La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 60 sur 62

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La petite fille sous la neige

60 - Dyker Heights, Brooklyn - 27 novembre 2010 Douze ans après la disparition de Kiera

60

 

Dyker Heights, Brooklyn

 

27 novembre 2010

 

Douze ans après la disparition de Kiera

Et si toute cette obscurité n’était

qu’un simple bandeau sur nos yeux ?

— Maman, qu’est-ce qui se passe ? demanda Mila, effrayée et sur le

point de pleurer.

Elle n’était pas prête à affronter le monde. Elle avait peur et cette

situation était si nouvelle et déconcertante pour elle qu’elle se figea.

Iris appuya sur l’accélérateur et la voiture alla se perdre vers le nord,

alors que les premiers rayons du soleil commençaient à illuminer les gratte-

ciel qui s’élevaient comme de gigantesques piliers en or de l’autre côté du

fleuve.

— Tournez à droite, en direction de Prospect Park, ordonna Miren, qui

pointait toujours son pistolet sur Iris, en larmes.

Grace Templeton vivait aux abords de ce parc. Iris conduisait en

regardant droit devant elle, essuyait de temps en temps ses yeux du revers

de sa manche, consciente que tout était fini. Autour d’elles, une dizaine de

voitures, toutes étrangères au cauchemar qui était sur le point de se

terminer.

— Qui êtes-vous ? demanda Iris. Pourquoi vous me faites ça ? Pourquoi

vous voulez me prendre mon enfant ?

— Maman, qu’est-ce qui se passe ? cria Kiera.

— Votre enfant ? Kiera… cette femme n’est pas ta mère, dit Miren.

Soudain, Iris appuya sur l’accélérateur sans prêter attention aux

indications de Miren. Elle ne prit pas la direction du parc. Ses entrailles

étaient sur le point d’exploser. Elle donna un coup de volant pour s’engager

sur la Belt Parkway, de justesse, et un camion dut freiner sec pour ne pas

emboutir la petite Ford.

— Qu’est-ce que vous faites ? hurla Miren. Nous allons chez ses vrais

parents !

La Belt Parkway traversait Brooklyn par-dessus, sur une passerelle.

Autour d’elles, les immeubles de bureaux et les entrepôts industriels

demeuraient à mi-hauteur, profilant l’imposant panorama des gratte-ciel de

Manhattan qui apparaissaient au loin.

— Mes vrais parents ? répéta Kiera.

— Ne l’écoute pas, Mila. Elle ment !

— Vous lui racontez ou c’est moi qui le fais ? demanda Miren, du défi

et de la menace dans la voix.

— Maman, qu’est-ce que ça veut dire ?

Iris pouvait à peine respirer. La pression était trop forte. Elle ne pouvait

plus la supporter. Elle avait toujours su qu’un jour la vérité lui exploserait

au visage, même si elle avait vécu dans le déni, avec l’espoir que ce jour-là

n’arriverait jamais. Elle avait toujours cru que la meilleure chose qu’elle

avait faite pour sa fille, sa toute petite, sa princesse, avait été de lui cacher

ses origines afin de la protéger d’une douloureuse et terrible vérité : sa mère

était une horrible femme qui l’avait enlevée à ses vrais parents, qui lui

auraient donné une meilleure vie que celle qu’elle avait pu et pourrait lui

offrir. Iris avait élevé Mila dans la peur du monde extérieur, dans le seul but

égoïste que personne ne la lui enlève à son tour. Elle ne craignait plus ce qui pouvait lui arriver. Elle n’avait pas peur de la prison mais d’être séparée de

Mila. Et cette peur avait dominé toute son existence. L’éducation à la

maison, la rupture avec l’extérieur. Mila n’avait connu que deux personnes

dans sa vie, deux parents imposteurs qui avaient accordé plus d’importance

au fait d’avoir un enfant que de l’éduquer et qui avait transformé, à force de

tromperies, une petite fille souriante en une adolescente terrorisée par le

monde extérieur. Et c’était cela la plus grande erreur que pouvaient

commettre une mère ou un père, couper les ailes de leur enfant pour qu’il ne

puisse pas s’envoler.

— Alors, vous lui dites ? répéta Miren, de plus en plus menaçante.

Finalement, Iris murmura dans un sanglot :

— Je suis désolée… Mila. Je suis vraiment désolée…

— De quoi, maman ?

— Tu… t’es pas ma fille…, commença-t-elle d’une voix brisée. Tu…

t’es pas malade. Tu peux sortir dehors… Tu as toujours pu…

— De quoi tu parles, maman ? Pourquoi tu dis ça ? Je suis malade, et tu

le sais ! se défendit Kiera, incrédule.

— Je suis pas ta mère, Mila, continua la femme. Will et moi, on t’a prise

à la maison en 1998. T’étais toute seule, tu pleurais dans la rue, c’était

Thanksgiving, on était au défilé, et je t’ai donné la main, et toi, tu t’es laissé

faire. Tu m’as souri, ma chérie, et moi… je me suis sentie comme ta mère.

Et après, je sais pas pourquoi, tu as accepté de venir à la maison avec nous.

Pendant qu’on marchait, j’ai pensé que ça s’arrêterait à un moment donné,

qu’on ferait demi-tour et qu’on te rendrait à tes parents… mais ta petite

main… ton sourire… Tu as toujours été si souriante… Je suis désolée, Mila.

— Maman ? demanda Kiera, qui avait commencé à pleurer à la moitié

des explications d’Iris comme si elle avait encore été cette petite fille qui

avait lâché la main de son père pendant le défilé de 1998.

Iris mit quelques secondes à se reprendre avant de continuer :

— Et un jour… Will était pas là…, j’ai vu tes parents à la télé. C’était

un hommage qu’ils avaient organisé la veille de Thanksgiving à Herald

Square, en souvenir de ta disparition. Cette fois-là, j’ai vu tes vrais parents

pleurer pour toi, ma chérie.

Miren ne chercha pas à l’interrompre. Kiera était abattue, les yeux

rouges et secouée de sanglots.

— Dis-moi que tout est faux, maman. S’il te plaît, dis-moi que c’est pas

la vérité.

— J’ai eu si mal… je me suis sentie si misérable… que j’ai voulu leur

dire, à ma manière, que tu allais bien et qu’il fallait pas qu’ils s’inquiètent,

que quelqu’un s’occupait de toi.

— Vous leur avez envoyé trois cassettes vidéo en douze ans, la coupa

Miren. Pourquoi ?

— Oui, j’ai utilisé la caméra que Will avait installée… Je t’ai filmée,

Mila, et j’ai laissé la cassette chez eux. J’ai pensé que grâce à ça, leur

douleur s’estomperait… mais à chaque fois… ils apparaissaient à nouveau à

la télé et j’avais besoin de leur dire que tu allais bien, qu’ils me laissent

tranquille, que je t’élevais et t’éduquais bien, comme tu le méritais, qu’ils

n’avaient pas à s’inquiéter. Je voulais juste qu’ils sachent qu’il t’était rien

arrivé de mal.

— Maman, dit Kiera en se serrant contre Iris et en pleurant comme

jamais.

Son cœur était plein de sentiments contradictoires, entre l’amour et la

tristesse.

— Tu t’appelles Kiera Templeton, pas Mila, murmura Iris entre deux

sanglots. Je suis désolée, ma chérie… Je… je voulais juste le meilleur pour

toi.

Lorsqu’elle eut retrouvé son calme, Kiera demanda :

— Qu’est-ce qu’on va faire ? Je… je t’aime, maman. C’est pas grave,

d’accord ? dit-elle en essuyant une larme sur le visage d’Iris. Je veux rester avec toi, s’il te plaît.

Le véhicule plongea dans les profondeurs du tunnel Hugh L. Carey, qui

reliait Brooklyn à Manhattan. L’aube et la ville disparurent, changés en une

lumière fluorescente qui se glissait dans l’habitacle de manière

intermittente.

— Je sais, mon ange… mais on peut pas rester ensemble, tu comprends

? Je peux pas… je pourrai plus me regarder dans la glace maintenant que tu

sais ce que j’ai fait. Je peux pas continuer, Mila.

— Mais je veux être avec toi, maman. Je te pardonne, vraiment. Ce que

t’as fait n’a aucune importance pour moi. Je sais comment tu t’es occupée

de moi. Je sais combien tu m’aimes, maman.

— Il faut que vous vous rendiez à la justice, madame, intervint Miren.

Si vous le faites, il se peut qu’ils soient plus cléments avec vous et qu’ils

vous laissent lui rendre visite de temps en temps.

Miren essayait d’évaluer la situation et de faire retomber la tension. Iris

tremblait, accrochée au volant comme à une bouée, et Kiera semblait

imprévisible. Au début, elle avait pensé que la retrouver reviendrait à la

secourir, mais comment faire si elle avait grandi enchaînée ?

— Il y a un père et une mère qui ont besoin de savoir où est leur fille.

Ce n’est pas juste pour eux, ni pour Kiera. Faites-le pour elle. Rendez-vous

à la police. Il y a une antenne du FBI après la sortie du tunnel. Rendez-vous

et tout se passera bien, vous m’entendez ?

— Vous êtes pas policière ? demanda Iris, stupéfaite.

— Je suis journaliste. Et je ne souhaite que le bonheur de Kiera et que

ses parents sachent la vérité.

— Moi aussi je veux le meilleur pour ma fille, répondit Iris dans un

murmure.

Elle soupira, essaya de contrôler le trop-plein de ses sentiments. Kiera

se serra à nouveau contre elle, consciente que lorsqu’elles arriveraient au

FBI, elle ne pourrait sûrement plus le faire.

Iris éclata à nouveau en sanglots et sentit, réconfortée et triste, la longue

étreinte de sa fille. Elle se souvint de toutes les fois où elles avaient joué

ensemble, de tous ces moments où elles avaient ri en dansant sur la musique

de vieux films. Elle repensa aux histoires qu’elle lui avait racontées, quand

elle faisait la sorcière et Mila, la princesse. Elle se rappela les pleurs de

Mila quand elles se disputaient et leurs embrassades quand elles se

demandaient pardon. Elle se souvint de la peur qui l’assaillait dès qu’elle

sortait faire les courses en la laissant seule à la maison, et comment elle

soupirait, soulagée, lorsqu’elle s’apercevait en rentrant que Mila était

toujours là, qu’elle n’était pas partie et qu’elle l’attendait avec un sourire.

Avec le temps, Mila était devenue comme complice de sa captivité dans une

sorte de jeu où elles devaient lutter contre le monde extérieur. Mila la

prenait dans ses bras quand elle rentrait à la maison et lui murmurait que

tout s’était bien passé. Il était arrivé tant de choses dans cette maison

qu’imaginer sa vie sans elle était plus dur que de mourir. Elle comprit alors

Will et sa mort. Il se sentait vide sans l’amour de leur fille.

— Tout aurait pu être si facile…, dit Iris à Mila.

Quand la lumière à la sortie du tunnel illumina le visage d’Iris, Miren

réalisa qu’elle avait appuyé sur l’accélérateur. Elle avait surestimé sa

capacité à la convaincre. Elle ne voulait pas de coup de feu fatal, elle ne

voulait pas d’une fin tragique pour cette femme. Mais les vrais héros, ceux

faits de chair et d’os, se trompent eux aussi, et Miren s’était trompée en

croyant la situation sous contrôle. Il était impossible de dominer un esprit

comme celui d’Iris, il était impossible de séparer une mère de sa fille, bien

qu’elles ne fussent pas mère et fille.

— Moins vite ! hurla Miren, pointant le canon de son pistolet sur la

tempe d’Iris.

— Cette histoire s’arrête ici, ma chérie, dit Iris à Kiera.

— Maman ! supplia l’adolescente en s’écartant de sa mère.

Elle posa les mains sur le tableau de bord en sentant le coup de volant à

gauche.

— Non ! cria la journaliste dans une dernière tentative pour éviter le

drame.

Un coup de feu brisa le verre. La balle avait effleuré la tempe d’Iris et

avait fini sa course dans le pare-brise. À la sortie du tunnel, la voiture

traversa brusquement la voie opposée à 100 km à l’heure. La chance voulut

qu’elle évitât une moto, mais le malheur, toujours aux aguets dans ces

moments-là, toujours présent pour tout changer, fit que la Ford alla

s’encastrer dans une fourgonnette de livraison.

 

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