La petite fille sous la neige

Javier Castillo · Chapitre 52 sur 62

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La petite fille sous la neige

52 - 14 juin 2002 Quatre ans après l'agression de Miren

52

 

14 juin 2002

 

Quatre ans après l’agression de Miren

Les ombres bougent car elles craignent la lumière.

Les nuits étaient toujours le moment le plus difficile pour Miren. La

nuit, les ombres ne sont pas que des ombres, elles deviennent des

problèmes. Mais tout était différent avec une arme sous la veste. Depuis

qu’elle l’avait achetée, et seulement les week-ends, lorsqu’elle avait un peu

de temps, elle sortait de chez elle pour surveiller une personne. Une seule

personne.

Il ne s’agissait pas de quelqu’un sur qui elle enquêtait pour l’un de ses

articles, il ne s’agissait d’aucun puissant, d’aucun homme d’affaires ou

politicien. En réalité, la personne qu’elle suivait n’avait même pas de

travail. Du moins aucun pour lequel il payât des impôts. Il vivait dans une

HLM de Harlem. En théorie, ces quartiers où le gouvernement avait fait

construire des habitations bon marché destinées aux populations ayant peu

de ressources venaient d’une belle intention. Mais dans la pratique, ces

résidences n’avaient réussi qu’à réunir dans deux ou trois rues des gens

pauvres et une grande criminalité. Il y avait là des familles modestes et

honnêtes, qui travaillaient du matin jusqu’au soir pour payer leur loyer et

essayer de donner un avenir à leurs enfants. Mais parmi ces honnêtes gens,

s’étaient glissés un grand nombre de délinquants et de toxicomanes qui

avaient investi le secteur avec force agressions, vols et trafics de drogue.

Miren vivait à la limite de ce quartier, sur la 115e Rue Ouest, et plus le

numéro des rues montait, plus le danger augmentait. Les membres des

gangs locaux s’asseyaient sur les escaliers de la 116e, les voitures aux vitres

teintées roulaient au pas à partir de la 117e. Dans la journée, ce quartier ne

présentait aucun risque, il recélait une multitude de parcs où les familles

allaient se promener avec leurs enfants, avec des magasins en tout genre

ouverts jusqu’au coucher du soleil, moment où l’insécurité commençaient à

régner.

Ce soir-là, Miren portait un pull à capuche noir et un jean foncé. Elle

resta une heure à observer une série de fenêtres allumées sur la façade d’un

immeuble de la 115e. Elle vit un couple, un homme et une femme, arpenter

leur chambre, en train de se disputer, puis se suivre d’une pièce à l’autre en

gesticulant. Soudain, la femme apparut à la fenêtre et regarda dans sa

direction.

Miren sursauta et se cacha derrière une voiture garée dans la rue.

Quelques secondes plus tard, un homme sortit de l’immeuble et la femme

restée à la fenêtre lui hurla « Pauvre type ! » tout en lui jetant un briquet qui

se brisa contre le trottoir. L’homme balbutia quelque chose que Miren ne

comprit pas et s’éloigna. Elle le suivit à distance.

Il marcha jusqu’à la 117e, et Miren s’arrêta lorsqu’elle le vit descendre

les escaliers qui menaient à un pub, devant lequel s’étaient regroupés quatre

hommes d’apparence aussi négligée que lui. Elle attendit, comme à son

habitude. Ce jour-là ne serait peut-être pas différent des précédents, et elle

se demanda si elle ne ferait pas mieux de rentrer chez elle. Deux heures

passèrent avant que l’homme ne ressorte. Miren n’avait pas détourné une

seule fois le regard de la porte, par laquelle entraient et sortaient des

groupes de jeunes garçons et de jeunes filles bien habillés qui paraissaient

avoir une envie folle de danser jusqu’à épuisement.

Elle fut sur le point de renoncer plusieurs fois, mais elle savait que les

gens comme lui nécessitaient une surveillance extrême. C’est du moins ce qu’elle pensait, sans savoir précisément ce que cela signifiait. L’affaire

s’avérait si complexe qu’elle-même se demandait ce qu’elle faisait là. Elle

avait pris l’habitude de faire cela tous les week-ends : venir se poster devant

la porte de l’immeuble de ce type, et le suivre où qu’il aille. C’était comme

si elle se rendait compte de ce qu’elle faisait une fois qu’elle avait passé

quelques heures à l’attendre et qu’une voix dans sa tête lui disait : «

Qu’essayes-tu de faire, Miren ? Pourquoi ne rentres-tu donc pas chez toi ? »

Mais les heures passaient et elle restait là, jusqu’à ce que ce sale type

reparte chez lui et qu’elle s’en aille elle aussi avec la sensation du devoir

accompli.

Mais cette fois, Miren fut surprise de voir l’homme sortir du pub avec

une fille à son bras. Celle-ci tenait à peine debout et elle eut du mal à

monter les marches. Le videur lui demanda si elle avait besoin d’aide mais

le type répondit que c’était sa copine et qu’il s’en occupait. Miren observa

la scène, tous les sens à l’affût, telle une lionne sur le point de chasser une

gazelle dans la savane au coucher du soleil. Sauf que cette fois-ci, la gazelle

essayait de dévorer un lionceau.

L’homme tenait la fille avec difficulté, d’autant qu’elle pouvait à peine

garder les yeux ouverts. Elle portait une robe bleue, assez courte, comme

celle de Miren cette fameuse nuit.

Elle les suivit, sentant que quelque chose n’allait pas, mais sans oser

rien faire. Tout cela la troublait à tel point que pendant une grande partie du

trajet, elle se tint à une distance prudente. Par deux fois, l’homme souleva la

fille car elle ne tenait plus sur ses jambes. Il la soutenait par les hanches, en

silence, et celle-ci le remerciait en riant.

Ils arrivèrent bientôt dans une impasse. Miren les perdit de vue quelques

secondes puis les rattrapa et entra dans la ruelle en frissonnant.

La jeune fille était à terre, au pied d’un conteneur de poubelle, les yeux

fermés et la tête en arrière, appuyée sur un mur de brique couvert de

graffitis.

Miren l’entendit dire :

— Ramène-moi chez moi, s’il te plaît… Je me sens pas bien.

Il ne répondit pas. Mais il la toisa de toute sa hauteur, avec les yeux

d’un démon.

— Je crois que j’ai… trop bu. Où sont mes copines ?

— Elles arrivent, murmura-t-il, puis il ouvrit sa braguette et se coucha

sur elle.

— Qu’est-ce… qu’est-ce que tu fais ? Non !

— Tais-toi, c’est ce que tu voulais, non ? haleta-t-il en commençant à

l’embrasser dans le cou.

— Non… c’est pas… s’il te plaît !

— Ferme-la ! asséna-t-il dans un cri sourd.

Il remonta la robe de la jeune fille en la déchirant.

— Non, s’il te plaît… mes copines… elles me… elles m’attendent.

— Je vais pas être long, t’inquiète, chuchota-t-il en continuant de

l’embrasser et de la peloter.

Soudain, une voix féminine s’éleva dans l’impasse, amplifiée, par

l’écho :

— Elle t’a dit de la laisser tranquille.

L’homme leva les yeux et tomba sur Miren.

— Qu’est-ce que tu veux, toi ? Dégage. On s’amuse.

Il s’écarta un peu du corps de la fille et regarda l’intruse, incrédule.

— Elle t’a dit de la laisser tranquille, reprit-elle, mais elle tremblait de

peur.

— Dégage, je te dis, c’est pas tes oignons.

— Oh que si ! s’exclama-t-elle.

Alors, Miren sortit son pistolet et le pointa vers lui.

— Elle t’a dit non, connard !

— Hé, du calme ! répondit-il, soudain en proie à la panique.

Il se leva d’un bond et leva les mains en l’air.

— Ok, ok, je m’en vais, continua-t-il. Je veux pas de problèmes, moi.

Ses yeux croisèrent alors ceux de Miren et il resta un instant à observer

son visage.

— Attends un peu, on se connaît, pas vrai ?

— Si on se connaît ? répéta-t-elle. Si on se connaît ? Tu ne te rappelles

même plus de moi ?

Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Pas un jour elle n’avait

cessé de penser à ce type, dans le parc, après que lui et sa petite bande

avaient roué Robert de coups. Robert, ce lâche qui n’avait jamais assumé et

ne l’avait jamais aidée, avec sa déclaration trompeuse et son pardon falot.

Elle n’avait pas oublié le visage de l’homme qui se tenait à présent devant

elle. Quelquefois, lorsqu’elle fermait les yeux, elle le voyait, avec son

sourire démoniaque flottant dans la nuit. Ce qui est triste dans la vie, c’est

qu’elle est injuste parce qu’elle oublie toujours. Cependant, Miren

n’oubliait pas, elle. Cela lui était impossible.

— Je sais pas… je vois pas là… Baisse ton arme, ok ?

— Ne bouge pas.

— Hé, tout doux…

L’homme tendit les mains devant lui afin qu’elle se calme. Mais elle tira

son portable de sa poche et appela le 911.

— Allô, la police ? dit Miren sans baisser son arme.

À ce moment-là, l’homme lui sauta dessus et la poussa en arrière. Le

pistolet glissa de ses mains et tomba à côté d’elle. Elle ferma les yeux, en

proie à un soudain vertige. Elle gémit de douleur lorsqu’elle heurta le sol et

se retrouva couchée sous l’homme, qui l’immobilisa et la coinça entre ses

jambes.

— Dis donc, on dirait bien qu’on va se faire un plan à trois, finalement !

Miren essaya de se dégager mais elle pouvait à peine bouger. Elle

sentait le poids du corps de l’homme sur elle et ses poignets étaient

prisonniers de ses mains. Chacun de ses coups de pied était contré. Elle se sentait impuissante, comme cette nuit-là, et sur le point de pleurer.

L’homme tirait son pull vers le haut, assez pour dévoiler son soutien-gorge.

À nouveau, son sourire dansa dans l’obscurité.

Miren réussit à l’attraper par les cheveux et l’approcha d’elle.

— On va vraiment s’amuser, lâcha-t-il en pensant l’avoir convaincue.

J’adore les filles rebelles, tu sais ?

Son visage était si près de celui de Miren qu’ils sentaient chacun la

respiration de l’autre. La lèvre inférieure de la jeune femme frôla celle de

l’homme et, juste à ce moment-là, la lueur fugace d’un coup de feu illumina

la ruelle. La détonation, qui se réverbéra contre les murs, déclencha des

miaulements et des aboiements.

La jeune fille tenait l’arme de la journaliste à bout de bras, tremblante,

et le corps de l’agresseur s’écroula sur Miren, la couvrant de sang.

Miren se dégagea avec difficulté et les deux femmes se regardèrent,

atterrées, se faisant une promesse qui n’avait nul besoin de mots.

Miren remit son pistolet dans sa poche. Aucune des deux ne parla alors

qu’elles s’éloignaient d’un pas déterminé. Elles s’arrêtèrent dans un coin et

Miren essuya le sang qui lui maculait le visage avec son pull.

Plus tard, elles montèrent dans un taxi et elles allèrent chez Miren, qui

laissa son lit à son invitée. Elle ne ferma pas l’œil de la nuit, elle la passa à

regarder cette fille sans savoir s’il s’agissait là d’une fin ou d’un début.

Elles ne se demandèrent pas leur nom et, lorsque le lendemain la jeune fille

partit du studio avec les quelques vêtements que Miren lui avait laissés, elle

ne lui dit que « merci » avant de refermer la porte derrière elle.

Elles ne se revirent plus jamais.

 

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