La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 38 sur 62

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La petite fille sous la neige

38 - 30 novembre 2003

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30 novembre 2003

Peut-être y a-t-il quelqu’un, là, dehors,

qui ne veut pas savoir que,

même sur la plus belle rose,

des épines poussent sans crainte.

Miren sortit de la rédaction et marcha jusqu’au parking pour lequel elle

payait un abonnement mensuel de presque trois cents dollars. C’était une

grosse somme mais il y avait longtemps qu’elle ne prenait plus le métro et

qu’elle assumait cette dépense pour ne plus avoir à être approchée par des

inconnus. Peu de gens à New York se déplaçaient en voiture et, durant un

certain temps, elle s’était débrouillée avec les taxis, mais dès qu’elle avait

commencé à devoir faire des allers-retours avec le bureau, elle avait estimé

que cette option n’était pas viable.

Elle savait qu’il s’agissait là d’une contradiction, étant donné que cela

entraînait qu’elle arrive en retard aux rendez-vous la plupart du temps, et

dans le monde du journalisme, c’était inenvisageable. Cependant, elle

n’était pas entrée au Press au service des faits divers, mais au service

investigation, qui traitait de sujets demeurés cachés ou passés inaperçus et

qu’elle devait découvrir et éclaircir. Ce type de journalisme était plus calme,

mais non exempt de stress. Miren avait toujours l’impression qu’un autre

journal lui volerait l’affaire avant qu’elle la publie et, dans la pratique, le

fait de suivre plusieurs histoires en parallèle, de fouiller dans les archives,

les dossiers, les instances gouvernementales et les registres publics, nécessitait des efforts énormes, que seul compensait l’éventuel impact des

articles qu’elle publiait. Elle travaillait souvent en équipe de trois ou quatre

journalistes et collaborateurs, lorsque l’affaire était importante, mais le reste

du temps, elle agissait seule. Un jour, sans que personne ne le lui demande

ni ne sache sur quoi elle était en train d’enquêter, elle arriva à la rédaction

avec un article rédigé dans un style incisif mais chargé d’émotion sur une

fille de seize ans disparue à Salt Lake City et dont personne ne semblait se

soucier. Dans un autre, elle exposait l’implication de hauts responsables du

secrétariat d’État à la Justice dans une affaire d’agression sexuelle sur

mineures dans une discothèque caribéenne.

Petit à petit, Miren avait réussi à se forger une réputation et, même si la

dernière piste de la disparition de Kiera Templeton s’était envolée dès lors

que le principal suspect avait été brûlé vif, elle n’avait jamais cessé

d’enquêter sur cette affaire.

Elle avait loué un box dans l’un des entrepôts de brique rouge près du

fleuve et stocké là-bas toutes les archives et dossiers qu’elle avait

accumulés et qu’elle avait déjà tellement étudiés qu’elle pensait ne plus

pouvoir rien en tirer. Avant de lever le rideau de fer du box, elle regarda des

deux côtés afin de vérifier que personne ne l’observait. La rue était déserte

et le reste des garages, fermés. Elle poussa de toutes ses forces et le

crissement du métal rouillé résonna dans le silence.

À l’intérieur, des dossiers étaient rangés dans une dizaine de meubles

métalliques accrochés aux murs. Sur des tiroirs, on pouvait lire des numéros

écrits sur de petites étiquettes en carton indiquant les décennies, depuis les

années 60 jusqu’au quatrième à droite muni d’un sobre 00. Sur d’autres

étaient écrits des noms : Kiera Templeton, Amanda Maslow, Kate Sparks,

Susan Doe, Gina Pebbles, etc. Miren gardait là toutes les informations sur

les affaires en cours, avec l’espoir de tomber un jour sur une piste

suffisamment intéressante pour pouvoir éclaircir ce qui était arrivé.

Elle ouvrit le tiroir de Kiera, en tira quelques chemises cartonnées et

une boîte qu’elle déposa sur l’un des archiveurs. Puis elle fourra l’ensemble

dans un sac en toile et, peut-être à cause du silence, peut-être à cause de la

tension qui la prenait lorsqu’elle se retrouvait dans ce box plein d’histoires

tristes et difficiles, elle sursauta quand son téléphone sonna dans la poche

de son manteau.

— Maman ? Tu m’as fait peur !

— Moi ? Tu n’es pas en train de faire quelque chose de dangereux, au

moins ?

— Laisse tomber. Je suis… au bureau. Qu’est-ce que tu voulais ? J’ai du

travail.

— Euh… je voulais juste savoir comment tu allais.

— Tout va bien, maman.

— Cette année, la maison a été un peu vide sans toi pour Thanksgiving.

— Je sais, je suis désolée, maman. C’est vrai, j’avais du boulot.

— Et j’en suis heureuse, ma chérie. Tu travailles dans ce que tu aimes et

ce pour quoi tu as étudié, mais…

Miren ferma les yeux. Elle se sentait coupable.

— Je sais, maman, je suis désolée. Ça faisait plusieurs semaines que

j’essayais de finir un article et… il y a eu quelques imprévus. Une de mes

sources a fait marche arrière, rompant notre accord, et on ne pouvait plus

publier l’article en l’état sans son témoignage crucial. Ça a été une course

contre la montre pour trouver un nouvel informateur de confiance. Je suis

sincèrement désolée, maman.

— Tu as fêté Thanksgiving au bureau, n’est-ce pas ?

— Si ça te console, je t’assure que je n’étais pas seule. Le journal doit

sortir tous les jours de l’année. Le bureau est plein de gens comme moi. Les

chefs ont commandé de la dinde pour tout le monde. Ne va pas croire que

j’ai mangé un sandwich devant mon ordinateur.

— Ça, c’est ce que tu fais tous les jours.

— Oui, mais pas pour Thanksgiving.

— Je suis contente qu’ils prennent bien soin de toi, ma chérie. Tu le

mérites.

— Il faut faire quelques sacrifices. Internet est en train de tout changer

et il y a des services qui doivent réduire leurs effectifs. En ce moment, il

faut se serrer un peu la ceinture. Que serait le monde sans le journalisme ?

— Aucune idée, Miren. La seule chose que je sais, c’est que tu nous

manques beaucoup. Ton père a raconté sa blague sur la noix de cajou

pendant le dîner et il y en a une qui a failli rester coincée dans son nez.

— Encore ? s’exclama Miren en éclatant de rire.

— Tu le connais.

La jeune femme était si absorbée par la conversation qu’elle n’entendit

pas les pas derrière elle ni ne vit l’ombre projetée sur son épaule. Une main

puissante l’attrapa par-derrière et vint se poser sur sa bouche. Elle lâcha son

téléphone et Mme Triggs put entendre, stupéfaite, le bruit du portable qui

s’écrasait par terre et les cris sourds de sa fille.

— Miren ? Qu’est-ce qui se passe ? Tu es là ?

Durant quelques instants, l’homme ne fit rien, si ce n’est la serrer contre

lui avec force, en silence, à l’affût de ses réactions. L’espace d’une seconde,

elle se revit, vulnérable, couchée sur le banc, sa robe orange déchirée. Sa

respiration s’accéléra en entendant que sa mère était toujours à l’autre bout

du fil.

— Ça va être rapide… J’ai… un petit cadeau pour toi, murmura une

voix masculine éraillée derrière elle.

— Miren ? Qui est cet homme ? Miren ! hurla Mme Triggs dans le

téléphone.

L’agresseur commença à palper les poches du manteau de Miren jusqu’à

ce qu’il sente le portefeuille, puis il glissa sa main à l’intérieur pour le

prendre. Juste à ce moment-là, la jeune femme lui mordit violemment

l’index et le majeur. Son cri résonna jusque dans le téléphone et, avant de s’en rendre compte, il était à terre, la tête contre le métal d’un des

archiveurs et le canon d’un pistolet dans la bouche.

— Moi aussi j’ai un petit cadeau pour toi, murmura Miren.

 

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