La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 45 sur 62

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La petite fille sous la neige

45 - 1er décembre 2003 Cinq ans après la disparition de Kiera

45

 

 

1er décembre 2003

 

Cinq ans après la disparition de Kiera

Et un jour, comme ça, quelqu’un vous demande

de cesser d’être vous-même.

Le lendemain de l’incident survenu dans son box, Miren arriva à la

rédaction, ses deux grosses boîtes sur l’enquête de Kiera sous le bras, et les

posa sur son bureau. Il était encore tôt et les stagiaires n’étaient pas encore

arrivés. Elle alla donc voir Nora, qui travaillait.

— Je n’ai pas trop envie de parler avec toi, Miren, dit la journaliste

lorsqu’elle la vit arriver.

— Tu es en colère ?

— Ça ne se voit pas ?

— Je suis désolée pour l’article sur la cassette vidéo. J’aurais dû en

parler à l’équipe avant, mais… c’était important. Cela faisait des années que

j’attendais quelque chose comme ça et c’est une bonne opportunité pour

trouver de nouvelles pistes.

— Je sais, Miren, mais on devait publier le reportage sur l’industrie de

la viande. Ça fait des mois qu’on est là-dessus. Tu n’as pas demandé

l’approbation du groupe. Tu n’as rien respecté. Tu as envoyé ton article à

l’imprimerie sans nous consulter avant.

— Je sais… Je suis désolée… mais…

— Il y a des choses inacceptables, Miren. Et tu le sais. Je ne m’attendais

pas à un coup comme ça venant de toi.

— C’était important, Nora. Grâce à cet article, on va peut-être la

retrouver.

— Tu ne penses qu’à toi. Tu te fous de tout le reste, pas vrai ?

Miren ne répondit pas.

— Bob est au courant. Et il est en colère, tu peux me croire. Il a parlé

avec Phil.

— C’est toi qui lui as dit ?

— Je l’ai appelé hier en Jordanie pour tout lui raconter. En Jordanie ! Je

ne savais même pas qu’il était là-bas. Il est toujours en vadrouille et encore

plus maintenant à cause de tout ce qui se passe en Irak. Qui aurait cru que tu

nous ferais un truc pareil, Miren ?

— Sincèrement, l’article sur la viande ne pouvait pas attendre ?

— Miren, c’est très grave. On a envoyé des échantillons au Royaume-

Uni pour qu’ils les analysent et… si tout se confirme, ça va être un des plus

grands scandales alimentaires des États-Unis. Nous avons un temps

d’avance sur ce sujet et on ne peut pas prendre de retard. C’était un des

projets du groupe, Miren. Ce que tu as fait était si nécessaire que ça ?

— J’ai pensé que vous trouveriez ça bien. Phil semblait content du

résultat. Le journal s’est bien vendu…

— Mais tout ça ne concerne pas Phil ou ce qu’il peut décider ou pas.

Lui, il est encore sur la guerre en Irak et sur tout ce qui se passe au Moyen-

Orient. Nous, on enquête sur quelque chose que personne ne veut que l’on

révèle. Ce sujet sur la viande, c’est du lourd, Miren. Ils appellent ça la

maladie de la vache folle. Si le laboratoire britannique confirme nos

soupçons, ce sera très, très grave. C’est ça, notre boulot, Miren. Je sais que

tu n’avais pas de mauvaise intention et que… cette gamine, c’est ton affaire

personnelle, mais… tu ne peux pas tous nous entraîner là-dedans.

— Et qu’est-ce qui va se passer ?

— On a déposé une plainte auprès de Phil à ton sujet. Je suis désolée,

Miren.

— Quoi ? Il m’a dit qu’il était d’accord. Pourquoi vous avez fait ça ?

Maintenant… maintenant, il faudra que je passe devant le conseil et…

— Je suis vraiment désolée, Miren, mais… tu ne nous as pas laissé le

choix.

Miren leva les yeux vers le bureau de Phil et vit qu’il venait de

raccrocher. Elle se leva et alla le voir d’un pas si déterminé que lorsqu’elle

passa près des deux stagiaires qui venaient d’arriver, ils n’osèrent pas la

saluer.

— Ils m’ont flinguée, pas vrai ? s’exclama Miren en entrant dans le

bureau de Phil.

— Miren… tu sais ce que j’en pense. Je t’ai donné le feu vert…

— Mais il y a un « mais », non ? Je me suis fait traîner dans la boue, pas

vrai ?

— Cette plainte de ton groupe n’a pas du tout plu au conseil. Ils

respectent énormément le travail de Bob et cet article n’avait pas été validé

par lui.

— Toi-même, tu m’as dit que l’histoire de la vidéo était… incroyable.

— Je sais, Miren, mais… on frôle le sensationnalisme.

— Hier, tu m’as dit que tu trouvais super que…

— Et aujourd’hui je te dis que tu fais partie d’un groupe et que tu dois

t’adapter à lui. C’est comme ça, Miren.

— Phil… je veux juste retrouver cette fillette. Je suis entrée ici pour elle

et grâce à elle. C’est notre chance.

— Le conseil a demandé qu’on abandonne l’affaire. Cette recherche va

se transformer en un véritable carnage et toute la presse à sensation va s’en

emparer. Et ils ont raison, Miren. Tu as vu les journaux d’aujourd’hui ? Tu

as vu les conférences de presse ? Tout le monde ne parle que de ça et

s’acharne sur cette famille. Ce n’est pas de l’information, c’est juste du voyeurisme. Le Press ne peut pas se le permettre. Tu es entrée ici pour avoir

démasqué James Foster. Cette gamine n’a rien à voir.

— Tu es sérieux, là ? J’ai deux stagiaires à ma disposition. Tu m’as

donné ton feu vert.

— Miren, je crois que j’ai été clair.

— Et qu’est-ce que je fais, moi ? Je les vire ? C’est ça que tu es en train

de me dire ?

— On n’est pas obligé de les virer. Ils peuvent intégrer le service des

faits divers. Ils ont toujours besoin de quelqu’un. Je demanderai à Casey

qu’elle leur donne du travail.

— C’est nul, Phil. Je ne vais pas abandonner cette affaire.

— Miren, tu es suffisamment intelligente pour savoir que l’affaire Kiera

Templeton s’achève ici. (Il fit une pause avant de continuer :) Tu es bonne

dans ce que tu fais. Tu n’auras pas de mal à trouver un sujet moins…

scabreux. Nous ne sommes pas un journal à sensation.

— Ce n’est pas du sensationnalisme, nom de Dieu, Phil ! C’est la vie

d’une petite fille qui a besoin de nous.

— Ta une est super, Miren, vraiment. Je sais que chaque fois qu’on a

parlé de cette histoire, on a vendu deux ou trois fois plus d’exemplaires,

mais le conseil… accorde maintenant plus d’importance à la crédibilité et

au sérieux du journal qu’aux ventes. Tu as déjà aidé Kiera. Grâce à ton

article et à l’intérêt des médias, peut-être que la police mettra plus

d’effectifs et de ressources dessus.

— Depuis quand ils préfèrent le sérieux aux ventes ?

— Depuis aujourd’hui. Le conseil n’aime pas qu’on court-circuite la

hiérarchie. Tu devrais le savoir. Et je crois que… j’ai déjà consacré plus de

temps à cette affaire que je n’aurais dû.

Miren le fusilla du regard et il se plongea dans les notes sur son bureau,

ce qui mit un terme à la conversation. C’était sa méthode. Il faisait toujours

cela.

— Tu es injuste, Phil, dit-elle avant de sortir.

Elle traversa la rédaction comme une furie et rejoignit ses deux

stagiaires.

— Salut, chef ! s’exclama la fille. Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? ajouta-

t-elle en désignant les deux boîtes en carton que Miren avait posées sur la

table.

— Bon, c’est la merde. Changement de plan, annonça la journaliste. Il

va falloir faire vite. Aujourd’hui, c’est votre dernier jour au service

d’investigation. Vous allez passer à l’étage du dessus. Aux faits divers. Toi,

tu devrais aimer, dit-elle en pointant le doigt vers le garçon.

— Tu plaisantes, non ?

— J’aimerais bien, mais… non.

— Merde alors…, Hier, j’ai refusé un poste de journaliste

d’investigation au Daily.

— Et pourquoi as-tu fait ça ? s’enquit Miren, gênée. Ici, tu n’es qu’un

stagiaire. Si on t’offre quelque chose de mieux ailleurs, tu le prends ! Dans

la vie, ce genre d’opportunité n’arrive pas tous les jours.

— Oui, mais là, c’est le Press. Et même si je ne suis qu’un stagiaire…,

c’est le Press quand même.

— Et alors ? Ce qui compte, c’est les histoires, pas le nom du journal. Si

ce que tu écris est bon, où que tu publies, tu peux faire changer les choses.

— Putain…, pesta le jeune homme en levant les yeux au ciel.

— Bon, c’est pas grave. C’est fait. Je sais que c’est nul, mais… c’est la

vie. Un matin, tu es important et le lendemain, tu t’occupes des mots croisés

de la dernière page.

— On va vraiment aux faits divers ?

— Oui. Et vous n’imaginez pas comme cela me met en colère.

Le jeune soupira. La fille semblait moins affectée, mais ce n’était

qu’une apparence. Miren n’était pas furieuse parce qu’on lui retirait ses

deux stagiaires, mais parce qu’on lui avait coupé les ailes. Alors qu’elle était sur le point d’approcher Kiera, elle tombait nez à nez avec une

bureaucratie qu’elle ne supportait pas. L’affaire Kiera était frappante et

intéressante mais… la rigidité du conseil était un frein qui l’empêchait

d’avancer.

— Tout ce que nous avons au sujet de Kiera Templeton se trouve dans

ces boîtes. Je veux que vous y jetiez un œil aujourd’hui et que vous me

disiez ce que vous en pensez. Moi, j’ai déjà épluché tout ça des milliers de

fois. J’ai besoin d’un regard neuf. Tout le monde mange de la viande ? Je

vous invite à déjeuner. C’est la moindre des choses. On fête un…

licenciement.

— Euh… et les appels téléphoniques ? demanda la jeune fille.

— Je suis vegan, ajouta le jeune homme.

— Les appels ? On fera ça en même temps, répondit Miren à la fille.

— Mais le téléphone n’arrête pas de sonner ! On n’a pas un instant pour

souffler.

— Vous êtes deux, non ?

— Oui, mais… on est aussi sur la liste des magasins de jouets et…

— Vous l’avez ?

— Juste ceux de Manhattan et du New Jersey. Il nous reste ceux de

Brooklyn, Long Island, Queens et… si on élargit un peu plus le périmètre,

ça devient beaucoup plus compliqué.

— Pour l’instant, on fait avec ce qu’on a.

Miren tendit le bras et se saisit d’un plan de New York gribouillé de

cercles et de croix.

— Les croix sont les magasins qui vendent des jouets pour enfants, dit

la stagiaire, et les ronds, ceux de maquettes et modélisme. Hier, on en a

appelé quelques-uns et ils nous ont confirmé qu’ils vendent bien cette

maison de poupée.

— Super… Attends un peu, comment tu t’appelles ?

— Victoria. Victoria Wells.

— Et moi, tu me demandes pas mon nom ? s’exclama le stagiaire,

ignorant la sonnerie du téléphone.

— Pas pour l’instant. Et quoi d’autre, Victoria ?

— Le papier peint. Une femme de… (son collègue avait décroché le

téléphone qui n’arrêtait pas de sonner, comme si à l’autre bout de fil

attendaient un tas de personnes disposées à raconter leur version ou

désireuses d’être écoutées) Newark dit qu’elle a le même chez elle. Celui

qui apparaît sur la vidéo. Elle l’a acheté sur un marché dans la banlieue de

New York il y a plus de vingt ans.

— C’est déjà quelque chose.

— Attends. Ensuite on a reçu une trentaine d’appels où on nous a dit

que ce papier peint est un des modèles standards de la chaîne de magasins

de bricolage Furnitools. Ça fait vingt-cinq ans qu’ils le vendent. Il est

disponible dans tout le pays.

— Merde, lâcha Miren dans un soupir.

Elle se leva, la carte des magasins de jouets en main, et déambula autour

de son bureau sans en détourner le regard.

— Ça nous prendrait une éternité, continua-t-elle, de tous les visiter, si

tant est qu’ils tiennent un historique des clients, un registre des achats, et

tout ça.

— Peut-être… que tu pourrais à nouveau demander de l’aide dans un

article, proposa Victoria. Mais cette fois-ci aux magasins de jouets. Je suis

sûre que beaucoup d’entre eux seraient enchantés de nous donner un petit

coup de pouce.

— Un article ? Tu veux que je me fasse virer ou quoi ? Cette affaire,

c’est fini pour moi au Press. Et c’est la raison pour laquelle ils vous

changent de service. Il faut faire ça de manière… traditionnelle. Et même

comme ça, il se peut que l’on ne trouve rien.

— Tu veux qu’on aille dans tous les magasins de jouets ? demanda le

stagiaire, qui venait de raccrocher.

À peine remis sur son socle, le téléphone sonna à nouveau. Victoria

décrocha :

— Manhattan Press, bonjour, quelle est votre information ?

— Il y a plus de mille magasins de jouets à New York et dans le New

Jersey, dit le jeune homme. Sans compter le Queens et Long Island. On

arrivera facilement à deux mille avec les petits commerces et les grands

magasins qui vendent des jouets.

— Je sais mais… si je pouvais me rendre dans deux magasins chaque

jour, pendant mes moments libres, je mettrais…

— Trois ans, dit le garçon.

— Tu es un as du calcul mental, toi ! Ok, maintenant je te le demande :

comment tu t’appelles ? Attends, non, ne me dis rien, je préfère garder le

mys…

— Je m’appelle Robert, dit-il sans lui laisser le temps de terminer sa

phrase.

Cela rappelait de bien mauvais souvenirs à Miren, mais il était

inévitable de tomber sur ce prénom de temps en temps. C’est fou comme il

y avait toujours une personne qui s’appelait Robert dans ce bas monde, ce

qui provoquait un rejet immédiat chez elle.

— Qu’est-ce que vous faites quand vous n’êtes pas au bureau ?

demanda Miren, qui venait d’avoir une idée absurde.

— Euh… étudier ? On est encore à la fac, répondit Robert.

— Bien. Maintenant que vous ne serez plus au service d’investigation,

est-ce que ça vous dirait de gagner un peu d’argent de poche le week-end ?

 

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