était la première fois que nous nous voyions

depuis des mois et le fait que ce soit dans ces conditions m’incita à penser

qu’il faudrait peut-être que je leur rende visite plus souvent.

— Comment va mamie ? demandai-je.

— Elle est dans un état grave. Ils sont en train de l’opérer et… il se peut

qu’elle ne survive pas. Elle… elle a perdu beaucoup de sang et elle est âgée.

Je n’aurais jamais dû la laisser retourner vivre avec lui…

Je déglutis. Je pouvais à peine parler.

— Ce n’est pas de ta faute. C’est lui.

— Mais je… si j’avais fait plus attention…

— Maman, s’il te plaît, ne dis pas ça. Elle va s’en sortir, tu vas voir.

Elle acquiesça, peut-être parce qu’elle avait besoin que quelqu’un lui

dise que tout allait bien se passer. Mon père s’était rendu à la cafétéria de

l’hôpital et je m’assis à côté de ma mère dans le couloir. J’essuyai ses

larmes, elle pleura sur mon épaule. Pour la première fois depuis longtemps,

je sentis que je n’étais plus un fardeau pour elle mais un appui sur lequel

elle pouvait se reposer. Après mon agression dans le parc, elle n’avait vécu

que pour moi, s’était inquiétée, avait essayé de me protéger et de m’aider à remonter la pente. C’était peut-être la raison pour laquelle elle ne me

racontait jamais les problèmes de ma grand-mère. Elle avait enduré les

soucis de tout le monde, s’était consacrée corps et âme aux autres et, pour

une fois, elle avait besoin que quelqu’un en fasse autant pour elle. Après

tout, il s’agissait de ses parents, elle se souvenait de son enfance avec eux,

et le pire dans tout cela, c’est qu’on cherche toujours à ne se rappeler que

les bons souvenirs pour ne pas perdre la tête. Et pendant qu’elle pleurait,

j’étais convaincue qu’elle se souviendrait de toutes ces fois où mon grand-

père avait été gentil, où elle avait vu mamie heureuse avec lui. Elle essayait

de minimiser la tragédie que supposait cette dernière violence, même si

chaque coup, chaque cri, chaque bousculade avait été aussi mortel.

Je lui proposai une tisane et elle accepta, ne serait-ce que pour tenir

quelque chose dans ses mains et calmer ses tremblements. J’allai à la

cafétéria et, en chemin, je jetai un œil dans toutes les chambres dont la porte

était ouverte. Il y avait des gens dans chacune d’elles, auprès de ceux qui

étaient alités. Dans toutes sauf une, celle de mon grand-père.

J’entrai et le regardai un instant. Il dormait, connecté à des moniteurs. Il

avait la bouche ouverte et sa faible respiration faisait de la buée sur le

plastique transparent de son masque à oxygène. Son expression, d’un calme

effrayant, me bouleversa. Pendant que ma grand-mère se débattait entre la

vie et la mort dans le bloc opératoire, lui semblait dormir en paix.

Je demeurai un moment à l’observer, ne voyant en lui que le machiste et

le bourreau qu’il était. Je revis les bleus inexplicables de mamie, ses regards

terrifiés que je ne comprenais pas, les silences pesants quand il rentrait à la

maison, quand je n’étais qu’une enfant et que ma grand-mère appelait ma

mère pour qu’elle vienne me chercher. Désormais, je savais que c’était pour

que je ne voie pas ce qui se passait entre leurs quatre murs.

Soudain, le moniteur qui surveillait son rythme cardiaque commença à

émettre des sons. Ses pulsations dépassèrent cent cinquante pour atteindre

progressivement cent soixante-dix, puis sauter à cent quatre-vingts, alors que les sons devenaient de plus en plus aigus. Il était immobile et ne

semblait pas se rendre compte de ce qui se produisait dans sa poitrine et

moi, dans cette chambre avec ce type qui avait essayé d’assassiner ma

grand-mère, ce type que je n’avais jamais aimé ni admiré, je m’approchai

de l’écran où quelques lignes blanches dessinaient des ondes aléatoires et…

je le débranchai.

Le silence envahit la chambre.

Sa respiration devint plus agitée mais l’alarme qui avisait les infirmières

que le patient était en train de faire une crise cardiaque était désactivée.

Il gémit, se tordit de douleur pendant une longue minute jusqu’à ce qu’il

cesse de bouger. Je m’approchai, apeurée, et vis qu’il n’y avait plus de buée

sur son masque. Je rebranchai alors la machine et une silencieuse ligne

blanche apparut là où il y avait avant des pulsations. Le son aigu s’était tu.

Un message « sans signal » s’alluma et je sortis de la chambre, comme si

rien n’était arrivé.

Quelques instants plus tard, je repris place à côté de ma mère avec, dans

les mains, une infusion pour elle et un café chaud pour moi.

 

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