La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 62 sur 62

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La petite fille sous la neige

Épilogue - 23 avril 2011 Quelques mois plus tard

Épilogue

 

23 avril 2011

 

Quelques mois plus tard

— Et comment va Kiera ? Vous l’avez revue ? demanda une femme

assise au fond de la librairie, un exemplaire de La Petite Fille sous la neige

dans la main.

— Oui, répondit Miren en s’approchant du micro.

Sa voix semblait plus cassée et plus douce une fois amplifiée par le

haut-parleur. Sous la table, elle ne cessait de changer nerveusement son

stylo de main depuis qu’on l’avait présentée.

— Kiera va bien, reprit-elle, mais je ne peux rien dire de plus. Elle

préfère… rester loin des projecteurs et des caméras. Elle essaie de récupérer

le temps perdu, et c’est quelque chose que personne ne devrait l’empêcher

de faire, même si les médias continuent de surveiller sa maison pour essayer

de lui voler une image ou la surprendre en train de faire les courses.

La femme qui avait posé la question acquiesça. Il faisait nuit et la

librairie était restée ouverte tard, comme cela arrivait lorsqu’ils organisaient

des présentations de livres. Il s’agissait d’un petit local dans le New Jersey,

avec à peine assez d’espace pour une vingtaine de chaises. C’est la raison

pour laquelle la plupart des gens présents étaient debout, tous avec leur

exemplaire serré contre leur poitrine comme s’ils tentaient de protéger une

petite fille en danger.

La publication du livre de Miren avait été une bombe médiatique que

personne n’attendait. Elle avait profité de la semaine qu’elle avait passée à

l’hôpital pour écrire son article pour le Manhattan Press, qui était devenu le

plus retentissant de sa carrière. Elle y racontait comment elle avait retrouvé

Kiera Templeton et quel avait été le dénouement de cette histoire. Dans ce reportage, qu’elle avait rédigé sur son lit d’hôpital, Miren Triggs avait

donné tous les détails de son enquête et expliqué comment un couple ayant

des problèmes de fertilité avait franchi la frontière qui sépare les rêves des

cauchemars. On avait retrouvé Kiera Templeton et tout le monde voulait

savoir ce qui lui était arrivé, où elle avait été tout ce temps-là et quelle avait

été sa vie. Cette une du Manhattan Press avait été surprenante, comme

toujours, et très différente des autres. Le titre annonçait : « Comment j’ai

retrouvé Kiera Templeton », signé par Miren Triggs. Le format du quotidien

de ce jour-là avait été légèrement modifié, avec une première page en

couleurs, la photo de Kiera lorsqu’elle avait trois ans, et une impression sur

un papier de haut grammage qui pourrait supporter le passage du temps

sans trop s’abîmer. Le tirage avait été doublé et avait atteint les deux

millions d’exemplaires pour faire face à une forte demande, mais même

ainsi, il avait été insuffisant. Les gens s’étaient rués sur les kiosques et les

maisons de la presse dès que la rumeur avait commencé à courir qu’une

journaliste du Press avait retrouvé Kiera. Tout le monde voulait savoir

comment Miren avait réussi à résoudre l’un des plus grands mystères de ces

vingt dernières années.

Lorsque Miren était encore à l’hôpital, elle avait reçu la visite de ses

parents, ainsi que celle d’une femme en tailleur, bien coiffée. Elle s’était

présentée sous le nom de Martha Wiley, éditrice à Stillman Publishing, l’un

des plus grands groupes éditoriaux du pays, et lui avait proposé un contrat

d’un million de dollars pour écrire un livre racontant son enquête jusqu’à la

découverte de Kiera Templeton.

Martha Wiley était repartie en laissant son numéro de téléphone.

Quelques jours plus tard, la journaliste avait quitté l’hôpital et elle était

rentrée chez elle, à Harlem, à pas lents, accompagnée par ses parents. Une

fois dans le hall, elle avait remarqué que sa voisine, Mme Amber, avait

profité de son absence pour remplir sa boîte aux lettres de publicités.

Elle avait ri. Il ne pouvait en être autrement.

En arrivant à l’étage, elle s’aperçut qu’on avait forcé sa serrure et qu’on

l’avait cambriolée. On avait pris tout ce qui pouvait avoir une quelconque

valeur et pourrait être revendu. Elle appela Martha Wiley et lui annonça

qu’elle écrirait ce livre, dont le titre hantait déjà son esprit : La Petite Fille

sous la neige.

Elle y raconta ses peurs et ses incertitudes, son premier contact avec

l’affaire Kiera et comment, peu à peu, cette petite fille avait fini par faire

partie d’elle, jusqu’à ce qu’elle la retrouve douze ans plus tard, fidèle à la

promesse qu’elle s’était faite à elle-même de ne jamais cesser de la

chercher. Elle écrivit le livre pendant l’hiver dans un chaleureux

appartement payé avec son à-valoir, dans West Village, un quartier

beaucoup moins difficile que celui dans lequel elle avait toujours vécu, à la

grande satisfaction de sa mère. Les seuls dangers étaient les boutiques chics

dans lesquelles Miren ne rentrait jamais.

Dès sa sortie, La Petite Fille sous la neige devint un best-seller et

Miren, qui n’aimait pas parler en public, dut sortir de sa grotte pour honorer

les douze rencontres et séances de dédicaces stipulées dans son contrat.

 

Au premier rang, une jeune femme leva la main et, quand son regard

croisa celui de Miren, elle osa poser sa question :

— Vous avez arrêté le journalisme ? Vous ne travaillez plus au

Manhattan Press ?

Miren fit non de la tête, un sourire sur les lèvres.

— Ce serait impossible pour moi d’abandonner le journalisme. C’est un

métier qui me passionne et je crois que je ne sais rien faire d’autre dans la

vie. Mon chef, qui est un homme compréhensif, m’a accordé quelques mois

de congé sans solde. Dès que je me sentirai prête, je réintègrerai le Press. Je

l’appelle toutes les semaines pour lui dire de veiller à ce que personne ne

s’asseye à ma place.

Elle rit et la salle entière l’accompagna. À côté de la jeune femme qui

avait posé la question, un jeune homme aux cheveux bruns qui avait l’air d’être son fiancé prit la parole :

— C’est vrai qu’ils vont faire une série pour la télévision sur vous ? J’ai

lu qu’une grande maison de production a acheté les droits.

— C’est dans les tuyaux, oui, mais je ne peux rien vous dire à ce sujet.

Par contre, ce que je peux vous annoncer, c’est que… ce n’est pas sur moi.

C’est sur la recherche de Kiera. Je ne suis pas si… intéressante. Je ne suis

qu’une journaliste qui cherche des histoires à raconter. Par exemple, celle

de Kiera Templeton.

Le jeune hocha la tête avec un sourire. Miren répondit encore quelques

instants aux questions comme s’il s’agissait d’un match de tennis,

renvoyant la balle sans qu’elle atterrisse jamais en-dehors du terrain.

— Est-il vrai que vous portez une arme sur vous ?

Son éditrice, Martha Wiley, qui accompagnait Miren à chacune de ses

présentations, leva la main et s’excusa :

— Je crois que… que nous n’avons plus le temps pour d’autres

questions, il nous faudrait passer aux dédicaces. Mlle Triggs adorerait

continuer à parler avec vous tous mais nous devons prendre un avion ce soir

pour Los Angeles et il ne nous reste pas beaucoup de temps. Vous pourrez

lui poser des questions pendant qu’elle signera votre exemplaire.

— Ne t’inquiète pas, Martha, dit Miren, je crois que je peux encore

répondre à une ou deux questions sans problème.

Son éditrice fit claquer sa langue et les lecteurs apprécièrent. Ensuite,

elle désigna un homme barbu au fond de la salle.

— Alors, vous portez une arme ou pas ?

— Vous êtes aussi têtu qu’un journaliste, dit Miren en souriant. Non, je

n’ai pas d’arme sur moi. Disons qu’il s’agit là d’une licence dramatique

pour le livre.

— Et votre romance avec le professeur, c’est aussi une licence

dramatique ?

Miren éclata de rire avant de répondre :

— Je ne nierai pas que cela ait pu se produire…

— Allez, racontez ! Personne n’en saura rien.

Tout le public éclata de rire à son tour, attirant l’attention de tous les

gens qui passaient devant la librairie.

— Disons que ce petit tour en taxi m’a laissée sur ma faim, admit-elle,

se retenant de rire.

Martha Wiley commença à applaudir, suivie aussitôt par l’ensemble de

l’assistance. Miren demeura assise pendant que la file d’attente se

constituait. Elle se saisit du premier exemplaire d’une lectrice enthousiaste :

— J’ai adoré, n’arrêtez jamais d’écrire.

— C’est entendu, répondit Miren cependant qu’elle dédicaçait le livre.

La journaliste supporta difficilement les louanges des lecteurs. Elle

sentait qu’elle ne méritait pas autant d’intérêt et d’amour et se proposa de

consacrer à chaque personne le temps nécessaire pour qu’elle reparte chez

elle satisfaite. Elle pensait que tout ce monde était peut-être là pour Kiera et

pas pour elle, et elle se disait que, malgré le succès du livre, son histoire

n’était pas intéressante puisqu’elle n’était pas Kiera Templeton et qu’elle

n’avait pas vécu un calvaire pour survivre. Mais au fur et à mesure qu’elle

parlait avec tous ceux qui se présentaient à sa table avec un exemplaire de

La Petite Fille sous la neige, elle réalisa que les gens avaient toujours des

mots gentils pour elle et pour ce qu’elle avait fait : « Vous êtes une héroïne

», « Le monde a besoin de gens comme vous », « Merci de ne jamais avoir

cessé de chercher »… Une petite fille de huit ans qui était venue avec sa

mère lui dit quelque chose qui devait demeurer gravé dans sa mémoire : «

Quand je serai grande, je veux être comme toi et chercher tous les enfants

perdus. » Une larme commença à se former dans l’œil de Miren mais elle

réussit à l’essuyer avant que quelqu’un s’en rende compte.

Sur un côté de la table, s’étaient accumulés les lettres et les cadeaux de

certains lecteurs. Il n’y en avait pas beaucoup et, lorsqu’elle termina de

dédicacer et que tout le monde fut parti, une femme qui devait avoir soixante-dix ans lui proposa de les lui mettre dans un des sacs en toile

qu’elle offrait à ses meilleurs clients, après l’avoir remerciée d’avoir choisi

sa petite librairie pour l’une des présentations de son livre.

— Vraiment, vous n’avez pas à me dire merci. Au contraire, c’est moi

qui vous remercie de m’avoir fait une petite place entre vos livres, répondit

Miren en se levant et en l’aidant à tout mettre dans le sac.

Parmi les cadeaux, il y avait une copie miniature de La Petite Fille sous

la neige, une rose blanche que lui avait offerte un homme qui avait été

incapable de lui parler quand elle avait dédicacé son exemplaire, et le

premier article de Miren paru à la une du Manhattan Press en 1998 sur la

fin de James Foster. Elle fut surprise de le revoir. La dernière fois avait été

chez ses parents, dans un cadre accroché sur l’un des murs du couloir de

leur maison, où il attirait plus la poussière que les regards.

Les lettres qu’elle avait l’habitude de lire lorsqu’elle arrivait chez elle

ou à l’hôtel quand elle était en déplacement étaient en général de longues

missives dans lesquelles on lui demandait son aide pour retrouver des êtres

chers disparus depuis plusieurs années. Il y avait aussi quelques

propositions romantiques qui la faisaient sourire, et des offres d’emploi

qu’elle était bien incapable d’honorer. Elle essayait de les ignorer, bien qu’il

y eût quelques demandes d’aide qu’elle recopiait soigneusement sur un petit

carnet afin de se renseigner sur ces affaires.

Au milieu de ce tas de lettres, l’une d’entre elles attira son attention. Il

s’agissait d’une enveloppe à bulles marron au verso de laquelle on avait

écrit trois mots au feutre. « Tu veux jouer ? »

— Tu sais qui m’a laissé ça ? demanda-t-elle à son éditrice, qui secoua

la tête.

Miren ne se souvenait pas qu’on l’ait déposée à côté d’elle pendant la

séance de dédicaces, mais en réalité, elle n’avait pas été aussi attentive

qu’elle le croyait. Autour de sa table, s’étaient pressées des dizaines de

personnes qui l’avaient prise en photo et lui avaient parlé.

— C’est certainement une proposition érotique. Ouvre-la, qu’on rigole

un peu.

Miren rit mais une sensation étrange l’avait assaillie. L’écriture était

irrégulière et, même s’il ne s’agissait que de majuscules, elle l’avait mise

mal à l’aise.

— C’est peut-être un admirateur fou. On dit que tous les écrivains en

ont un, dit la libraire sur le ton de la plaisanterie.

— Ça irait bien avec l’écriture, en tout cas, répondit Miren, sérieuse.

Elle n’aimait pas du tout ça. Une partie d’elle lui disait de ne pas

l’ouvrir, de s’en tenir là, comme elle le faisait de temps en temps, mais une

autre avait envie de céder à la curiosité. Dehors, il avait commencé à

pleuvoir, comme si les nuages avaient su qu’ils devaient le faire à cet

instant-là afin de créer une atmosphère parfaite pour le drame final. Miren

déchira l’enveloppe et glissa la main à l’intérieur. Elle ne sentit aucun

danger, mais un papier froid et doux. Lorsqu’elle le sortit, elle vit qu’il

s’agissait d’une photo Polaroïd sous-exposée et mal cadrée. La regarder fut

comme recevoir un violent coup dans la poitrine. Au centre, une jeune fille

blonde bâillonnée fixait l’objectif. Elle était assise dans ce qui semblait être

une fourgonnette. En dessous du cliché, on pouvait lire : « GINA PEBBLES,

2002. »

 

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