La petite fille sous la neige
22 - 27 novembre 2010 Douze ans après la disparition de Kiera
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27 novembre 2010
Douze ans après la disparition de Kiera
Le pire dans l’obscurité, c’est de voir
se consumer la flamme de notre dernière bougie.
L’inspecteur Miller arriva dès qu’il put. Il avait mis plus de temps que
d’habitude parce que, ce jour-là, un gigantesque embouteillage s’était formé
après le choc frontal de deux véhicules dans le tunnel Hugh L. Carey qui
relie Manhattan à Brooklyn. Durant le trajet, il avait appelé trois fois au
bureau pour s’excuser de ne pas y passer et, lorsque enfin il avait réussi à
avancer après être resté bloqué deux heures, il avait vu une grue ramasser
les restes de deux automobiles et deux ambulances s’affairer autour de trois
corps. Des infirmiers s’occupaient de plusieurs blessés graves causés par la
collision. Miller ne s’était jamais habitué à voir des corps qui venaient de
perdre la vie et l’image d’une housse en plastique se refermant à son
passage lui retourna l’estomac. La plupart des cas sur lesquels il travaillait
avaient une fin heureuse, sauf les rares exceptions où les disparus
s’évanouissaient dans la nature comme s’ils n’avaient jamais existé.
Quelquefois, rarement, un cadavre apparaissait des semaines ou des mois
plus tard au milieu de nulle part, vidé de son sang, décharné, moins
prégnante.
Il se gara en face d’un immeuble de quatre étages de brique rouge près
de Prospect Park où vivait Grace depuis cinq ans.
— Comment allez-vous ? demanda-t-il en arrivant.
— Vous en avez mis du temps, Ben. Où étiez-vous ? demanda Aaron,
nerveux, après lui avoir ouvert la porte à une vitesse telle que le policier eut
l’impression d’être aspiré.
— Il y a eu un carambolage à l’entrée du tunnel et je suis resté coincé.
Je ne pouvais ni avancer ni faire demi-tour. Un truc effroyable. Il y avait un
mort sur la chaussée lorsque la circulation a repris et un tas de blessés.
Pourquoi une telle urgence ? Il est arrivé quelque chose ?
— Cette fois-ci, c’est différent, Ben, annonça Aaron.
— Qu’est-ce qui se passe ?
— Elle n’est pas sur la vidéo. Kiera n’est pas sur l’enregistrement,
intervint Grace.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Ça n’est jamais arrivé. Jamais ! hurla Aaron. Nous avons reçu trois
cassettes de Kiera ces dernières années et elle apparaissait toujours dessus.
Mais maintenant… sur la quatrième, elle n’y est pas, inspecteur. La
chambre est vide.
— Je peux la voir ?
— Bien sûr, répondit Grace. Elle est dans le magnétoscope.
Ils le guidèrent jusqu’au salon et rembobinèrent la cassette. Lorsqu’ils
appuyèrent sur Play, l’inspecteur porta la main à sa bouche. Ce que lui
avaient dit Grace et Aaron était vrai.
— Où l’avez-vous trouvée, cette fois-ci ? Qui vous l’a donnée ?
— Elle a été déposée à la maison. Enfin, notre ancienne maison.
Comme la première.
Le policier hocha la tête et réfléchit.
— La deuxième et la troisième sont apparues à votre bureau, Aaron, et
sur le banc d’un parc, n’est-ce pas ?
— Oui.
Après leur divorce en 2000, Grace avait continué d’habiter un temps
dans la maison qui avait été celle de la famille Templeton, mais en 2007, ils
avaient dû la mettre en location. Grace ne supportait plus de rester seule
entre ces murs, attendant un appel, une piste, la moindre information sur
Kiera. La douleur avait été si grande et les reproches si constants qu’ils ne
se revoyaient que lorsqu’une lueur d’espoir de retrouver Kiera jaillissait.
Mais cette lueur n’apparaissait que sous la forme d’une cassette VHS qui
arrivait de manière aléatoire. Les lumières du quartier dans lequel ils
avaient toujours vécu étaient devenues la métaphore de leur vie. Ils avaient
cessé de décorer leur maison, mais autour d’eux, malgré les regards
compatissants de leurs voisins, tous allumaient leurs décorations le soir et
oubliaient leur peine et leur jardin vide.
C’est une famille indienne avec deux enfants qui loua la maison des
Templeton. Le père était propriétaire de deux supermarchés du centre-ville.
Le jour où ils signèrent le contrat, Aaron et Grace prirent congé du couple
au milieu des rires de leurs enfants qui jouaient et chantaient en hindi dans
la chambre qui avait un jour été un centre d’appel pour collecter des
informations sur Kiera. M. Swaghat et sa femme avaient promis d’être
heureux dans cet endroit et de les prévenir aussitôt s’ils recevaient un
paquet pour eux. Ils avaient accepté ces étranges conditions en échange
d’une réduction sur le loyer. À l’exception de la première année, ils
n’avaient reçu à cette adresse que des papiers administratifs.
La première vidéo était apparue dans la boîte aux lettres en 2003, pour
Thanksgiving, alors que Grace vivait toujours là, mais les deux suivantes
étaient arrivées, imprévisibles, dans différents endroits. Par exemple, pour
la deuxième vidéo, envoyée en 2007, une semaine entière avait passé avant
que Aaron la trouve sur les arbustes devant les bureaux de la compagnie
d’assurances dans laquelle il avait travaillé. Une ancienne collègue l’avait
vue et avait appelé Aaron car elle avait lu l’article de Miren Triggs dans le
Manhattan Press lorsque la première vidéo était apparue.
La troisième avait été découverte en février 2009 sur un banc de
Prospect Park à Brooklyn, à quelques pas du nouvel appartement d’Aaron,
et là encore, trois jours passèrent avant qu’un clochard ne la remît à CBS en
échange de deux cents dollars.
Les trois cassettes de Kiera étaient devenues un événement, à tel point
que la troisième avait été diffusée dans le JT avant même que les parents et
la police ne la voient. Un magazine satirique local avait même publié une
vignette très critiquée sur laquelle on pouvait voir une plage pleine de
monde avec le message : « Où est la nouvelle cassette de Kiera ? » en
référence aux célèbres livres de Charlie. Ce fut là le climax du
sensationnalisme et la goutte d’eau qui fit que Aaron et Grace se
détournèrent à jamais des projecteurs.
La recherche de Kiera, qui avait un jour rassemblé tout un pays, s’était
transformée en un spectacle accablant. L’État de New York avait voté en
urgence une loi afin d’interdire la diffusion de preuves essentielles dans les
affaires en cours afin de limiter le cirque médiatique. La loi Kiera fut
ratifiée en mars 2009 sans aucune difficulté et modifia le climat dans lequel
se déroulaient les enquêtes, mais certains hommes politiques et
entrepreneurs l’utiliseraient également afin de sauver leur peau en cas
d’accusation. Les gens commencèrent à critiquer la loi Kiera qui allait à
l’encontre de la liberté d’information et il fallut bientôt la modifier pour
calmer la presse, qui exigeait plus de transparence dans les enquêtes
policières. Le résultat fut une adaptation de cette loi, qui devint la loi Kiera-
Hume, adoptée mi-2009, en référence à une entreprise qui avait porté
plainte contre le Wall Street Daily après que celui-ci avait exposé
publiquement les graves irrégularités dénoncées par la Commission fédérale
de commerce au sujet d’analyses sanguines falsifiées. La nouvelle loi
stipulait que l’on ne pouvait diffuser aucune information sur des enquêtes
en cours pour les délits d’enlèvements, assassinats et viols, mais que cela
restait possible pour les délits de corruption, d’escroquerie, et autres infractions d’ordre économique. Ainsi, si une nouvelle cassette de Kiera
apparaissait dans le futur, on éviterait le retentissement médiatique. Avec
toute cette affaire, un commerce douteux des VHS de Kiera, à base
d’enchères de plus en plus exorbitantes sur des sites en ligne tels que
SilkRoad s’était mis en place.
À l’aide de chacune des trois cassettes, la police essaya de trouver une
piste qui puisse faire avancer l’enquête, en vain. Ils recherchaient des
empreintes digitales, génétiques, partaient en quête de témoins dans le
secteur et visionnaient les bandes des caméras de surveillance des environs
afin de mettre le doigt sur des points communs entre les enregistrements des
différentes années.
Avec la deuxième vidéo de 2007, ils eurent un peu d’espoir. Elle avait
été déposée devant les bureaux de la compagnie d’assurances où avait
travaillé Aaron, or il y avait des caméras sur la façade et les coins
supérieurs du bâtiment. Lorsque les policiers visionnèrent les images, ils
purent observer qu’une silhouette, qui ressemblait à une femme aux
cheveux frisés, s’approchait des bureaux, au lever du soleil, et laissait
l’enveloppe sur un arbuste près de la porte d’entrée. L’analyse d’autres
enregistrements de caméras disposées aux environs, sur des distributeurs
d’argent, des supermarchés, des commerces, ainsi qu’à l’entrée de tunnels
et autoroutes, ne donna rien. On ne retrouva cette femme sur aucune d’eux.
À cette époque-là, l’inspecteur Miller expliqua à la famille Templeton
où en était l’enquête et leur communiqua plusieurs images de la silhouette
noire qui apparaissait sur les plans, mais cela ne servit qu’à changer ce
couple brisé en deux âmes en peine qui la cherchaient partout. L’affaire
n’avança pas et ne fit que raviver l’espoir et la douleur de ces parents qui
regardaient passer les années en souffrant d’un vide énorme. Avec la
première cassette, en 2003, cela avait été différent. Les émotions avaient
duré plus longtemps, avaient été plus intenses que par la suite. Avec les
années, dès qu’apparaissait une nouvelle vidéo de Kiera, une douce flamme s’allumait. Mais elle durait juste le temps d’illuminer les cœurs enténébrés
de Aaron et Grace, qui étaient incapables de guérir.
— Qu’est-ce que cela veut dire, Ben ?
— Je ne sais pas, Grace. Mais j’ai bien peur que ce soit la dernière
cassette que nous recevions.
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