La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 17 sur 62

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La petite fille sous la neige

17 - 26 novembre 1998

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26 novembre 1998

Il est possible de cacher

une immense cicatrice sur sa peau,

mais impossible de dissimuler

une simple égratignure dans son âme.

L’agent Alistair demeura un instant près des parents qui, enlacés sur le

sol de l’hôpital, passaient en revue ce qu’ils auraient pu changer à cette

journée pour que Kiera soit toujours avec eux. Grace se souvint que, sur le

point de sortir, elle avait remarqué qu’il pleuvait et avait pensé rester à la

maison. Durant les dernières semaines, Kiera avait eu un léger rhume et elle

craignait une possible rechute, mais ce doute s’était dissipé quand elle avait

vu la joie avec laquelle Kiera se disposait à aller à sa première parade de

Thanksgiving. Ce jour-là, elle s’était levée un peu triste parce qu’il n’y avait

plus de Lucky Charms, ses céréales préférées, et sa mère l’avait grondée

parce qu’elle voulait qu’elle mange plus sain. Aaron essayait de se

remémorer chaque instant de cette matinée, chaque geste de Kiera, chaque

moment où il aurait pu changer le cours des choses. Tant de décisions

auraient pu éviter ce malheur qu’il ne comprenait pas comment cela avait

pu arriver. Ensuite, il se souvint que, la veille, il était rentré tard du travail et

que Kiera était déjà au lit. Il n’avait pas pu jouer avec elle ni lui lire une

histoire comme il avait l’habitude de le faire avant de la coucher. La

disparition de Kiera avait activé un mécanisme d’autodestruction dans

l’esprit des deux parents, et ils cherchaient dans leur comportement les moments qui leur causaient le plus de souffrance. Les moments perdus,

volés, les baisers non donnés, les jours de travail, les punitions.

— Monsieur et madame Templeton…, dit l’agent Alistair, je sais qu’il

est difficile de rentrer chez vous comme si de rien n’était, mais faites-nous

confiance. Nous allons retrouver votre fille. Je vous le promets. Toutes nos

unités ont été sollicitées et, au moment où je vous parle, elles fouillent la

zone. Nous sommes également en train d’exploiter les enregistrements des

caméras de surveillance, au cas où elles auraient filmé quelque chose.

Faites-nous confiance.

— Mais… les vêtements… et les cheveux… Quelqu’un l’a enlevée,

inspecteur. Notre fille est retenue contre sa volonté. Il faut que vous la

retrouviez, s’il vous plaît, dit Aaron, après avoir hésité à révéler cette

bombe devant sa femme qui ne savait rien.

— Des cheveux ? De quoi parlez-vous ? demanda Grace, surprise.

L’agent Alistair serra les lèvres. Il n’était pas habitué à aborder des

sujets sensibles avec les parents et il s’efforça de mesurer ses propos :

— Je voulais aussi vous parler de cela. Nous n’écartons aucune piste et

le FBI va prendre cette affaire en charge. Nous avons besoin que vous

répondiez aux questions de l’agent Miller, membre de l’Unité des personnes

disparues du FBI. Il attend que nous lui disions où vous pouvez le voir.

— Le FBI ? Bien sûr. Oui. Tout ce que vous voudrez. Je ferai tout ce qui

peut aider à retrouver Kiera. Où est-il ?

— J’ai besoin que vous déposiez plainte au commissariat et que vous

répondiez à quelques questions. Que dites-vous de lui parler là-bas ? Je suis

sûr qu’il va pouvoir vous aider. C’est un des meilleurs.

L’agent Alistair invita Grace et Aaron à monter dans la voiture de

police. Lorsqu’ils arrivèrent, il était près de 3 heures du matin. Le

commissariat du district sud était désert. Il n’y avait qu’une demi-douzaine

d’agents, les traits tirés et les yeux rouges. En revanche, le sous-sol

fourmillait de monde. Il y avait là une trentaine de gardes à vue, principalement des pickpockets et des petits voyous qui attendaient de

passer devant le procureur le lendemain. Aaron et Grace s’assirent face à un

bureau et furent auditionnés par l’agent Alistair qui, dans l’attente du FBI,

voulait éviter de poser des questions qui n’auraient fait que remuer le

couteau dans la plaie.

Selon leur déclaration, les parents se trouvaient avec leur fille au

carrefour de Broadway avec la 36e de 9 h 45 jusqu’à 11 h 45, heure à

laquelle Aaron avait laissé sa femme pour aller acheter un ballon à leur

fille. Celle-ci avait disparu juste après. Aaron signala comme éventuels

témoins une femme déguisée en Mary Poppins et tous ceux qui se

trouvaient dans les alentours. Il essaya de se rappeler un visage, en vain. Il

n’y avait que des inconnus et, à cette heure de la nuit et après tout le stress

de la journée, c’était impossible. Grace mentionna une famille à côté d’eux,

qui avait un fils de l’âge de Kiera. Elle s’en souvenait parce qu’elle avait

imaginé Michael, l’enfant qu’elle attendait, à son âge, et cela l’avait émue.

Grace se rappela encore qu’une majorette s’était approchée de Kiera pour

lui taper dans la main, parce que la jeune femme avait trouvé amusant le

sourire et l’enthousiasme de la petite fille. Aaron appuya son épouse dans

chacun de ses souvenirs et Grace déclara qu’elle n’était pas présente lorsque

le mouvement de foule s’était produit.

L’agent Alistair acheva de rédiger son procès-verbal et leur demanda

une photo récente de Kiera. Aaron en avait une dans son portefeuille, au

format photo d’identité, sur laquelle elle semblait regarder l’objectif avec

une expression de surprise. Cette image était celle que publierait le Press

une semaine plus tard et qui serait diffusée dans tout le pays sous le titre : «

Avez-vous vu Kiera Templeton ? ».

L’inspecteur Miller arriva au moment où Aaron était en train de signer

la plainte et salua d’un « Monsieur et madame Templeton ? » qui parut

venir tout droit de ses entrailles. Il avait une voix grave et rocailleuse, et

lorsque ceux-ci se retournèrent, ils tombèrent sur un visage affable.

— Vous êtes du FBI ?

— Inspecteur Benjamin Miller, de l’Unité des personnes disparues. Je

suis désolé de ce qui vous est arrivé. Nous avons constitué une équipe

spécifique pour cette affaire et nous cherchons votre fille activement. Ne

vous inquiétez pas, nous allons la retrouver.

— Vous croyez qu’elle a été enlevée ? demanda Aaron, soucieux.

— Je vais être sincère, monsieur et madame Templeton. Je ne vais pas

édulcorer la réalité parce que je crois que cela vous ferait plus de mal que

de bien. Le FBI ne s’occupe de ces affaires que lorsqu’on croit qu’il y a

enlèvement. Voilà pourquoi nous avons besoin que vous restiez chez vous

au cas où vous recevriez une demande de rançon. Il s’agit d’une affaire à

haut risque… et ceux qui ont fait ça essaieront de vous contacter.

— Une demande de rançon ? Mon Dieu…

Grace porta la main à sa bouche.

— Ce ne serait pas la première fois que… enfin, qu’il arrive quelque

chose de ce genre. C’est plus commun qu’on ne pense. Avez-vous des

ennemis ? des personnes qui vous voudraient du mal ? Pourriez-vous

financer une rançon ?

— Des ennemis ? Une rançon ? Je travaille dans une compagnie

d’assurances ! J’établis des contrats d’assurance, répondit Aaron, agacé.

C’est un travail normal et ordinaire…

— Avez-vous refusé un contrat à quelqu’un dernièrement ?

Grace fusilla Aaron du regard.

— Quoi ? demanda-t-il à sa femme. Tu ne vas quand même pas me

rendre responsable de ce qui est arrivé, si ?

— Ton travail, Aaron, tout ce qui nous arrive c’est à cause de ton fichu

travail. Tous ces gens… ces gens désemparés, assena-t-elle, en colère. Je

suis sûre que…

— Ça n’a rien à voir avec ça, Grace, l’interrompit Aaron. Comment tu

peux croire ça ? Inspecteur, bien sûr que je refuse des contrats, mais ce n’est pas moi qui décide. Ça vient d’en haut. Il faut répondre à des critères, vous

savez ? Si le client n’est pas fiable, on ne le prend pas. Quel hôtel

accepterait de laisser entrer un client en sachant qu’il saccagera sa chambre

?

— Je ne critique pas votre travail, monsieur Templeton. Mais la réalité

est que votre métier est susceptible de vous créer des ennemis. Et dans ce

genre d’affaires… Une possibilité est qu’il s’agisse de quelqu’un qui vous

veut du mal. Une vengeance personnelle ou une question économique.

Grace soupira et pinça les lèvres.

— Nous aurons besoin de la liste des personnes à qui vous avez refusé

un contrat ou une couverture, quoi que ce soit, sur les dernières années,

demanda l’inspecteur Miller en notant quelque chose sur un bout de papier.

— Je te l’avais dit, Aaron. Et toi, toujours en train de te pavaner avec

tes maudits ratios de rentabilité. Mais comment tu as pu… ?

— Vous pouvez m’avoir ça ? insista l’inspecteur Miller, désireux de

clore la conversation.

Aaron acquiesça et déglutit pour essayer de résorber la boule qui s’était

formée dans sa gorge et qui l’empêchait de respirer.

— De toute manière, en ce moment, nous ne négligeons aucune piste. Si

demain vous n’avez aucune nouvelle, je vous conseille de placarder des

affiches. Quelqu’un a peut-être vu quelque chose dans le quartier.

Grace hocha la tête. Elle était d’accord avec l’inspecteur, en lequel elle

voyait la seule personne à même de contrôler la situation.

— S’il vous plaît, retrouvez-la vite, supplia Grace.

— On va la trouver. Dans la plupart des cas, ces affaires se résolvent

dans les vingt-quatre premières heures. Et on en est à… (il jeta un œil à sa

montre) quatorze, si je ne me trompe. Il nous en reste dix et, dans une ville

avec autant d’yeux, c’est plus que suffisant.

 

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