La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 29 sur 62

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La petite fille sous la neige

29 - 29 novembre 2003 Cinq ans après la disparition de Kiera

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29 novembre 2003

 

Cinq ans après la disparition de Kiera

Comme il est difficile de demander de l’aide,

et plus encore d’admettre en avoir besoin !

Dans le bureau du FBI, Zack, accompagné de ses parents, hésitait à

chaque nouveau coup de crayon du dessinateur. Ils se trouvaient dans une

petite salle au troisième étage, devant un membre de l’Unité de

reconnaissance faciale qui esquissait, traçait, effaçait et estompait un

portrait-robot à l’aide d’une douzaine de crayons de différentes tailles posés

sur la table, à côté de plusieurs gommes. Dans le dos du dessinateur,

l’inspecteur Miller faisait les cent pas, en silence, et jetait un coup d’œil de

temps en temps à cet enfant qui paraissait avoir peur de rater son examen.

— Et maintenant ? Le nez est assez long ? demanda l’illustrateur après

quelques minutes de silence.

Cela faisait bien une demi-heure qu’il modifiait le triangle formé par les

yeux et le nez.

— Je sais pas… Je crois… ou alors, comme avant. Je suis pas sûr.

— Comme avant ? répéta l’inspecteur Miller, perdant patience. Et

comme laquelle des vingt versions d’avant ?

Zack essuya une larme, souhaitant ne jamais avoir dit que c’était lui qui

avait mis l’enveloppe dans la boîte aux lettres des Templeton. La mère de

l’enfant regarda avec horreur le policier en train de s’énerver. Ils avaient réalisé tant de versions qu’à chaque nouveau visage, cette femme

mystérieuse devenait un peu plus irréelle.

En réalité, Zack ne se souvenait plus trop de la femme qui lui avait

donné dix dollars pour le service. Elle l’avait fait depuis l’intérieur d’une

voiture blanche, elle portait des lunettes de soleil, et la seule chose qu’il se

rappelait avec clarté était ses cheveux blonds frisés. Elle portait un pull noir

et conduisait une petite voiture, mais Zack n’avait plus été capable de rien

voir d’autre lorsqu’elle lui avait tendu le billet.

— Vous ne parlez pas comme ça à mon fils, d’accord ? On a accepté

qu’il vous aide mais on n’est pas obligés de tout supporter. C’est qu’un

enfant !

— Madame Rogers, s’il ne collabore pas, il peut être condamné pour

entrave à la justice. La vie d’une fillette est en jeu et retrouver celle qui l’a

enlevée ou non dépend des souvenirs de votre enfant.

— Comment pouvez-vous dire ça ? Hein, comment ? On dirait que vous

nous rendez responsables de ce qui est arrivé à cette petite fille. C’est

terrible, d’accord, mais mon fils essaye juste de vous aider.

Mme Rogers caressa la joue de son fils et lui murmura quelque chose

que personne ne parvint à entendre dans la salle. Le père de Zack secoua la

tête à l’adresse de l’inspecteur Miller, puis se pencha sur son enfant pour le

rassurer.

— Mon chéri, tu peux arrêter quand tu veux. Tu m’entends ? Tu n’es

pas obligé de faire ça.

— Vous ne m’avez pas bien compris, monsieur. Votre fils est le seul

témoin que l’on ait actuellement pour retrouver cette petite fille. Vous vous

souvenez d’elle, pas vrai ? La fille de vos voisins, les Templeton. Faites un

effort. Kiera Templeton aurait aujourd’hui l’âge de Zack. Vous comprenez ?

L’enfant acquiesça, craintif, et dit :

— Elle avait le menton un peu plus arrondi que ça, je crois.

Le portraitiste soupira, jeta son crayon et se leva. Il fit signe au policier

de l’accompagner dehors.

— Ben, c’est compliqué pour un enfant de se souvenir aussi

précisément de quelque chose qui n’avait aucune importance pour lui. C’est

différent lorsqu’une victime essaie de reconnaître un coupable, tu sais ?

Normalement, la tension du moment de l’agression fait que notre cerveau

travaille à une vitesse extraordinaire, transformant notre mémoire en un

appareil photo capable de retenir le moindre petit détail. Mais sans cette

tension… je crains que ce soit normal que ce garçon ne se souvienne pas

bien. Tout ce que je pourrai dessiner sera un mélange de ses souvenirs et de

son imagination, d’autant plus qu’il sait que plus vite il aura terminé, plus

vite il rentrera chez lui.

— Mark… c’est le seul témoin que l’on ait ! C’est la seule personne qui

ait vu la femme qui retient Kiera prisonnière. Je ne peux pas appeler les

parents et leur dire que le portrait-robot ne vaut rien. Je ne peux pas. Je te le

dis, c’est au-dessus de mes forces.

— Eh bien, il le faudra, pourtant. Je n’ai jamais vu une affaire où il est

aussi évident que la déclaration du témoin ne vaut rien. Combien de fois a-

t-il changé la forme du menton ? Blonde avec les cheveux frisés. Voilà toute

la description. On ne sait rien de plus. Le reste n’est que suppositions.

Aucun signe particulier, rien. Quand j’ai dessiné un menton pointu, il a dit

qu’il était bien comme ça. Quand je l’ai dessiné arrondi, il a dit la même

chose. Quand je suis revenu au menton pointu, il a dit que c’était parfait. Il

ne sait même pas quel genre de lunettes de soleil elle portait. C’est

n’importe quoi. Ce portrait ne vaut rien du tout, je te le répète.

— Merde ! fut la seule chose que le policier pût répondre.

Il jeta un coup d’œil à sa montre et réalisa que cela faisait trois heures

qu’ils étaient dans cette pièce et qu’ils n’avaient pas avancé d’un iota. En

temps normal, cette procédure ne prenait pas plus d’une heure et demie. Il

revint à la porte de la pièce et fit un signe aux parents, qui se tenaient toujours aux côtés de leur fils et lui murmuraient des mots doux tout en lui

caressant les cheveux. Le père sortit et prit la parole avant que Miller ne

puisse le faire :

— On s’en va, inspecteur. Tout cela n’a aucun sens. Zack est fatigué et

ne se rappelle plus rien. On voudrait vraiment aider, on est de bons

citoyens, mais… (il hésita à lancer sa bombe à voix haute et finalement

continua) ce n’est pas notre fille. Chacun doit s’occuper des siens,

inspecteur. Le monde est horrible et on doit d’abord se protéger nous-

mêmes. Mon fils n’en peut plus. Si vous voulez, demain ou un autre jour,

on essaiera de nouveau. Mais c’est fini pour aujourd’hui.

Miller soupira et mit quelques instants à admettre qu’il était aussi perdu

qu’avant, même plus, parce que la dernière cassette vidéo le mettait devant

le fait qu’il n’avait pas été capable de retrouver Kiera, et qu’un petit garçon

du même âge pleurait comme une madeleine dans les locaux du FBI.

— Je comprends parfaitement, monsieur Rogers. Il est tard. Je vous

remercie pour les efforts qu’a faits Zack et pour votre bonne volonté. Je

vous appellerai si j’ai besoin d’autre chose. Ne vous inquiétez pas.

Il les raccompagna jusqu’à l’entrée du bâtiment et dit au revoir à

l’enfant en lui caressant les cheveux. Il demanda qu’une patrouille les

reconduise chez eux mais ils refusèrent et il se confondit en excuses une

fois de plus. Ensuite, il revint à son bureau, au deuxième étage, en pensant à

tout ce qui l’attendait. Il alluma l’écran de son ordinateur, s’assit en silence

et se prit la tête dans ses mains.

— Y a la journaliste du Press qui t’a appelé, lui annonça Spencer, son

collègue de bureau, un moustachu bien plus jeune que lui mais qui en

paraissait presque dix de plus.

L’agent spécial Spencer était une célébrité de l’Unité des personnes

disparues du FBI, pas pour ses résultats ou sa capacité à analyser des cas

complexes, mais parce qu’il avait eu la chance de s’occuper de toutes les

affaires qui se terminaient bien. On le surnommait « le Talisman », parce que chaque fois qu’on l’affectait à la recherche d’une adolescente disparue,

elle réapparaissait quelques jours plus tard chez son petit copain. Lorsqu’il

s’agissait d’un garçon, c’était un des deux parents qui avait rompu l’accord

de garde alternée. Il attirait comme un aimant les cas dans lesquels on

retrouvait la personne recherchée comme par magie. En revanche,

l’inspecteur Miller, un policier compétent qui ne comptait pas ses heures de

travail, avait enchaîné les cas désespérés et les échecs.

— Elle m’a appelé ici ? Sur le fixe ?

— Oui, je lui ai dit que tu la rappellerais. Que tu étais sur un portrait-

robot.

— Je n’ai jamais rencontré une fille comme elle.

— Elle est bonne ?

— Pas pour ça, idiot ! Je veux dire que c’est la seule personne qui n’a

jamais cessé de chercher Kiera depuis le début. Elle a peut-être un truc

important à nous dire.

— À nous dire ? Ben, tu deviens fou ou quoi ? Ne me mêle pas à ton

enquête. J’ai un état de service impeccable. Je ne veux pas tout gâcher. Si je

continue comme ça, il se peut que je finisse par devenir le boss de ce

bureau.

Miller soupira parce qu’il savait que les bons résultats de son collègue

n’étaient dus qu’à la chance. Selon lui Spencer ne pourrait même pas

trouver sa paire de couilles dans l’obscurité, mais il ne le lui dit pas, au cas

où Spencer prendrait un jour, comme il le pensait, la direction du service. Et

il y avait de grandes chances que cela se fasse, vu que son taux

d’élucidation était de 100 %.

Le téléphone se remit à sonner et Miller fit signe à Spencer de se taire

avant de décrocher.

— Ça doit être elle. Tu me raconteras. Elle a une voix de fille canon.

Miller porta le combiné à son oreille en priant pour que Miren n’ait pas

entendu.

— Inspecteur, vous avez quelque chose ? demanda la jeune femme d’un

ton froid.

Après plusieurs années à travailler au Press, et après de nombreux

incidents avec la police, avec des avocats ou des entreprises qu’elle avait

mis en cause, Miren avait appris à reconnaître les situations où elle avait le

dessus ou, au contraire, quand elle devait lécher les bottes. Dans l’affaire

Kiera, il s’agissait d’un mélange des deux. Elle voulait retrouver la fillette à

tout prix et ne pas entraver l’enquête, mais en même temps, elle savait

qu’elle était en position, au Press, de forcer les choses avant de lâcher une

bombe dans un article. Dans la conversation qu’elle avait eue avec

l’inspecteur de police, elle avait fini par accepter de reporter son papier sur

la cassette de Kiera, mais, après avoir parlé avec les parents le matin même,

elle avait appris qu’un enfant du quartier avait vu la personne qui avait

apporté la vidéo. Cela changeait tout. Le portrait-robot passerait d’un média

à l’autre à la vitesse de l’éclair et sa publication aiderait certainement à

retrouver Kiera.

— Mademoiselle Triggs…, souvenez-vous de notre accord. Vous

m’avez promis que vous ne publieriez rien avant quatre jours.

— Inspecteur, si vous avez un portrait-robot, ne serait-il pas judicieux

de le faire circuler et de le passer au Press ?

— Le problème, c’est qu’on n’en a pas.

— Comment ça, vous n’en avez pas ?

— Malheureusement non. Le garçon ne se souvient plus bien.

L’agent Spencer esquissa un mouvement de hanches sensuel et articula

en silence une insanité. Miller fronça les sourcils et lui fit signe de le laisser

tranquille.

— Et qu’est-ce que vous allez faire ?

— On arrête tout, mademoiselle Triggs. On n’a aucune information

supplémentaire. Il n’y a aucune empreinte sur la cassette, personne n’a rien

vu si ce n’est cet enfant qui ne se rappelle plus le visage de la femme avec précision. Une équipe est en ce moment en train de bosser sur le papier

peint mais la qualité de l’image est si mauvaise qu’il pourrait s’agir de

n’importe quel papier à fleurs. On fait aussi des recherches sur la maison de

poupée en bois, au cas où ce serait une pièce rare et qu’elle pourrait nous

donner des détails sur l’endroit où elle a été achetée. Mais je ne vous cache

pas que c’est un travail pour une équipe beaucoup plus importante que celle

dont je dispose. Depuis l’histoire du suspect, mes supérieurs sont de plus en

plus sceptiques et précautionneux. Je n’ai que trois hommes et une semaine

pour avancer, mais j’ai bien peur qu’après cela, on lâche à nouveau

l’affaire.

— Vous envisagez de refermer le dossier ? Vous n’allez pas y consacrer

plus d’effectifs ? demanda Miren, incrédule.

Les graves de sa voix semblaient vouloir attaquer le policier depuis

l’autre bout du fil.

— Mademoiselle Triggs… c’est beaucoup plus compliqué que cela n’y

paraît. Vous savez combien d’enfants disparaissent seulement dans l’État de

New York ? En ce moment, il y a plus de cent gamins dont on ne sait plus

rien. Et je ne parle que des cas depuis un an.

— Cent ?

— C’est horrible, pas vrai ? Mademoiselle Triggs, il faut me croire

quand je vous dis que je fais tout ce que je peux. Je n’ai que deux yeux. Je

suis coincé.

— Vous avez besoin d’yeux pour visionner cette cassette ? C’est ce que

vous êtes en train de me dire ? reprit Miren, qui avait une idée derrière la

tête.

— Je dis juste qu’il y a beaucoup de choses à analyser et que je dispose

de peu d’effectifs. Nous travaillons le plus possible et le mieux possible

avec le peu de personnel qui nous est alloué pour l’enquête.

— Inspecteur, si vous avez besoin d’yeux, insista Miren, demain, je

peux vous en fournir deux millions qui analyseront cette maudite vidéo…

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