La petite fille sous la neige
40 - Miren Triggs - 1998
40
Miren Triggs
1998
Nous avons tous des ombres au fond de nous,
de différentes formes et tailles,
et, une fois le moment venu,
certaines d’entres elles grandissent tant
qu’elles en viennent à couvrir toutes les autres.
Cela peut sembler immoral mais je ne ressentis rien en voyant James
Foster en feu à la télévision, alors que j’étais assise sur son divan, en train
de parler à sa femme, leurs enfants dormant au-dessus de nous. C’était…
comme si pour une fois dans ma vie je voyais la justice frapper les
méchants. Enfin.
Je ne me souvenais pas si j’avais soufflé ou si je n’avais pu réprimer un
sourire en voyant cette image, mais c’est ainsi que je me sentais au fond de
moi. Après le premier impact de la scène et la lecture du titre qui défilait sur
l’écran (BREAKING NEWS : J. F. brûlé vif après sa remise en liberté) sur la
chaîne d’information en continu, Jim dit à Margaret qu’il était désolé de ce
qui venait d’arriver à son mari. Moi, j’étais sortie, sans rien dire, pour éviter
d’être hypocrite.
Je me sentais très bien et je ne souhaitais pas gâcher cette sensation.
Surtout depuis que Jim m’avait annoncé que je pourrais mettre un pied au Press si j’écrivais un article sur James cette nuit-là. J’étais à la fois nerveuse
et euphorique. C’était un doux mélange. Et même si je n’avais pas retrouvé
Kiera, ce sentiment de justice s’avérait agréable. Cette piste semblait arriver
à sa fin mais je n’allais pas abandonner pour autant.
Nous attendîmes que la police arrive au domicile des Foster, puis Jim
raconta en détail au procureur ce dont il lui avait parlé au téléphone et nous
nous rendîmes à la rédaction, où la magie opéra. Il ne restait que quelques
journalistes et le directeur nous reçut avec un grand enthousiasme. Je
rédigeai en hâte l’article que mes parents encadreraient avec fierté dans leur
salon et, pendant que j’écrivais, je me souviens que la seule chose qui
m’intéressait était de relater le plus clairement possible la vérité sur James
Foster pour qu’il n’y ait plus le moindre doute. Lorsque j’eus fini, et que
tout le monde m’applaudit, cette étincelle qui change le stress en bonheur
jaillit en moi et, pour la première fois, je pus effacer de mon esprit ce qui
m’était arrivé cette nuit-là dans le parc.
Nous sortîmes du journal vers 3 heures du matin. Phil Marks, le
directeur, nous avait demandé d’assister le lendemain à 16 heures à la
conférence de rédaction. Je commencerais avec un contrat pour les après-
midi, après mes cours, jusqu’à ce que l’année se termine. Jim et moi
entrâmes dans l’ascenseur, chacun évitant le regard de l’autre. Nous
hélâmes un taxi qui roulait dans la direction opposée à celle vers laquelle je
me dirigeais et, lorsque nous montâmes ensemble, il donna mon adresse
sans hésiter.
— Félicitations, dit-il. Ils t’ont prise.
— Oui, répondis-je.
Jim regardait devant lui, sans rien dire, et je m’aperçus que sa chaussure
tapait joyeusement sur le tapis de sol.
— Je te…, commença-t-il.
Je me penchai vers lui et l’interrompis en l’embrassant.
Une seconde plus tard, nos lèvres se décollèrent comme celles des
amants qui se disent au revoir dans un aéroport. Jim s’était reculé pour
mieux me regarder. Mais je m’approchai à nouveau et l’embrassai. Il
sembla y prendre plaisir mais il me rejeta encore une fois et je me dis que
j’avais commis une erreur et que tout allait se terminer.
— Ce n’est pas bien, Miren, murmura-t-il.
— Si tu savais comme je m’en fous, répondis-je d’un ton plus que
déterminé.
Nous nous embrassâmes durant tout le trajet. Nous continuâmes dans
les escaliers de mon immeuble, également lorsque je me battis avec ma clé
dans la serrure et quand nous retirâmes nos vêtements. Nous nous
embrassâmes alors que ses lunettes volaient jusqu’au sol et qu’un des verres
cassait, et aussi lorsque nos corps nus se glissèrent entre les draps du lit de
mon minuscule studio.
Une heure plus tard, nous étions tous deux emplis de remords, mais
convaincus que c’était inévitable. Il se rhabilla en silence, dans la
pénombre, et je fus la première à parler :
— Nous ne recommencerons pas, Jim.
— Pourquoi ? Moi, j’aime être avec toi, Miren. Tu es… différente.
— Parce que tu ne peux pas perdre l’unique travail qui te reste,
répondis-je.
— Personne ne le saura.
— Tu es prof de journalisme d’investigation. Tu as une classe entière de
gens prêts à rechercher la vérité sur tout.
Jim éclata de rire.
— Alors nous nous disons au revoir ici, maintenant, comme si rien
n’était arrivé ?
— Je crois que c’est mieux comme ça, oui.
Il hocha la tête, de dos. Il se baissa, encore torse nu, ramassa ses
lunettes cassées et les mit dans sa poche.
— Tout ira bien pour toi, Miren. Tu as ce petit truc que les autres n’ont
pas.
— La seule chose qui me différencie des autres, c’est que je suis
entêtée.
— C’est le principal pour un journaliste.
— Je sais. J’ai appris ça de toi.
Il termina de s’habiller et je demeurai au lit. Ensuite, il prit congé de
moi avec un baiser sur les lèvres. Durant des années, je me souviendrais de
ce dernier contact.
Le lendemain, la une du Press sur l’histoire secrète de James Foster
envahirait le pays, et mon nom, pour la première fois mais pas la dernière,
serait associé à tout jamais à celui de Kiera Templeton, parce que j’avais
découvert la véritable histoire derrière l’unique suspect officiel qui
apparaîtrait jamais dans cette affaire de disparition.
J’appelai mes parents le lendemain matin et les mis au courant de la
bonne nouvelle. Fiers que leur fille soit devenue célèbre, ils sortirent
aussitôt acheter plusieurs exemplaires du Press qu’ils distribuèrent dans
tout Charlotte.
Ma mère me demanda si je venais finalement les voir ce week-end-là,
comme je l’avais promis, mais ma toute récente embauche au journal
annula tous mes plans d’un seul coup. Avec les années, je regretterais
d’avoir reporté ces rencontres, particulièrement après ce que je devais
découvrir bien plus tard. Mais à ce moment-là, j’étais encore une gamine et
je venais de décrocher un poste au Press !
J’allais prendre ma matinée, mais une graine d’espoir avait germé dans
mon esprit et, sans que je m’en rende compte, j’entrai à 10 heures du matin
dans une armurerie qui, depuis l’extérieur, ressemblait plus à un mont-de-
piété.
— Quel modèle recherchez-vous ? Si c’est pour défendre votre maison,
je vous recommande celui-là, me dit un homme qui avait l’air d’être un fier membre de la National Rifle Association.
Il sortit un fusil de sous le comptoir à canon scié qui paraissait peser une
tonne.
— Non… je… je veux juste un pistolet. C’est pour me défendre.
— Vous êtes sûre ? Si quelqu’un entre chez vous, les méchants en
auront un comme ça.
— Je suis sûre, vraiment. Un pistolet fera l’affaire.
Il y avait des armes partout, sur les murs et dans les vitrines, exposées.
Fusils, pistolets, revolvers, armes d’assaut. Il était impossible de ne pas être
pris de panique en voyant tout ça.
— Si vous dépensez plus de mille dollars, je vous offre une boîte de
cartouches de calibre 25.
— Euh… oui, c’est intéressant. Un pistolet et une boîte de cartouches.
Le type éclata d’un rire moqueur et m’indiqua la vitrine où se trouvaient
une quantité de modèles et de calibres. Il me dit ensuite que je devais
remplir un formulaire et attendre la vérification de mon casier judiciaire. Il
me demanda alors mon permis et je me pétrifiai.
— Un permis ?
— Ici, à New York, il faut un permis de port d’arme, mademoiselle.
— Je n’en ai pas. Je suis de Caroline du Nord. Là-bas… enfin, ce n’est
pas aussi compliqué.
— Eh bien, vous devriez l’acheter là-bas alors.
— Vous ne pouvez pas fermer les yeux ? Je la veux pour me protéger. Je
vis à Harlem et en ce moment, c’est un peu dangereux. Il y a déjà eu six
cambriolages dans mon immeuble, mentis-je.
— Des Noirs, pas vrai ?
Je hochai la tête. Qu’il était facile de manipuler quelqu’un comme lui.
— Ils se croient les maîtres de la ville et ils saccagent tout. Je vous le
laisse pour six cents dollars si vous me promettez de tirer s’ils entrent chez
vous. C’est mieux que ça soit eux que vous, jeune fille.
— Bien… bien sûr, dis-je, même si j’étais paniquée à l’idée de devoir
l’utiliser.
Il glissa l’arme dans un sac et me fit promettre de ne pas la porter dans
la rue. Je sortis du magasin. C’était bizarre de se promener dans la rue avec
un pistolet au fond de son sac à dos. Ce n’était pas comme le spray au
poivre que je portais toujours sur moi et qui me procurait la même sécurité
qu’un parapluie. Le pistolet, en revanche, faisait naître une sensation
différente, même si, statistiquement, en avoir un augmentait mes chances de
finir morte. Il n’était pas rare qu’au cours de disputes, de braquages, les
armes finissent dans de mauvaises mains, qu’une détonation retentisse et
mette fin à la vie de quelqu’un qui aurait peut-être dû donner son sac ou son
portefeuille. Mais j’avais besoin de cette sécurité, même si ce pistolet ne
sortirait pas de chez moi. Je ne cherchais pas vengeance, je ne l’avais pas
acheté pour ça, mais parce que j’avais besoin d’éprouver à nouveau la
sensation de justice qui avait été la mienne en voyant James Foster mourir
dans les flammes. Les méchants doivent payer quelquefois, non ?
En arrivant à la maison, je mis le pistolet sous mon oreiller et vérifiai
que le CD que m’avait apporté Jim était toujours sur la table.
J’avais un peu de temps jusqu’à 16 heures, heure à laquelle je devais
être à la rédaction, et j’insérai le disque dans l’ordinateur en me disant que
je n’y trouverais rien de nouveau.
Il s’agissait d’un dossier contenant les enregistrements d’une centaine
de caméras de surveillance, en plus de ceux qu’il m’avait envoyés par mail.
Dans l’un des sous-dossiers, se trouvait une autre centaine de documents
avec les transcriptions d’auditions des habitants de l’immeuble où la police
avait retrouvé les habits et les cheveux de Kiera. J’en déduisis que c’était
une copie complète de l’enquête policière et je me demandai comment Jim
avait mis la main dessus.
J’en commençai la lecture. Les cinquante personnes qui résidaient dans
l’immeuble n’avaient rien vu. Ce jour-là, à cette heure-là, tout le monde était sorti pour profiter des gigantesques ballons, des spectacles de rue ou
tout simplement pour faire les dernières courses de Thanksgiving. Ceux qui
étaient restés chez eux n’avaient rien entendu de particulier dans le hall du
225.
Il y avait aussi les déclarations de tous les commerçants de la zone
autour de Herald Square. La 35e Ouest comptait cinquante-sept magasins en
tout genre, mais ce jour-là seuls deux supérettes, une boutique d’articles
variés, six débits de boisson et de nourriture à emporter, parmi lesquels un
kebab, une pizzeria qui vendait des portions à un dollar et quatre marchands
de hot-dogs, étaient ouverts. À nouveau, le doute me submergea, tout cela
me parut une affaire impossible à résoudre et l’espoir m’abandonna devant
tant d’informations qui paraissaient ne mener nulle part.
Il était 15 heures et je me rendis à la rédaction. En arrivant, je regardai,
nerveuse, le nom du journal sur la façade et je demandai à la réception mon
accréditation.
— Miren Triggs, annonçai-je non sans fierté lorsque la réceptionniste
me demanda mon nom et l’étage où je me rendais.
Pendant qu’elle vérifiait que tout était en ordre, une voix masculine
éraillée retentit derrière moi :
— S’il vous plaît, mademoiselle, il faut m’aider à retrouver ma fille.
On ne pouvait pas dire qu’il avait la voix cassée, elle était brisée en
mille morceaux. Je me retournai, surprise, et ce fut la première fois que je
vis Aaron Templeton en personne. Les joues ruisselantes de larmes, il tenait
un exemplaire du Press du jour dans la main.
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