La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 20 sur 62

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La petite fille sous la neige

20 - Miren Triggs - 1998

20

 

 

Miren Triggs

 

1998

On ne sait jamais avec certitude quelle direction

prend le voyage que l’on entreprend

au milieu de la nuit.

Je m’étais toujours demandé ce qu’il se passait dans l’esprit de

quelqu’un dont l’être cher disparaît du jour au lendemain, comme s’il

n’avait jamais existé. Durant plusieurs années, j’avais tenté de l’imaginer.

C’était sans doute pour cela que j’avais décidé de faire des études de

journalisme, c’était pour cette raison que j’aimais ce monde-là. Parce que,

en définitive, c’était en cela que consistait le journalisme : chercher. Ce que

cachent les puissants, ce que dissimulent les hommes politiques, ce

qu’occulte quelqu’un qui préfère que la vérité n’éclate jamais au grand jour.

Chercher dans les recoins obscurs une histoire à raconter, les énigmes, les

mystères, les personnes perdues. Voilà de quoi il s’agissait, de chercher et

de trouver.

Quand j’étais petite, je lisais les enquêtes de Sherlock Holmes, et ce qui

m’intéressait n’était pas tant le coupable que la vérité des faits, comprendre

ce qui s’était réellement passé. La plupart du temps, je me délectais à

essayer de deviner ce qui allait arriver, cependant l’histoire réussissait

toujours à me surprendre et je ne trouvais jamais la solution. Depuis le début, l’affaire Kiera m’avait peut-être attirée parce qu’une partie de moi

savait que je ne la retrouverais pas.

L’image du suspect à l’écran m’avait procuré une joie immense. Ma

petite enquête personnelle ne m’avait pris qu’une soirée mais j’y avais mis

du mien. Peut-être à cause de son regard, parce que j’avais vu mes yeux,

craintifs, surpris, incrédules, face à la cruauté du monde, dans ceux de

Kiera.

À la une du Press de ce jour-là apparaissait le visage de l’homme que la

police avait arrêté sous le titre : « A-t-il aussi enlevé Kiera Templeton ? »

La suite de l’article se trouvait en page 4, après les éditoriaux, et occupait

deux pages entières. Il décrivait comment, la veille au soir, l’homme sur la

photo, répondant aux initiales J.F., avait été interpellé pour tentative

d’enlèvement d’une fillette de sept ans dans les alentours de Herald Square.

Selon les témoins, l’homme avait pris l’enfant par la main et s’était dirigé

vers le nord sur Broadway en direction de Times Square.

Lorsqu’elle s’était rendu compte que ses parents n’étaient plus là et

qu’elle ne connaissait pas ce monsieur qui lui avait promis de la conduire

jusqu’à eux, elle s’était mise à hurler et plusieurs personnes étaient

intervenues. Les explications que l’homme avait données ne s’étaient pas

révélées très convaincantes. Selon lui, il était tombé sur cette fillette perdue

dans la foule, loin de ses parents, et il avait décidé de l’emmener jusqu’au

commissariat le plus proche situé au carrefour de Times Square. La tension

suscitée par l’enlèvement de la petite Kiera et le fait que ce nouvel incident

se produise dans la même zone avaient poussé les témoins à s’en prendre à

l’homme dès qu’ils avaient entendu les cris de l’enfant. Selon le journal,

elle se trouvait à présent saine et sauve chez elle.

L’article reprenait également les déclarations des Templeton, qui

remerciaient toutes les personnes ayant aidé à neutraliser le dangereux

individu et incitaient tous les parents à rester sur le qui-vive vu la présence

de prédateurs sexuels. Selon ce que je pus lire, la police avait aussitôt fait le lien entre cet incident et la disparition de Kiera. Le journaliste qui signait

l’article postulait que, le suspect ayant vérifié que la technique utilisée avec

Kiera fonctionnait, celui-ci avait récidivé dans la même zone une semaine

plus tard. Il ne restait plus qu’à lui arracher des aveux pour enfin retrouver

la petite fille.

Ce qui avait achevé de confirmer les soupçons était, selon le même

journaliste, que l’homme arrêté figurait sur la liste des agresseurs sexuels

pour un délit commis vingt-six ans auparavant.

Je refermai le journal, surprise et heureuse que l’affaire Kiera ait enfin

été éclaircie. Je rappelai Jim, qui décrocha au bout de deux sonneries.

— J’imagine que tu sais maintenant de quoi je voulais te parler, dit-il.

— C’est une bonne nouvelle. Ils sont bons au Press, tu ne peux pas le

nier.

— Oui, ils ont été bons sur ce coup-là. Moi, je planche tout seul là-

dessus. Tout mon service est sur d’autres dossiers, je suis donc le seul à

traiter des infos un peu plus… douloureuses, pour ainsi dire.

— Il faut bien que quelqu’un le fasse, non ?

— Tu dois avoir raison, Miren. De toute façon, c’est une bonne

nouvelle. Et… ne t’inquiète pas, il est encore temps que tu rédiges un article

sur les déchets toxiques, comme les autres.

— On n’a pas encore retrouvé Kiera. Je n’ai pas encore terminé mon

enquête, Jim. Je peux présenter un travail qui prenne en compte l’évolution

de l’affaire jusqu’à maintenant, bien qu’il reste encore pas mal de choses à

éclaircir.

— Très bien, Miren. La plus grande qualité d’un journaliste

d’investigation est la persévérance. Je l’ai toujours répété. On naît

persévérant ou pas. On ne peut pas changer cela. La curiosité est ce qui

nous définit, l’envie de remettre les choses à leur place, même lorsque cela

semble impossible.

— Je sais. Tu répètes toujours ça en classe.

— C’est la seule chose qui vaille la peine de retenir de mes cours. Ce

métier tient plus de la passion que du talent. Il s’agit plus d’être tenace que

brillant. Bien sûr, tout peut aider, mais si un sujet te porte suffisamment, tu

ne le lâcheras pas avant de connaître la vérité.

— Et la vérité, c’est que Kiera n’a pas encore réapparu.

— Voilà, répondit-il.

Durant notre conversation, je le trouvai bizarre. Sa voix tremblait

légèrement mais je pensai que cela devait venir de la mauvaise qualité de

mon nouveau téléphone.

Après avoir raccroché, je retournai au tribunal avec un bretzel pour

Paul. Il avait l’air d’un chic type. C’était le parfait fonctionnaire que

personne ne semblait remarquer et cela me fit un peu de peine de le voir

tout seul en bas, au milieu de tous ces dossiers, assis à sa petite table. Il me

remercia d’un sourire.

— Je vais m’habituer si vous continuez, dit-il.

Je lui demandai une faveur avant de me plonger à nouveau dans cette

pièce pleine de saletés.

— Pourriez-vous m’aider à trouver quelque chose ? m’enquis-je, en

prenant l’air abattu.

— Bien sûr, tout ce que vous voulez. Je n’ai pas beaucoup de choses à

faire, si ce n’est m’occuper de ce tas de dossiers que vous voyez là, mais ce

n’est pas urgent.

Je souris, laissai le Press sur la table avec le visage de J.F. qui occupait

toute la une et me lançai :

— Serait-il possible de mettre la main sur son dossier dans le registre

des délinquants sexuels ?

— S’il a commis le délit dans l’État de New York, oui.

— M’aideriez-vous à le chercher ?

— Comment s’appelle-t-il ?

— Aucune idée. Selon l’article, c’est un certain J.F. Et il a été

condamné il y a vingt-six ans.

— Je vais jeter un œil.

— Merci, Paul.

— Je vous en prie.

Nous entrâmes ensemble dans la salle des archives et je repris ma tâche

là où je l’avais laissée. De son côté, Paul se mit à examiner les boîtes

contenant les dossiers des années 70. À un moment, il me demanda ce que

je cherchais dans les années 90, mais je lui donnai une réponse évasive tout

en écartant les dossiers dont j’avais déjà vu la photographie. Depuis ce qui

m’était arrivé l’année passée, j’avais du mal à être dans la même pièce

qu’un inconnu. J’avais cessé de faire confiance aux hommes et le contenu

de ces cartons n’était pas fait pour me faire changer d’avis, loin s’en faut.

Quelques instants plus tard, je l’entendis s’exclamer :

— Je l’ai ! Il est là. James Foster. J.F. Accusé de… relations sexuelles

consenties avec une mineure en 1972.

— Consenties ?

— Mmm, c’est ce qu’il semble. L’âge de la victime était de… Attendez

voir…

— C’est écrit dans la case « Âge de la victime ».

— Ah oui, dix-sept ans, et lui en avait… dix-huit.

— Quoi ? Il doit y avoir une erreur.

— Il est marié et vit à Dyker Heights avec sa femme et ses deux fils de

douze et treize ans.

— Vous êtes sûr que c’est bien lui ? Dyker Heights ?

Il me montra le dossier. Il s’agissait bien de la même personne. Sur la

photo, on aurait dit quelqu’un de normal, mais il est difficile de juger ce

genre de choses par les apparences. Il donnait l’impression d’un père de

famille ordinaire, rien qui pût indiquer qu’il était dangereux et avait déjà été

condamné pour abus sur mineur. Mais d’après tout ce que j’avais vu dans ces dizaines de dossiers, l’habit ne fait pas le moine. Les criminels étaient

experts en dissimulation. Nombre d’entre eux étaient juges, médecins,

policiers, professeurs et même curés, et leur apparence était tellement au-

dessus de tout soupçon que personne n’aurait pu l’imaginer, à moins de les

prendre en flagrant délit. Et même ainsi, ils semblaient si normaux que c’en

était quelque peu déstabilisant pendant les interrogatoires. Tout cela me

dégoûtait.

— Il y a plus d’informations à son sujet ?

— Pas sous la loi Megan. Vous ne pouvez consulter que le résumé des

dossiers et les peines, c’est tout ce qui sera disponible dans le registre

numérique.

— Je ne peux pas avoir accès au dossier complet ?

— C’est impossible. On ne le transmet qu’à l’avocat et… aux autorités,

bien sûr.

— D’accord.

— Vous avez besoin d’autre chose ?

— Que vous me laissiez seule, demandai-je avec un sourire emprunté.

Cette phrase parut le prendre par surprise et il me regarda, stupéfait. Je

me sentis mal. Sa présence me stressait et je compris aussitôt que j’avais été

trop loin. Lorsqu’il fut sur le point de sortir de la pièce, un brin vexé, je

m’exclamai :

— Merci beaucoup, Paul. Excusez-moi.

Ses lèvres esquissèrent une expression de résignation et il disparut dans

le couloir, me laissant à nouveau seule parmi les piles de boîtes.

Je repris ma recherche dans les dossiers des années 90. Un à un, les

cartons passaient d’un côté à l’autre de la table lorsque je les avais

examinés. Plus tard, ils reprendraient la poussière sur leur étagère. J’avais

feuilleté les dossiers de délinquants sexuels violents, d’hommes qui

s’étaient masturbés en public et de violeurs de la pire espèce et ils avaient

tous quelque chose en commun : il s’agissait de types de toutes les couches sociales et de toutes les ethnies. J’étais fatiguée, sur le point de laisser tout

cela pour un autre jour, lorsque j’eus soudain un flash me propulsant

jusqu’à la nuit la plus noire de ma vie. La photo ne laissait aucune place au

doute. C’était le seul souvenir indélébile qu’il me restait. Devant moi se

trouvait le dossier de l’un des hommes qui m’avaient violée un an

auparavant dans le parc Morningside.

 

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