La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 34 sur 62

Pages du PDF

La petite fille sous la neige

34 - 30 novembre 2003 Cinq ans après la disparition de Kiera

34

 

30 novembre 2003

 

Cinq ans après la disparition de Kiera

Les gens lisent les journaux pour trouver des réponses,

pas des questions, et c’est peut-être cela le problème.

L’article de Miren Triggs eut l’effet d’une bombe dans tout le pays. Et

même si d’autres journaux avaient rappelé la disparition de Kiera pour

Thanksgiving dans de petits articles de deux paragraphes, personne ne

s’attendait à cela. Toutes les chaînes essayèrent, le matin de sa publication,

de mettre la main sur une copie de la cassette pour tirer parti de cet

événement médiatique.

Cinq ans avant, le visage de Kiera à la une du Manhattan Press avait

fait sensation mais, en définitive, les gens étaient habitués aux disparitions

d’enfants. L’emballement médiatique fut de courte durée et se calma avant

la fin de l’année. Aux États-Unis, on avait l’habitude de voir des visages

d’enfants perdus sur les packs de lait durant les années 80 et une bonne

partie des années 90. Ce système de publicité, devenu obsolète avec

l’apparition de l’alerte AMBER, était si ancré dans le subconscient des

Américains que tout le monde le connaissait mais rares étaient ceux qui

avaient vraiment regardé ces photos d’enfants en noir et blanc sur les

briques de lait.

Lorsqu’un journal comme le Press changeait son fusil d’épaule et

demandait de l’aide en échange de quelques éléments d’une énigme qui paraissait insoluble, les lecteurs se jetaient sur l’occasion. Les gens lisent

les journaux pour trouver des réponses, pas des questions, et c’est peut-être

cela le problème. Voilà pourquoi tout le pays s’était jeté sur cet article.

En arrivant à la rédaction ce matin-là, Miren trouva la souriante

secrétaire derrière le comptoir de l’entrée son téléphone collé à l’oreille.

— Phil est arrivé ?

— Une seconde, dit-elle à la personne qui était à l’autre bout du fil. Il

est arrivé et il a demandé trois fois si tu étais là. Il veut te voir. J’ai

accompagné les jeunes jusqu’à ton bureau, ils t’attendent là-bas.

— Il y en a combien ?

— Deux.

— Seulement deux ?

La secrétaire acquiesça avec un sourire.

— Eli, Phil était en colère ?

— Je ne sais pas. Il a toujours l’air d’être en colère.

— Il est dans son bureau ?

La secrétaire leva la main en regardant ailleurs et hocha la tête avant de

reprendre sa conversation téléphonique.

Miren se dirigea rapidement vers son bureau en sentant sur elle le

regard de ses collègues alors qu’elle traversait la rédaction de bout en bout.

Après avoir salué ses deux visiteurs, elle leur montra le téléphone fixe posé

sur la table et qui était en train de sonner.

— Bonjour, je suis Miren Triggs. Vous voyez ce téléphone ? dit-elle

avec un sourire un peu forcé.

Les deux jeunes acquiescèrent, nerveux.

— Si quelqu’un appelle, vous décrochez et vous notez tout ce qu’il vous

dit. Je dis bien tout, insista-t-elle.

— Qui c’est qui décroche ? demanda le garçon. Y a qu’un téléphone.

— Exact, répondit Miren, qui n’avait pas pensé à ce détail. Eh bien,

chacun votre tour, alors, et vous notez tout ce qu’on vous dit. J’embaucherai celui qui a la plus belle écriture.

— Hein ?

— Ça s’appelle la méritocratie, les jeunes, rétorqua Miren. Bienvenue

au Press.

La jeune fille avait le regard plein d’étoiles et elle hocha la tête. Le

jeune homme regarda Miren avec incrédulité puis se tourna vers sa

camarade.

La journaliste se rendit au bureau de Phil Marks, le directeur du

Manhattan Press, dont la porte était ouverte. Il était en grande conversation

avec un journaliste au sujet de documents relatifs à l’invasion de l’Irak à

l’initiative du gouvernement Bush. Elle attendit qu’ils aient terminé,

adossée au chambranle de la porte en verre, que son collègue sorte. Phil lui

fit signe d’entrer.

— Miren, il faut que tu m’expliques ce que tu as fait hier. L’article sur

Kiera n’était pas validé, il n’est pas passé par la supervision et ton rédacteur

en chef m’a dit qu’il t’avait déjà demandé d’abandonner le sujet. Nous ne

sommes pas un journal à sensation et on ne veut pas l’être.

— Monsieur Marks, permettez-moi de vous dire que…

— Non, tu me laisses terminer, s’il te plaît.

Miren déglutit en essayant de maîtriser le sentiment de culpabilité qui

l’assaillait et elle fut sur le point de tourner les talons. Phil était tranchant

mais c’était une des personnes les plus sensées qu’elle connaissait. Si un

sujet se trouvait dans les pages du Press, c’était pour changer les choses.

— On ne peut pas envoyer un article à l’imprimerie sans le faire relire

avant, Miren. On est en guerre contre l’Irak. Le gouvernement affirme que

Saddam possède des armes de destruction massive. Au Press, notre boulot

est de vérifier cette information. Toute l’unité d’investigation est là-dessus

en ce moment.

— Je comprends, monsieur.

— Cependant… j’ai une fille de l’âge de cette Kiera. Elle s’appelle

Alma et… s’il m’arrivait ce qui est arrivé à cette pauvre famille, je

n’aimerais pas que tout le pays soit concentré sur ce qui se passe à des

milliers de kilomètres de chez moi sans lutter contre l’ennemi qui habite la

porte à côté.

— Je ne suis pas sûre de comprendre.

— Je ne suis pas le seul père à ressentir cela. Tout le monde connaît

quelqu’un du même âge. Une nièce, une cousine, une fille, une petite-fille.

Kiera a aussi besoin de notre aide et pas seulement nos soldats à l’autre

bout du monde.

— Je suis un peu perdue, là, monsieur Marks.

— Il y a quelque temps, nous avons annoncé à la une la disparition de

Kiera. Ce serait injuste de ne pas l’aider maintenant qu’on ne parle presque

plus d’elle. Tu peux reprendre ton enquête. Mais ne merde pas. Ta

couverture de l’événement a fait sensation. Bravo.

— Mer… merci, monsieur Marks.

— Je t’en prie. Tu n’as besoin de rien ? demanda-t-il en cherchant des

papiers sur son bureau.

— J’ai deux stagiaires. Je pense que ça ira.

— Ok. Continue comme ça. Je veux deux articles par semaine sur la

petite. Et surtout, je veux que tu la retrouves, Miren.

— La retrouver ? fit la journaliste, nerveuse.

— Tu ne crois pas cela possible ?

— Non, je n’ai pas dit ça. C’est juste que… je n’ai jamais fait un truc

pareil.

— Moi non plus, mademoiselle Triggs. Et c’est bien pour ça que tu dois

traiter ce sujet comme il se doit. Cette vidéo… je ne la sens pas.

— Merci beaucoup, monsieur Marks.

— Ce n’est pas à moi qu’il faut dire merci. Tu fais un excellent travail.

Jim avait raison.

— Le professeur Schmoer a toujours été un bon ami.

— Comment va-t-il ? Nous étions rivaux mais je l’ai toujours admiré. Je

crois que le monde du journalisme est bien pire depuis qu’il l’a quitté.

— Il se concentre sur ses cours et… il a une émission de radio à

l’université qu’il enregistre tous les matins et qui est diffusée le soir. Il n’a

pas changé. C’est toujours un plaisir de l’écouter. On pourrait presque

prendre des notes à chacune de ses interventions.

— C’est bien, ça. S’il arrive à former à la fac des journalistes comme

lui, il aura gagné. Il fera peut-être à la radio plus de choses qu’au Daily, où

il ne se chargeait que des escroqueries financières et des structures

pyramidales. Je pense que ce n’est pas le genre d’articles qu’il aimait écrire.

Un journaliste doit trouver un sujet qui le passionne et se plonger dedans,

jusqu’aux coudes, et j’ai toujours remarqué que, malgré son œil nouveau et

son grand esprit critique, il n’a jamais trouvé ce dans quoi il pourrait

s’épanouir.

— C’est lui qui m’a encouragée à rechercher Kiera, dit Miren, afin

d’apporter elle aussi son lot d’éloges à ce grand homme.

— La recherche de la gamine est peut-être le sujet de sa vie. Je pourrais

l’embaucher pour que vous travailliez ensemble ici. Après tout, c’est lui qui

t’a recommandée pour cet article il y a cinq ans sur la remise en liberté de

ce type soupçonné d’avoir essayé d’enlever une fillette.

— Je lui demanderai. Ça fait longtemps que nous n’avons pas parlé.

Peut-être qu’il aimerait me donner un coup de main.

— On part sur deux articles par semaine, donc. Et nous verrons ensuite

si nous avons assez de matériel pour continuer.

— Merci beaucoup, monsieur Marks.

— Une minute, je n’ai pas terminé.

— Oui ?

— Cette histoire de viol, c’est vrai ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.

Il fixa la jeune femme et attendit une réponse. Elle lut dans son regard

de la compassion ou de l’intérêt, difficile de trancher.

Miren hocha la tête en silence, le visage fermé. À tel point que Phil

Marks sembla gêné d’avoir abordé le sujet.

— Ce n’était pas la peine d’en parler dans l’article, dit-il.

— Je sais.

— Alors, pourquoi tu l’as fait ?

— Pour me soulager, en quelque sorte.

— Je comprends, dit-il avec un petit mouvement de tête. C’est vrai

qu’ils n’ont jamais mis la main sur le coupable ?

— La police, non, répondit Miren avant de sortir.

Elle retourna à son bureau où la stagiaire était en train de répondre à un

appel pendant que son camarade notait des informations sur un cahier à

spirale. Celui-ci se rendit compte que Miren était revenue et donna un petit

coup de coude à la stagiaire. La fille se retourna et continua d’écouter

attentivement ce qu’on lui disait en hochant la tête. Elle nota quelque chose

sur le carnet tout en affichant une expression de surprise. Elle demanda le

nom de son interlocuteur et un numéro de téléphone au cas où, et enfin, elle

raccrocha.

— Je viens de parler au boss, annonça Miren. J’ai de bonnes nouvelles.

— Et qu’est-ce qu’il vous a dit ?

— En résumé, que le journal d’aujourd’hui se vend comme des petits

pains. Je vous expliquerai. Pour en revenir à la bonne nouvelle que je

voulais vous annoncer : vous êtes embauchés tous les deux. Un contrat de

stage pour trois mois : cinq cents dollars par mois, plus les frais de

transport. Les repas sont à votre charge. Félicitations, vous venez de mettre

un pied dans le monde du journalisme. Vous devrez passer au département

des ressources humaines pour les papiers, c’est deux étages au-dessus. Bon,

alors, vous avez reçu un appel sérieux ? Je veux dire, un appel qui n’ait pas

été passé par un fou avec une piste fantaisiste ?

— C’est quoi, une piste fantaisiste ? demanda le jeune homme. Pour

l’instant, on n’a eu que deux appels.

— Bonne question. Dites-moi ce que vous avez. Je suis sûre que ça

nous servira d’exemples.

— Le premier appel, c’est une dame du New Jersey qui affirme que la

fillette sur la photo lui rappelle beaucoup sa nièce.

— On dirait bien une piste fantaisiste. Et le second appel ?

— Je ne sais pas si ça vaut la peine de vous en parler, dit la jeune

femme.

— Dis toujours.

— C’est à propos des jouets.

— Ça pourrait être une piste fantaisiste. Ou pas. Raconte.

— Le gérant d’un magasin de jouets dit que la maison de poupée de

l’une des photos est une Smaller Home & Garden de la Tomy Corporation

of California. Un modèle pas très courant aujourd’hui, mais super répandu

dans les années 90.

— Intéressant. Ça, tu vois, ce n’est pas une piste fantaisiste. On peut

peut-être en tirer quelque chose. Cherchez sur Internet la liste de tous les

magasins de jouets qui vendent cette maison de poupée. Et continuez à

répondre aux coups de fil. J’ai quelques trucs à faire. Si vous avez besoin de

quelque chose, allez voir Eli, à la réception. Et s’il y a une urgence, vous

m’appelez.

Elle nota le numéro de son téléphone portable sur leur carnet.

— Jusqu’à quand ? Jusqu’à quelle heure on répond au téléphone ?

— Jusqu’à quelle heure ? Je ne vous ai pas dit que maintenant vous

faisiez partie du monde du journalisme ?

Les deux jeunes se regardèrent, confus, et comprirent. Miren sourit et

tourna les talons. Le téléphone sonna à nouveau et le jeune homme

répondit. Sa camarade regarda Miren s’éloigner, admirative de sa démarche

assurée.

Pendant ce temps-là, celle-ci se demandait si elle avait bien fait de

répondre à Phil Marks « La police, non… ».

 

OceanofPDF.com